Ali Anouzla, directeur du site d'information marocain Lakome.com.

© 2012 Lakome.com

(Rabat) – Les autorités marocaines ont arrêté le 17 septembre 2013 un journaliste de premier plan, suite à la publication d’un article sur une vidéo djihadiste sur le site web qu'il dirige, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les autorités marocaines devraient libérer ce journaliste, Ali Anouzla, à moins qu'elles ne puissent produire des preuves attestant que l'article en question constitue une incitation à la violence imminente.

La police a arrêté Ali Anouzla chez lui à Rabat, et a saisi des disques durs d'ordinateur au bureau de Lakome.com, un site web en langue arabe. Le Procureur général du Roi près la Cour d'appel de Rabat, Moulay El-Hassane Daki, a indiqué dans un communiqué émis le 17 septembre qu’il avait ordonné l'arrestation d'Ali Anouzla afin de l'interroger, « suite à la diffusion »par Lakome.com d'une vidéo attribuée à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et « comprenant un appel clair et une incitation directe à commettre des actes terroristes dans le Royaume du Maroc ».

« Ali Anouzla, comme d'autres journalistes dans le monde, estime qu’il a l’obligation professionnelle d’informer sur les déclarations et activités d’Al-Qaïda et de groupes affiliés » a souligné Joe Stork, directeur par intérim de la section Moyen-Orient et Afrique du Nord chez Human Rights Watch. « Quand les autorités confondent information et adhésion, ils découragent d'autres journalistes qui ont toute légitimité à couvrir les activités de ce type d’organisations. »

Lakome.com n'a ni publié ni fait de lien vers la vidéo en question, qui est intitulée « Le Maroc, royaume de la corruption et du despotisme ». Au lieu de cela, le site web a publié le 13 septembre un article contenant un lien vers un blog portant sur la vidéo et publié en ligne sur le site du quotidien espagnol El País. C'est ce blog diffusé sur le site blogs.elpais.com qui contenait un lien vers la vidéo.

L'article de Lakome.com n'exprime aucun soutien au message véhiculé par la vidéo, mais en rapporte le contenu. Le texte souligne que cette vidéo en langue arabe, que le journaliste désigne comme de la « propagande », dénonce le Roi Mohammed VI comme un souverain riche, corrompu, répressif, et allié à Israël. L'article rapporte aussi qu'elle contient un appel général aux Marocains à « émigrer vers Allah », ce qui se comprend communément comme une invitation à embrasser le djihadisme. L'article de Lakome affirme qu'avec cette vidéo de 41 minutes, c'est la première fois qu'AQMI, une organisation de la région affiliée à Al-Qaïda, vise le Roi Mohammed VI.

Le site en langue française deLakome, fr.lakome.com, a publié le 14 septembre un article sur la vidéo d'AQMI, intégrant cette dernière dans le corps du texte. Ali Anouzla ne dirige cependant pas le site francophone, et les autorités n'ont arrêté aucun membre du personnel de celui-ci. La vidéo n'est plus accessible sur le site francophone de Lakome depuis que YouTube, qui l'hébergeait, l'a retirée. Cependant, au 18 septembre, elle était toujours en ligne sur le site de partage de vidéos Dailymotion.com.

Ali Anouzla est en garde à vue au siège de la Brigade Nationale de la Police Judiciaire, à Casablanca. Les charges retenues contre lui n'ont pas été rendues publiques. Le droit marocain limite normalement la garde à vue à deux jours, mais pour les affaires impliquant une infraction à la loi antiterroriste du 28 mai 2003, ce délai est porté à quatre jours, renouvelable deux fois jusqu'à un total de douze jours. Au 18 septembre, Ali Anouzla n'avait toujours pas pu rencontrer d'avocat de la défense.

La loi antiterroriste prévoit une peine de prison de deux à six ans pour quiconque « justifie » des actes de terrorisme « par des écrits […] ou par les différents moyens d'information audio-visuels et électroniques » (disposition incorporée dans le code pénal sous la forme de l'article 218-2). Peu après l'entrée en vigueur de la loi antiterroriste, les autorités ont emprisonné quatre journalistes sur ce motif, pour avoir publié des informations sur des actes terroristes commis au Maroc.

Depuis le 14 septembre, date de publication de l'article par le site arabophone de Lakome, et depuis l'arrestation d'Ali Anouzla trois jours plus tard, les autorités n'ont à aucun moment contacté Lakome pour discuter l'article ou pour demander sa suppression, d'après le témoignage d'un journaliste qui travaille pour le site francophone, recueilli par Human Rights Watch

Lakome.com a ouvert son site en langue arabe en 2010, et la version francophone en 2011. Les deux sites web sont devenus des sources de premier plan en matière d'information indépendante et de débat sur la politique et les droits humains au Maroc. Le nombre de journaux papier indépendants au Maroc a chuté, et la télévision et la radio limitent drastiquement leur couverture des positions critiques et de l'opposition sur certains enjeux clés. Ali Anouzla a dirigé auparavant le quotidien papier al-Jarida al-Oula, désormais disparu. Le responsable du site francophone de Lakome, Aboubakr Jamaï, dirigeait l'hebdomadaire Le Journal, qui a également cessé de paraître.

Le Ministère de la Justice du Maroc a annoncé dans une déclaration diffusée le 17 septembre qu'il avait prévu d'engager des poursuites en Espagne contre El País pour avoir diffusé un lien vers la vidéo, ce qui, selon la déclaration, constitue une incitation à commettre des actes terroristes au Maroc.