Des réfugiés déplacés reçoivent une aide humanitaire à l’aéroport situé dans la banlieue de la capitale de la République centrafricaine, Bangui, le 7 janvier 2014.

© 2014 Reuters

Jusqu’à récemment, des milliers de personnes qui tentaient d’échapper à la violence qui frappe la République centrafricaine pouvaient au moins trouver refuge dans la capitale, Bangui. Je faisais partie de ces personnes. J’arrivais de la ville de Bouca, au nord du pays, où un massacre de civils abrités dans l’enceinte d’une église avait été évité de justesse grâce à l’arrivée de troupes de l’Union africaine. J’étais donc soulagé, quelques jours plus tard, d’avoir pu gagner la sécurité relative de Bangui.

Mais aujourd’hui, la violence a atteint la capitale, qui est devenue un lieu extrêmement dangereux. Environ 350 000 personnes, soit la moitié de la population de la ville, ont été déplacées par les combats sectaires opposant la coalition de la Séléka, majoritairement musulmane, qui s’est emparée du pouvoir à l’issue d’un coup d’État en mars 2013, aux milices anti-balaka (« anti-machette »),  composées de chrétiens – majoritaires dans le pays – et soutenues par des soldats de l’ancien gouvernement. Les attaques sont de plus en plus épouvantables, les civils en étant souvent la cible.

Les habitants de tout le pays subissent des conditions déplorables dans des campements de fortune dépourvus d’abris même rudimentaires, de nourriture, d’eau et de fournitures médicales. Des centaines de milliers d’entre eux se cachent dans la brousse, un nombre inconnu mourant de maladies évitables et de la faim et succombant aux éléments. Les agences d’aide sont incapables de parvenir jusqu’à nombre de ces personnes désespérées.

Les troupes de l’Union africaine et les forces françaises de maintien de la paix sont un peu comme le couvercle d’une bouilloire en ébullition, mais elles n’ont pas véritablement les capacités requises pour contenir cette catastrophe humanitaire et des droits humains. En l’absence d’un processus politique propre à rétablir un gouvernement stable, les Nations Unies devraient intervenir.

Les effectifs des troupes de l’Union africaine, présentes en République centrafricaine depuis la fin 2007, ont augmenté depuis le regain de violence ; elles comptent actuellement environ 4 000 hommes et, d’après les estimations, elles devraient atteindre la barre des 6 000. Ces troupes ont permis de sécuriser certains centres de population mais elles manquent d’équipements et de personnel pour empêcher le pays d’imploser. En outre, leur neutralité a été mise à mal par la présence dans leurs rangs de soldats tchadiens ; les forces de la Séléka comptent en effet de nombreux Tchadiens.

L’arrivée à Bangui de troupes françaises supplémentaires début décembre a été bienvenue, mais leur rôle souligne également combien le retour à la stabilité est difficile. En essayant de désarmer la Séléka, les 1 600 soldats français du maintien de la paix risquent de conférer un avantage militaire aux forces anti-balaka, lesquelles sont difficiles à désarmer car elles emploient des tactiques de guérilla et se fondent dans la population.

Le meilleur moyen de résoudre la situation des plus délicates dans laquelle se trouve la République centrafricaine consisterait à adopter la proposition du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, à savoir transformer la force de l’UA en une mission onusienne à part entière composée de 6 000 à 9 000 Casques bleus. Cette force aurait plus de facilité à protéger les civils et à instaurer un environnement propice à la fourniture d’une aide humanitaire.

Dotée d’un financement assuré par l’ONU et soumise aux normes de maintien de la paix stipulées par la Charte de l’ONU, cette force serait plus professionnelle que les troupes de l’UA, qui sont tributaires des fonds que les pays donateurs veulent bien leur accorder.

Une force onusienne disposerait d’armes et d’équipements plus adaptés ainsi que de meilleures capacités logistiques et de communication – et elle serait moins susceptible de prendre part à des incidents tels que l’échange de tirs qui a opposé en décembre à Bangui des agents du maintien de la paix de l’UA tchadiens et burundais. Des garde-fous seraient mis en place pour exclure les soldats dont on sait qu’ils ont commis des exactions.

Les Casques bleus de l’ONU seraient liés par un engagement de longue haleine qui fait justement défaut aux troupes françaises, ce qui leur donnerait plus de chances de neutraliser les forces anti-balaka, tâche qui nécessite de bien comprendre la structure de commandement des milices.

Par ailleurs, une mission onusiennes’accompagnerait de compétences civiles pour contribuer à reconstruire le pays, compétences dont ne dispose pas l’UA. Les Français ont certes rétabli la stabilité au Maliil y a peu, mais ils n’ont pas de mandat, de fonds ou de capital politique leur permettant de rester en République centrafricaine afin de répondre à la fois à l’urgence immédiate et aux défis à plus longue échéance. Ils ont besoin d’un soutien pour pouvoir sauver ce qui est en passe de devenir un État failli.

Les experts de l’ONU seraient en mesure d’observer les atteintes aux droits humains et d’en rendre compte, et de contribuer à restaurer le système judiciaire, à désarmer et réintégrer les combattants et à rétablir les forces de sécurité. L’administration civile centrafricaine a été complètement détruite. Sans aide de l’ONU pour réinstaurer un minimum d’autorité de l’État, l’idée d’organiser des élections nationales début 2015, proposée par l’ONU, semble peu plausible.

Les missions onusiennes de maintien de la paix sont loin d’offrir une panacée. Leurs antécédents sont mitigés, elles sont plus onéreuses que les forces de l’UA et elles durent parfois plus longtemps qu’elles ne le devraient. Mais récemment, elles ont connu des réussites. En République démocratique du Congo, elles ont aidé à débarrasser l’est du pays d’une rébellion rwandaise responsable de graves exactions. En Côte d’Ivoire, elles ont contribué à mettre fin au régime répressif de Laurent Gbagbo et à installer un président élu démocratiquement. En République centrafricaine, ce sont elles qui offrent les meilleures chances d’éloigner le pays du bord du gouffre.