L’ex-dictateur tchadien Hissène Habré est escorté par des officiers militaires après son inculpation par le parquet des Chambres africaines extraordinaires à Dakar, le 2.07.13. Il est accusé de « crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture » commis lors de ses années au pouvoir au Tchad (1982-90).

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C’est en passant au peigne fin les milliers de documents jonchant le sol d’un quartier général abandonné de la police politique du Tchad que Reed Brody a entrevu les derniers instants violents de la vie courageuse de Rose Lokissim.

Reed Brody, conseiller juridique de Human Rights Watch, a pour la première fois entendu parler de Rose de la bouche des survivants du régime de l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré (1982-1990).  Prisonnière elle-même, Rose avait été une source d’informations vitale pour les familles, les informant discrètement lorsque l’un de leurs proches avait été arrêté et transmettant des messages clandestins. Finalement, la police politique– la DDS – a eu vent de ses actions et l’a exécutée.

Et c’est l’un des documents de la DDS, trouvés par Reed Brody et son collègue de Human Rights Watch, Olivier Bercault, dans le quartier général abandonné de cette police personnelle de Habré, qui a permis à Reed Brody de découvrir la foi inébranlable de Rose en la justice.

Dans le procès-verbal d’interrogatoire de Rose, les agents de la DDS avaient retranscrit cette phrase : «Si je venais de mourir, c'est pour mon pays et mes parents et l'Histoire parlera de moi et l'on me remerciera du service rendu à la nation tchadienne ».

« Une de mes missions est de veiller à ce que l’Histoire parle de Rose », a expliqué Reed Brody. « Il faut prendre ce rapport rédigé par les interrogateurs qui l’ont tuée, et utiliser ses propres mots pour qu’ils deviennent réalité ».

« Hissène Habré est l’un des dictateurs les plus brutaux parmi ceux qu’ont soutenu les États-Unis », indique Reed Brody. Hissène Habré est accusé de milliers d’assassinats politiques et de torture systématique pendant ses huit années de pouvoir, avant d’être évincé en 1990. Hissène Habré a supervisé des vagues d'épuration ethnique et avait même installé une prison dans son arrière-cour. Cependant, les États-Unis et la France l’ont soutenu comme contrepoids face à son voisin du nord, le dictateur libyen Mouammar Kadhafi.

Finalement, le 30 juin dernier, après ce que le Toronto Globe and Mail a appelé « une des campagnes les plus patientes et tenaces au monde en faveur de la justice », Hissène Habré a été arrêté au Sénégal, où il a vécu un exil confortable pendant 22 ans. Il doit être jugé dans ce pays pour les crimes contre l’humanité commis au Tchad.

Reed Brody a été informé de cette arrestation par un SMS en provenance du Sénégal au matin de ce dimanche 30 juin. Une de ses premières pensées a été pour Rose.

Reed Brody a rejoint les victimes de Habré dans leur combat pour traduire le dictateur en justice il y a plus de 14 ans. Déjà, certains Tchadiens comme Souleymane Guengueng, survivant de tortures devenu activiste, avaient rassemblé les dossiers et les témoignages de 792 victimes.

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Interview de Reed Brody 20.8.13 sur Al Jazeera («South2North», en anglais)

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C’est grâce à la découverte des preuves dans le quartier général abandonné de la DDS à N’Djaména - y compris le dossier de Rose - que ce long travail de reconstitution de l’histoire de ces années noires du Tchad a enfin pu aboutir. 

« À l’intérieur du bâtiment, nous sommes tombés sur des salles jonchées de documents, sur le sol, dans les escaliers », a-t-il décrit. « Nous avons commencé à ramasser des documents et nous avons réalisé qu’il s’agissait des dossiers de la police politique de Habré ».

Au total, les documents contenaient les noms de 1 208 personnes, dont Rose, toutes tuées ou mortes en détention, et de 12 321 victimes de violations des droits humains. L’association des victimes a passé six mois à rassembler et classer ces documents.

« Ces documents nous ont fourni un inventaire de l’oppression sous le régime de Habré : combien de personnes étaient emprisonnées à un jour donné, combien de personnes sont mortes en prison », a indiqué Reed Brody. « Ils nous ont permis de remettre aux  proches des victimes les certificats de décès des membres de leurs familles. Nous avons pu aider de nombreuses familles à découvrir ce qu’il était advenu des personnes portées disparues ».

Malgré ces preuves, les autorités sénégalaises ont longtemps refusé de poursuivre Hissène Habré en justice. Pendant les 14 dernières années, Reed Brody et la principale avocate des victimes, Jacqueline Moudeïna, ont joué au niveau juridique et politique un jeu du chat et de la souris avec Habré, l’espoir laissant place à la déception à de nombreuses reprises.

Habré n’est pas le seul ancien dirigeant contre lequel s’est élevé Reed Brody. Ce dernier a participé à l'élaboration des plaidoiries pour maintenir le Chilien Augusto Pinochet en détention à Londres en 1998, et œuvre actuellement pour mettre le Haïtien « Baby Doc » Duvalier derrière les barreaux. Il a rédigé le rapport de Human Rights Watch réclamant l’ouverture d’une enquête criminelle sur l’ancien président des États-Unis George W. Bush pour crimes de guerre et torture et a écrit le livre « Faut-il juger George Bush ? ». Dans son bureau, il a suspendu une carte du monde sur laquelle sont punaisées des photos en noir et blanc de dictateurs et de tortionnaires présumés. « Ils doivent tous être traduits en justice », a-t-il indiqué. Son travail sur ces affaires a fait l’objet de quatre documentaires, dont The Dictator Hunter et Chasseur de Dictateurs.

Il y a 13 ans, Reed Brody pensait que Hissène Habré serait envoyé rapidement sous les verrous. Peu de temps après le début de leurs efforts, Reed Brody et les victimes ont convaincu un juge sénégalais d’arrêter Habré. « Évidemment, ce fut un moment d’euphorie », a-t-il raconté. « Cela ressemblait au meilleur des mondes dans lequel nous pouvions utiliser la loi pour obtenir justice pour les victimes ».

Mais tout s’est effondré quelques mois plus tard, après l’élection au Sénégal d’un nouveau président, Abdoulaye Wade. « Lorsque Wade a annoncé que son conseiller juridique principal serait l’avocat de Habré, nous avons su que nous allions rencontrer des difficultés », a poursuivi Reed Brody. « Puis Wade a déclaré que Habré ne sera jamais jugé au Sénégal ».

Tout tournait mal, mais les victimes ont refusé d’abandonner. « À l’époque, je n’ai pas pensé une seconde qu’il faudrait treize ans et demi pour que l’affaire reprenne à nouveau ».

Maintenant que Hissène Habré est enfin derrière les barreaux, Reed Brody a un nouvel objectif : utiliser ses recherches sur les crimes présumés de Habré comme preuves lors de son procès, qui, il l’espère, marquera « un tournant pour la justice en Afrique » comme l’a déjà titré Le Monde.

C’est lors de vacances au Nicaragua en 1984 au cours desquelles il rendait visite à un ami que Reed Brody a commencé à s’orienter vers la défense des droits humains. Il n’avait pas uniquement prévu de se reposer pendant ce voyage : c’était quelques années seulement après la révolution sandiniste qui avait renversé la famille Somoza installée au pouvoir et il voulait voir les transformations de ce pays de ses propres yeux.

Son ami, un prêtre catholique, vivait dans le village d’El Jícaro, dans le nord, près de la frontière avec le Honduras. Pendant le séjour de Reed Brody, son ami a accueilli une  réunion avec une dizaine de ses « délégués de la Parole » qui avaient voyagé à travers les montagnes pour y participer et ont apporté avec elles de terribles récits sur leurs villages, décrivant les écoles et les fermes incendiées ainsi que les enseignants et les médecins tués. Ces crimes, ont-ils raconté, ont été commis par les Contras, des groupes rebelles soutenus par les États-Unis et qui cherchaient à affaiblir le gouvernement sandiniste.

Reed Brody savait que les États-Unis finançaient les Contras, mais il n’avait jamais entendu les médias américains évoquer les crimes graves commis par les rebelles. « J’ai senti que j’avais une importante responsabilité, celle d’agir », a-t-il dit.

À son retour aux États-Unis, il a démissionné de son poste de substitut du Procureur de l’État de New York et est retourné au Nicaragua, où il a passé les cinq mois suivants à voyager en bus ou en camionnette avec des prêtres catholiques locaux, que les villageois connaissaient et en qui ils avaient confiance, pour interroger les habitants sur leurs histoires. « J’ai pris les déclarations, je les ai tapées à la machine et j’ai demandé à chaque personne interrogée de les lire et de les signer », a-t-il expliqué. « J’ai recueilli ainsi des centaines de  déclarations ».

De retour aux États-Unis et quelques semaines avant que Reed Brody ne divulgue son rapport, le président Ronald Reagan a décrit les Contras du Nicaragua comme l’« équivalent moral des Pères fondateurs [des États-Unis] ». Puis son rapport détaillant les crimes des Contras a été publié, il a fait la une du New York Times. Il est aussi devenu un élément important de la campagne pour mettre fin à l’aide des États-Unis aux Contras, en contribuant à faire évoluer les termes du débat. Malgré une attaque personnelle du président Reagan contre Brody, l’aide aux Contras a été suspendue deux mois après la publication de son rapport, même si elle a été rétablie ultérieurement.

Après sa mission au Nicaragua, Reed Brody a occupé un poste au sein de la Commission internationale de juristes à Genève, qu’il a quitté en 1991, année où il a aidé le gouvernement post-communiste mongol à préparer sa nouvelle constitution. Ensuite, il a travaillé pendant quelques années pour les Nations Unies et des ONG au Salvador, au Guatemala, en Haïti, en Sierra Leone et en République démocratique du Congo. Tous ces pays connaissaient de graves problèmes en matière de droits humains, engendrés par la guerre et par l’abus de pouvoir.

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Interview de Reed Brody sur TFM (Sénégal) 22.07.13

 

Reed Brody a rejoint Human Rights Watch en 1998, année à laquelle il a commencé à se consacrer à la poursuite des dictateurs, grâce indirectement à Augusto Pinochet qui, selon lui, occupait une place importante en tant qu’archétype du dictateur latino-américain des années 1970 et 1980.

Reed Brody participait avec des collègues à une retraite organisée par Human Rights Watch à  New York  le 16 octobre lorsqu’on lui a annoncé l’arrestation de Pinochet. Mais ce qui a retenu l’attention de toutes les personnes dans la salle, c’est la manière dont il a été arrêté : Pinochet, dictateur chilien, a été arrêté à Londres sur la base d’un mandat émis par un juge espagnol. Cela signifiait que des personnes avaient réussi à contourner le système judiciaire du Chili, où l’ancien dictateur était protégé par une amnistie et une immunité parlementaire. C’était une avancée historique. Si les poursuites judiciaires pouvaient être menées à bien, cela impliquerait que tout dictateur contrôlant les tribunaux de son pays d’origine pourrait être traduit en justice ailleurs.

Pinochet a formé un recours devant les tribunaux britanniques contre son extradition vers l’Espagne, et Reed Brody s’est rendu à Londres pour apporter le soutien de Human Rights Watch à la demande d’extradition. Il prévoyait de rester quelques jours et a fini par y passer une grande partie de son temps pendant huit mois. L’affaire a été portée devant la Chambre des Lords britannique, alors la plus haute cour du pays, où Amnesty International et Human Rights Watch ont été autorisés à intervenir en tant que parties. Les juges ont statué  que l’extradition pouvait suivre son cours malgré le statut d’ancien chef d’État de Pinochet. À partir de là, les défenseurs des droits humains disposaient d’un nouvel outil juridique pour poursuivre en justice ceux  qui semblaient hors d’atteinte.

« Ce fut un moment particulièrement grisant », a-t-il décrit. « En tant qu’avocats des droits humains, nous avions l’habitude d’avoir raison sur le plan légal et moral mais, cependant, de perdre. Dans l’affaire Pinochet, non seulement nous avons gagné, mais nous avons maintenu la détention de l’un des dictateurs les plus emblématiques au monde ».

Des personnes du monde entieront commencé à contacter Reed Brody au sujet de leurs propres dictateurs locaux, leurs « Pinochet ».

C’est la présidente de l’Association tchadienne pour les droits de l’homme, Delphine Djiraibe, qui a convaincu Reed Brody en 1999 d’aider les victimes à poursuivre Habré, qui avait fui au Sénégal. En vertu du précédent Pinochet, le Sénégal pouvait théoriquement le juger. Reed Brody savait que le Sénégal se considérait comme un leader régional en matière de droits humains et a vu une opportunité pour le pays d’en faire la preuve. « Nous avions le sentiment que si cette nouvelle idée d’une ‘justice universelle’ avait vocation à être effectivement universelle, elle ne pouvait pas se limiter au jugement des dictateurs du tiers-monde par des pays Européens, comme le Royaume-Uni ou l’Espagne ; des pays progressistes du Sud devaient aussi être encouragés à prendre leurs responsabilités. »

Mais le Sénégal attendait son heure. L’affaire a failli échouer une dizaine de fois.

La première mise en examen de Habré a été annoncée en février 2000, peu de temps après que Reed Brody a commencé à travailler sur l’affaire. Mais des élections ont eu lieu par la suite et au bout de quelques mois, les tribunaux sénégalais se sont déclarés incompétents pour connaitrel’affaire. Puis Reed Brody a obtenu un mandat du Comité contre la torture de  l’ONU pour maintenir Hissène Habré au Sénégal pendant qu’il aidait les victimes à demander justice en Belgique. Lorsque le Sénégal a refusé d’extrader Habré vers la Belgique en 2005 et a déféré l’affaire  à l’Union africaine, elle-même réunissant de nombreux dictateurs, Reed Brody obtient le renvoi de l’affaire au Sénégal. Lorsque le Sénégal a de nouveau fait traîner les choses, Reed Brody et son équipe ont demandé à la Belgique de porter plainte contre le Sénégal devant la Cour internationale de justice (CIJ). L’an dernier, la CIJ a ordonné au Sénégalde poursuivre Habré « sans autre délai » à défaut de l’extrader et le nouveau président sénégalais, MackySall, a accepté de le juger au Sénégal. Finalement, en février de cette année, le Sénégal et l’Union africaine ont créé un tribunal spécial pour juger Habré à Dakar.

Comme l’a observé le New York Times, l’« affaire [Habré] s’est révélée inhabituelle du fait de la ténacité de ses victimes et de Human Rights Watch pour tenter de l’amener devant la justice ».

« Il y a eu tant de moments où j’ai commencé à penser que cela n’arriverait jamais », a admis Reed Brody. « Mais à un moment donné, ça devient un acte de foi. Je ne peux pas vous dire combien de personnes nous ont dit au cours de ces années que cela n’arriverait jamais, que nous ne comprenions rien de l’Afrique, rien du Sénégal, qu’il fallait abandonner. Mais nous avons utilisé ces critiques comme un carburant. Dans un sens, nous essayions de prouver que cela était possible malgré tout ».

« Lorsque je regarde en arrière, j’ai d’abord entrepris de travailler sur cette affaire à cause d’une idée théorique. En tant qu’avocat, je voulais faire avancer le ‘précédent Pinochet’, en faisant juger un autre dictateur hors de son pays d’origine », a conclu Reed Brody. « Mais ensuite, vous commencez à travailler avec les victimes », les personnes torturées par Habré, dont les membres de la famille ont été tués, dont les villages ont été dévastés. « « Vous partagez leurs espoirs et leurs souffrances. Maintenant, je veux que ce procès soit tenu pour les victimes ». Et en particulier pour Rose, pour que l’Histoire parle enfin d’elle.