Des adeptes d’Eusébie Ngendakumana, surveillés par la police, écoutent le discours du ministre de l'Intérieur burundais à Kigarama, près de Businde, province de Kayanza, le 12 mars 2013.

© 2013 Iwacu

(Nairobi, le 26 juillet 2013) – Les survivants d'une agression policière brutale contre un groupe religieux dans le nord du Burundi qui a causé la mort de neuf personnes sont toujours en attente de justice quatre mois plus tard. Le commandant de la police ayant ordonné l'attaque, qui a été arrêté mais remis ensuite en liberté, ne devrait pas échapper à la justice pour son rôle dans l'incident.

Dans la matinée du 12 mars 2013, la police a tiré à balles réelles sur une foule de plusieurs centaines de fidèles appartenant à un mouvement spirituel informel qui fait un pèlerinage mensuel à Businde, dans la province de Kayanza. La police a alors appréhendé les adeptes, dont de nombreux enfants ainsi que des personnes déjà blessées, et les a battus brutalement avec des bâtons. Les autorités burundaises devraient mener une enquête complète, impartiale et indépendante et s’assurer que les policiers responsables de cette agression soient tenus de rendre des comptes, selon Human Rights Watch.

« Il ne peut y avoir aucune justification pour les tirs mortels et les tabassages brutaux par la police », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Des gens sont morts ou ont subi des lésions permanentes simplement parce qu'ils se sont réunis pour prier. »

Human Rights Watch s'est entretenu individuellement en juin avec une vingtaine de survivants et témoins, ainsi qu'avec la police, des autorités judiciaires, des autorités gouvernementales locales et provinciales et d'autres sources, à Kayanza, Ngozi et Bujumbura, la capitale.

Les adeptes avaient quitté le lieu de prière lorsque des policiers les ont bloqués sur le chemin à Kigarama, et ont tiré sur eux quand ils ont refusé de s'arrêter. Six personnes sont mortes sur place, trois autres sont mortes de leurs blessures à l'hôpital. Parmi les morts figurent deux adolescentes, trois femmes et quatre hommes. Des dizaines d'autres personnes ont été blessées. Certains fidèles ont reçu des coups de feu dans le dos alors qu'ils tentaient de s'enfuir.

Les policiers ont alors arrêté les adeptes, ont séparé les hommes des femmes, et les ont battus systématiquement avec de gros bâtons et des branches, causant des blessures graves, notamment des fractures. La police a insulté les fidèles et a exigé qu'ils leur remettent leur argent et leurs téléphones portables. Plusieurs fidèles ont dit que la police a encouragé des jeunes hommes qui se trouvaient à proximité à se joindre aux passages à tabac.

L'une des femmes du groupe a expliqué à Human Rights Watch :

Ils m'ont frappée, ils m'ont frappée, ils m'ont frappée et ils m'ont encore frappée. Ils m'ont battue jusqu'à ce que je puisse mourir. Ils ont frappé ma main gauche et ont brisé les articulations de mes doigts ... Ils m'ont battue jusqu'à ce que je ne puisse plus sentir la douleur. À un moment, j'ai dit : « Arrêtez ! Je ne peux plus respirer ! » Un policier a dit: « Quoi ? » Et puis ils ont recommencé. À un moment, j’ai cru que j'étais morte.

L'assaut livré par la police était apparemment destiné à punir le groupe pour avoir désobéi à un ordre du gouvernement de 2012 interdisant leur culte à Businde, selon Human Rights Watch. L’Église catholique romaine au Burundi a rejeté tous liens avec le groupe, et ce dernier n'a pas donné suite à une proposition du gouvernement de créer une structure formelle qui servirait de base à une organisation distincte.

Une vingtaine de victimes et d'autres témoins ont fourni des récits exhaustifs et détaillés à Human Rights Watch sur la façon dont le commandant de police en charge de l'opération, Bosco Havyarimana, a ordonné aux agents de tirer sur la foule, puis a personnellement supervisé et participé à des passages à tabac d’adeptes. Havyarimana – officier de police de 1ère classe (OPC) – est le troisième policier plus haut gradé à Kayanza, chargé de coordonner les activités et les opérations de la police.

Des autorités de la police et du gouvernement ont déclaré à Human Rights Watch que les fidèles étaient armés et que la police avait agi en état de légitime défense. Bien que certains adeptes aient ramassé des pierres et des bâtons, Human Rights Watch n’a découvert aucune preuve qu’ils aient porté des armes ou que des policiers aient été grièvement blessés. Plusieurs fidèles ont affirmé avoir vu un policier qui avait été éraflé au-dessus de l'œil. En revanche, en plus de ceux qui sont morts, des dizaines de fidèles ont été hospitalisés, certains pendant plusieurs mois, et ont subi des blessures durables.

Quelques heures après la fusillade, une délégation gouvernementale de haut niveau s'est rendue à Businde. Alors que des morts jonchaient encore le sol, les ministres de l’Intérieur et de la Sécurité publique ont publiquement remercié les policiers pour leur travail. Le ministre de l'Intérieur a déclaré aux adeptes qu'ils avaient maintenant les « martyrs » qu’ils avaient voulus, et les a comparés au groupe islamiste nigérian Boko Haram, réputé pour sa violence. Il a également exprimé ses regrets pour la perte de vies humaines à Businde. Lorsque les chercheurs de Human Rights Watch ont rencontré le ministre en juin, il leur a déclaré qu'il était « déplorable que les choses soient allées si loin »

Le 16 mars, les autorités ont arrêté Havyarimana, son agent de transmission (garde du corps), l'agent de police chef (APC) Syldie Nsengiyumva (connu sous le nom de Mwarabu), et l'APC Innocent Nizigiyimana. Le 29 mai, ils ont été remis en liberté provisoire, en attendant de nouvelles enquêtes. Aucune des autorités judiciaires ou gouvernementales que Human Rights Watch a interrogées, notamment le procureur de Kayanza, n’ont été en mesure ou disposées à expliquer pourquoi les trois policiers avaient été libérés.

La police avait déjà commis des exactions contre des fidèles à Businde, en particulier en décembre 2012 et janvier 2013. En janvier, Havyarimana a ordonné aux policiers sous son commandement de battre des membres du groupe et il a personnellement agressé plusieurs d'entre eux. Selon les informations dont dispose Human Rights Watch, aucun des membres de la police n’a été accusé de crimes dans ces cas précédents.

Des centaines d’adeptes à Businde, dont certains âgés de moins de 18 ans, ont été arrêtés arbitrairement depuis fin 2012. La plupart ont été accusés de « rébellion » pour n'avoir pas respecté la décision du gouvernement d'interdire les prières à Businde. Nombre d’entre eux ont été libérés sans inculpation ; certains ont été réarrêtés plusieurs fois, et au moins 45 d’entre eux sont toujours en détention. Dans certains cas, l'une des conditions de leur libération était qu'ils accepteraient de ne pas retourner à Businde, en violation de leur droit à la liberté de croyance religieuse, pourtant garanti par la constitution du Burundi. Un grand nombre ont refusé.

Les hauts responsables du gouvernement et des forces de sécurité devraient s'assurer que la police burundaise reçoive une formation et respecte le Code de conduite pour les responsables de l'application des lois et les Principes de base sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu par les responsables de l'application des lois des Nations Unies, a déclaré Human Rights Watch.

Le Code de conduite précise que « les responsables de l'application des lois peuvent recourir à la force seulement lorsque cela est strictement nécessaire et dans la mesure exigée par l'accomplissement de leurs fonctions », que l'usage de la force doit être exceptionnel, et que

« l'emploi d’armes à feu est considéré comme un moyen extrême ». Il indique également qu'« Aucun responsable de l'application des lois ne peut infliger, susciter ou tolérer un acte de torture ou quelque autre peine ou traitement cruel, inhumain ou dégradant. »

« Les policiers méritent des poursuites et non de la gratitude, pour avoir tué et battu des fidèles », a conclu Daniel Bekele. « Les autorités devraient enquêter sur Havyarimana et ses collègues, et traduire en justice tous les responsables des attaques contre les adeptes à Businde. »

Les fidèles de Businde
Des centaines de personnes de tous les coins du Burundi, ainsi que d'autres pays africains, font un pèlerinage le 12ème jour de chaque mois pour prier à Businde, une colline dans la commune de Gahombo, située dans la province de Kayanza, dans le nord du Burundi. Ces personnes sont convaincues que la Vierge Marie leur transmet des messages à Businde à travers Eusébie Ngendakumana, une jeune femme considérée comme une figure de proue du mouvement, et par d'autres voyants. Les fidèles sont communément appelés « adeptes d’Eusébie ».

Les adeptes forment un mouvement libre et diversifié, sans structure ou hiérarchie établies. Parmi eux figurent de nombreux hommes et femmes instruits, comme des enseignants, des avocats, des fonctionnaires et des étudiants, ainsi que des paysans. Un grand nombre d’adeptes sont des femmes.

Les fidèles se considèrent catholiques, mais ont été rejetées par la hiérarchie de l'Eglise catholique au Burundi. Le gouvernement a largement souscrit à la position de l'église sur la question et a suggéré à Eusébie Ngendakumana qu'elle devait créer une organisation formelle et distincte si elle veut poursuivre ses activités. Ses adeptes se sont affrontés avec le clergé, la police et les autorités locales à plusieurs reprises depuis 2012, lorsque la police a tenté de les empêcher de se rassembler.

Le 25 octobre, le gouverneur de la province de Kayanza a écrit une lettre à Eusébie Ngendakumana, lui ordonnant de cesser les prières et autres activités à Businde ; la lettre appelle les autorités administratives et sécuritaires à appliquer cette décision et à prendre des sanctions contre ceux qui l'ignorent. Le Conseil national de sécurité et le ministère de l'Intérieur ont appuyé la décision. Depuis novembre, la police a été déployée sur le site pour faire appliquer la décision du gouverneur.

Malgré ces mesures, les adeptes ont poursuivi leurs pèlerinages mensuels.

À plusieurs reprises, la police a arrêté des fidèles, qui se sont vu refuser une procédure régulière. Trente-deux fidèles arrêtés le 31 mars et 181 autres arrêtés le 12 avril ont été jugés sommairement le soir de leur arrestation, sans la présence d’un avocat, en vertu d'une disposition du Code burundais de procédure pénale qui permet la poursuite immédiate de contrevenants en cas d’infraction flagrante.

Les adultes ont été condamnés à des peines de trois à cinq ans de prison et les enfants à 18 mois. Un avocat a représenté les fidèles en appel et leurs peines ont été réduites à une amende. Toutes les personnes arrêtées, sauf l’une d’entre elles, ont été libérées.

Le 11 juillet, les médias burundais ont rapporté qu'un terrain d'entraînement militaire était en train d’être mis en place à Businde.

L’assaut de la police du 12 mars
Des témoins ont décrit à Human Rights Watch deux phases distinctes de l'assaut : la police a encerclé les adeptes et leur a tiré dessus. Puis la police a systématiquement battu les fidèles.

Dans la nuit du 11 mars, un groupe d'environ 500 fidèles se sont rendus à Businde pour prier. Après avoir marché pendant plusieurs heures, à partir de divers endroits, ils sont arrivés à proximité du site vers 5h00 du matin, le 12 mars.

Alors qu’ils arrivaient au centre de Kigarama, à environ 2 kilomètres du lieu de prière, ils ont vu un groupe de policiers à proximité des marches menant au lieu de culte. Les fidèles ont prié pendant quelques minutes, puis ont rebroussé chemin. La police ne les a pas les dérangés pendant qu'ils priaient.

Le groupe a commencé à partir le long de la route qu'il avait empruntée pour atteindre le site, en chantant. Les policiers stationnés sur la colline l’ont suivi, et certains ont menacé les fidèles. Une femme appartenant au groupe a indiqué à Human Rights Watch qu'elle a entendu un policier dire : « Vous allez partir comme ça ? Vous allez voir ! » Un autre fidèle a entendu un policier dire : « Cette fois-ci, on va vous tuer. »

Alors qu’ils suivaient les fidèles le long de la route, les policiers ont commencé à frapper les personnes à l'arrière du groupe. Les adeptes ont raconté que des jeunes hommes en civil se sont joints à ces passages à tabac.

Les policiers ont alors dépassé les fidèles et les ont encerclés, en les bloquant de l’avant pendant qu'un autre groupe arrivait de l’arrière. Un fidèle qui se trouvait à l'avant du groupe a expliqué à Human Rights Watch : « Quand nous sommes arrivés à Kigarama, nous avons commencé à voir beaucoup de policiers. ... Il y avait un policier qui nous appelait :      « Venez ! » ... Certains policiers avaient couru devant nous pour barrer la route. Ils ont dit à [l'un de mes amis] : Toi ! Nous allons commencer par toi ! » 

Un fidèle qui se trouvait à l'arrière du groupe a déclaré à Human Rights Watch : « Les policiers à l’arrière ont crié « Il est temps de tirer ? » Un commandant a crié : Attendez ! »

Les policiers ont ordonné aux fidèles d'arrêter, mais ils ont refusé parce qu'ils avaient peur, ainsi qu’ils l’ont ensuite indiqué. Ils ont expliqué à la police qu'ils rentraient chez eux et certains d'entre eux ont mis leurs mains en l'air pour montrer qu'ils ne faisaient rien de mal. Néanmoins, la police les a empêchés de partir.

Certains adeptes ont jeté des pierres en direction des policiers. Certaines des personnes interrogées par Human Rights Watch ont confirmé cela, mais ont affirmé qu'elles n’avaient vu que peu de gens jeter des pierres. L’une d’entre elles a déclaré : « Nous avions des pierres et des bâtons pour nous protéger contre les attaques de nuit. ... Je n'ai vu personne jeter de pierres sur les policiers, mais il est difficile de savoir. Nous étions si nombreux. Mais la police nous a tiré dessus. Ça je l'ai vu. »

Fusillade par la police
Alors que les policiers bloquaient la route, les fidèles ont tenté d’avancer. La réaction de la police a été rapide et semblait avoir été planifiée. Un total d'environ 20 à 30 policiers étaient présents.

Plusieurs adeptes ont déclaré à Human Rights Watch qu'ils avaient entendu Havyarimana donner l’ordre aux policiers de tirer. Un grand nombre d’entre eux l’ont entendu dire :  « Tirez ! » Un témoin l’a entendu dire : « Commençons ! » Des adeptes ont entendu Havyarimana appeler son agent de transmission et lui ordonner : « Mwarabu, attaque ! » Des témoins ont indiqué que Havyarimana a tiré un premier coup de feu en l'air, puis les policiers ont commencé à tirer à balles réelles sur la foule. Plusieurs fidèles ont déclaré que certains des policiers se sont mis à genoux, apparemment pour pouvoir mieux viser dans la foule. Bien qu’un grand nombre de policiers aient tiré sur les fidèles, certains ne l’ont pas fait et plus tard ont indiqué en privé à certains fidèles qu'ils n'étaient pas d'accord avec ces ordres.

Lorsque Havyarimana a tiré en l'air, un adepte l’a entendu dire au groupe : « Vous n'obéissez pas. Vous êtes des rebelles. Vous désobéissez à l'église et l'État. Vous êtes des insoumis. »

Un fidèle a vu s’effondrer un jeune homme, Divin Ngabire, sous les coups de feu : « Ils ont abattu Divin. J'ai vu le sang s’écouler de son corps. Ils ont commencé par lui. »

Plusieurs fidèles ont décrit la mort d'une jeune femme, Médiatrice Ndacayisaba. « Quand la fusillade a commencé, j'ai tenu la main d'une amie », a raconté l'une d’entre eux. « Elle a reçu une balle dans la jambe. Son nom était Médiatrice. Ensuite, j'ai reçu une balle dans la jambe. Je suis tombée. » Une autre a ajouté : « J'ai vu Médiatrice se faire tirer dessus. Elle a été touchée au genou. Sa jambe ne tenait que par un bout de chair. Puis elle a été abattue d’une balle dans la tête. »

D'autres fidèles ont expliqué qu'un jeune homme, Steve Nkengurutse, est mort, touché par une balle à l'estomac, puis trois fois dans le dos. Une fidèle a raconté qu'une jeune femme, Seconde Nibiraba, a été abattue d’une balle dans la tête : « Elle était juste à côté de moi. Sa tête a été écrasée. Je suis tombée et d'autres me sont tombés dessus. »

Un homme qui a été l'un des premiers à être touché par les tirs a déclaré à Human Rights Watch : « J'ai soudain réalisé que ma jambe droite n'avait pas de force. Je suis tombé et j'ai vu que ma jambe était raidie. J'étais l'un des premiers à être touché à l’arrière du groupe ... Il y avait tellement de tirs. »

Comme la fusillade continuait, les gens ont paniqué. Certains se sont jetés sur le sol dans une tentative pour éviter les balles, tombant les uns sur les autres, tandis que d'autres ont tenté de s'enfuir. Les policiers ont couru après certains d'entre eux dans une vallée voisine, en criant : « Revenez ou on va vous tuer ! » Au moins une femme a été abattue dans la vallée.

Un garçon de 14 ans a reçu une balle dans le pied alors qu'il tentait de s'enfuir. Il a expliqué à Human Rights Watch qu'il était terrifié lorsque la fusillade a commencé :

J’ai senti quelque chose entrer dans mon pied, mais ça ne m'a pas fait mal, je n'ai rien senti. Trente minutes plus tard, je ne pouvais pas poser mon pied par terre car il saignait beaucoup et parce qu'il était froid. Je saignais beaucoup. Il y avait un grand nombre de policiers qui tiraient.

Il est difficile d'estimer la durée de la fusillade car les récits ont varié et parce que certains fidèles ont été trop traumatisés pour se rappeler la durée exacte. La plupart ont affirmé que la fusillade était continue, tandis que certains ont indiqué qu’elle a commencé, s'est arrêtée et a redémarré. Un grand nombre ont affirmé qu'ils pensaient que les policiers n’ont cessé de tirer que lorsqu’ils ont été à court de munitions.

Neuf adeptes sont morts : trois femmes (Seconde Nibiraba, Claudine Ndayisenga et Germaine Sinzobakwira), quatre hommes (Divin Ngabire, Steve Nkengurutse, Désiré Niyonkuru et Noël Nduwimana) et deux filles d’environ 17 ans (Médiatrice Ndacayisaba et Magnifique Ngabirano).

Passages à tabac systématiques
Le calvaire des fidèles n'a pas pris fin avec la fusillade. Après avoir cessé de tirer, les policiers ont rassemblé tous les fidèles restants en un seul endroit et ont ordonné aux hommes et aux femmes de former des files séparées. Ils ont ensuite battu les fidèles, y compris les enfants, systématiquement, un par un, en demandant de l'aide à des jeunes hommes en civil. Certains témoins ont décrit ces jeunes comme étant des Imbonerakure, les membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD) ; certains ont affirmé qu'ils les ont reconnus après les avoir aperçus précédemment dans la région.

Les policiers et les jeunes hommes ont surtout utilisé des gros bâtons et des branches pour frapper les fidèles. Des témoins ont décrit comment ils soulevaient les gros bâtons à deux mains et les laissaient tomber si fort sur les victimes qu'ils ont causé des fractures et d'autres blessures graves. Un adepte a déclaré à Human Rights Watch : «La police a frappé certaines personnes si fort que leurs têtes se sont fendues. » Certains témoins ont indiqué que les policiers et les jeunes hommes ont également jeté des pierres et des briques. Une femme a montré aux chercheurs de Human Rights Watch une cicatrice sur sa tête dont elle a affirmé qu’elle avait été causée par ces pierres.

La police n'a pas épargné ceux qui avaient été blessés dans la fusillade. Une adepte a rapporté:

Ils ont frappé la plupart d'entre eux au hasard, en disant : « Toi, viens ici ! » Parfois, ils ont choisi des personnes qu'ils reconnaissaient et leur ont dit : « Toi, c'est la deuxième fois que tu reviens ! » Ils regardaient les gens dans les yeux et leur disaient : « Regarde-moi, imbécile ! »

Une femme qui avait reçu une balle dans la jambe a déclaré : « Un policier m'a dit : « Je vois que tu as été touchée. Tu vas revenir prier à Businde ? » J'ai dit oui. Quand j'ai dit ça, il m'a frappé sur l'œil droit avec son bâton. » Une autre femme a expliqué : « Ils nous ont battus d'une manière incroyable ... Ils ont battu chacun d’entre nous, puis ont continué avec la personne suivante. Ils se sont arrêtés quand ils étaient fatigués ou quand ils ont vu que nous étions très faibles. » Une fidèle a indiqué qu'elle a entendu un policier dire à son collègue :    « Vous devez les frapper jusqu'à ce qu'ils comprennent. »

Une jeune femme âgée de 18 ans a confié à Human Rights Watch qu'elle a essayé de se cacher, mais que la police l'a trouvée et l'a frappée à la tête avec un bâton. Elle s'est évanouie et s’est réveillée à l'hôpital de Ngozi, où elle a de nouveau perdu conscience. Ce dont elle s’est souvenue par la suite c’est de s’être réveillée dans un hôpital à Bujumbura. Son crâne était fracturé.

Une adepte, qui a montré ses cicatrices, a rapporté :

Ils nous ont battus comme des vaches. Ils m'ont fait asseoir avec les autres femmes et ils ont commencé à nous battre. Ils appelaient les gens et les prenaient à part et les battaient. ... Un policier s'est approché de moi et m'a fouillée. Il a dit : « Où est ton argent ? Donne-moi ton argent ou ton téléphone. » J'ai dit [que je n'avais pas d'argent ni de téléphone]. Il m'a fait m'allonger sur le sol et deux autres policiers sont arrivés avec de longs bâtons qu'ils avaient déjà préparés. Ils m'ont frappée depuis les hanches vers le bas jusqu'à ce que je sois presque morte. Ils m'ont frappée sur les chevilles. Quand je marche maintenant, mes jambes gonflent et ça fait encore mal. Mes jambes étaient noires et gonflées pendant trois semaines. ... C'est un miracle que je puisse encore marcher.

Havyarimana a personnellement supervisé et participé activement aux passages à tabac, ont affirmé les fidèles. L’une d’entre eux a rapporté qu'il lui avait dit : « Toi, quoi qu'il arrive, je vais te tuer un jour. » Un autre a expliqué qu'il « faisait le tour en vérifiant les visages des gens. S'il reconnaissait quelqu'un, il lui disait : ‘Viens ici, nous allons te battre à nouveau’. » Un vieil homme a raconté qu’alors qu’il était couché sur le sol, Havyarimana l'a frappé personnellement à quatre reprises avec un gros bâton.

Plusieurs fidèles ont déclaré que Havyarimana cherchait un jeune homme en particulier considéré comme étant un leader du groupe. Quelqu'un l’a désigné à Havyarimana. Les policiers lui ont ordonné de se déshabiller et de s'allonger, puis l'ont battu sévèrement sur l'avant et l'arrière du corps. Havyarimana a ramassé un bâton et l'a frappé fort sur le ventre. La police l'a laissé gisant sur le sol pendant quelques minutes. Puis un policier est revenu et l'a frappé fort à la poitrine.

Les policiers et les jeunes hommes qui les ont aidés ont également volé les effets personnels des fidèles, selon ce qu’un grand nombre d’entre eux ont indiqué à Human Rights Watch. Comme cela s'était déjà produit par le passé, de nombreux fidèles n’avaient amené que quelques possessions à Businde. Cela a semblé davantage énerver les policiers. Une fidèle a expliqué que quand elle n'a pas eu d'argent à leur donner, les policiers ont arraché ses chapelets et ceux des autres adeptes et les ont jetés dans la brousse. Un policier qui a arraché le chapelet du cou d'une autre femme lui a dit : « Même si je te brise le cou, ça ne fait rien. »

L'administrateur de la commune de Gahombo, Jacqueline Ruragoka, a assisté aux passages à tabac, selon les adeptes. Elle n'a pas elle-même frappé les gens mais de nombreux fidèles ont affirmé qu'elle a encouragé la police et les a insultés et menacés, en particulier ceux qu'elle reconnaissait et qu’elle croyait être des dirigeants du groupe. Une femme a rapporté avoir entendu l’administrateur s’exclamer : « Si seulement on pouvait vous battre tous ! »

Réponse du gouvernement et de la police
Les coups n'ont cessé que lorsque le commissaire régional de la police, Eustache Ntagahoraho, est arrivé sur les lieux en début de matinée, vers 6h45.

Des témoins ont déclaré que le commissaire de police semblait mécontent envers Havyarimana. Un fidèle a raconté que le commissaire « a appelé Bosco [Havyarimana] et l'a réprimandé. Je l'ai entendu dire : « Oh, Bosco, tu as tué des gens comme ça ? » Un autre a rapporté à Human Rights Watch que Ntagahoraho a demandé à Havyarimana : « Qui t’a donné l'ordre de tuer ? » Une femme a vu Ntagahoraho se prendre la tête dans les mains quand il a vu ce qui s'était passé.

Ntagahoraho a ordonné que les personnes qui avaient été grièvement blessées soient emmenées à l'hôpital. Cependant, la police a empêché les autres fidèles de partir jusqu'à ce que le ministre de l'Intérieur et le ministre de la Sécurité publique arrivent dans l'après-midi.

Les fidèles ont affirmé que les discours des ministres les ont encore plus bouleversés. Se tenant à proximité des cadavres qui n'avaient pas encore été retirés, les ministres ont remercié et félicité la police. Le ministre de l'Intérieur Edouard Nduwimana, qui est originaire de Businde et un ancien gouverneur de la province de Kayanza, s’est adressé aux fidèles :
« Les martyrs que vous cherchiez, vous venez de les avoir », et a comparé les adeptes au groupe armé islamiste nigérian Boko Haram.

Le ministre de l’Intérieur a également exprimé dans son discours ses regrets ainsi que ses condoléances aux familles des victimes, et a dit qu'il espérait que ces victimes seraient les dernières. Il a annoncé qu'il y aurait une enquête sur les décès et sur d’éventuelles violations des droits humains. Les fidèles ont été autorisés à partir une fois les discours des officiels terminés.

Le 16 mars, trois policiers – Havyarimana, Nsengiyumva et Nizigiyimana – ont été arrêtés sur instruction du procureur général près la cour d'appel de Ngozi, sur des accusations de traitements cruels et coups et blessures ayant entrainé la mort. Le 29 mai, ils ont été provisoirement libérés.

Le commissaire de police en charge de la région nord, comprenant Kayanza, a déclaré à Human Rights Watch en juin que la police menait sa propre enquête interne, distincte de l'enquête pénale, ainsi qu'une procédure disciplinaire. Il a ajouté que les trois policiers avaient été suspendus de leurs fonctions et qu’une équipe de police différente avait été déployée à Businde. Il a admis que des « bavures » avaient eu lieu le 12 mars et que le commandant responsable des opérations – Havyarimana – n'avait pas été à la hauteur.

Il a déclaré que, selon les informations qu'il avait reçues, les fidèles s’étaient affrontés avec la population locale. En essayant de les séparer, Havyarimana avait ordonné à la police de tirer en l'air et des personnes avaient été touchées par des balles perdues. Il a nié que la police avait battu les adeptes.

Le ministre de l'Intérieur a déclaré à Human Rights Watch que les événements du 12 mars étaient « atroces. Il est déplorable que les choses soient allées si loin, quoi qu'il soit arrivé. » Il a allégué que les fidèles s’étaient affrontés avec la police et que les fidèles étaient armés de pierres et de bâtons, prêts pour une confrontation. Il a affirmé que les policiers avaient agi en état de légitime défense, même si ce n'était pas proportionné, et qu'ils étaient mal équipés et ne sont pas formés pour ce genre de situation.

Lors d'un débat à la Radio Isanganiro, le 16 mars, le ministre de l’Intérieur a semblé rétracter quelques-unes des observations qu'il avait faites à Businde, en admettant qu'il avait peut-être fait une mauvaise comparaison (avec Boko Haram). Il a déclaré qu'une commission d'enquête serait mise en place, que des responsabilités individuelles devraient être établies et que la justice devrait faire son travail. Il a ajouté qu'« aucune circonstance, aucun motif ne peut justifier la mort des gens ».

Certaines victimes sont restées handicapées. Un jeune homme qui avait reçu une balle dans la jambe a indiqué à Human Rights Watch que trois mois plus tard, il avait encore des difficultés à marcher : « Je ne peux pas sentir mon pied droit ni le bas de ma jambe. Le médecin a dit qu’un nerf avait été coupé et qu’il ne pouvait rien y faire ... En ce moment je ne peux pas marcher plus d’un kilomètre. » Une femme touchée d'une balle au-dessus de l’œil droit était atteinte de graves problèmes de vue et ne pouvait plus lire.

Les passages à tabac du 12 janvier
L'attaque du 12 mars n'était pas un événement isolé. Le 12 janvier, la police a violemment battu des adeptes à Businde et sur la route de Kigarama. Comme le 12 mars, Havyarimana était en charge de l'opération et a été vu en train de maltraiter personnellement des fidèles. Ceux d’entre eux qui étaient présents pour les deux dates ont affirmé que même si personne n'était mort le 12 janvier, les sévices étaient encore plus graves que ceux du 12 mars.

Une jeune femme a rapporté à Human Rights Watch :

Quand nous sommes arrivés à Businde [il était] environ 5 heures du matin, la police était là. Bosco ... [Havyarimana] est venu nous dire de nous arrêter. Nous avons commencé à chanter et à prier. Nous l'avons ignoré. Il nous a dit à nouveau de nous arrêter. Puis il nous a dit de nous arrêter une troisième fois. Nous avons continué à chanter. Il a appelé ses policiers qui nous ont entourés. Bosco est venu au milieu de notre groupe et nous a frappés avec des bâtons, au hasard. Il nous frappait lui-même. Nous étions couchés par terre. Il nous a ordonné de nous mettre en file. Nous avons obéi. Il a remis chacun d'entre nous à un groupe de cinq policiers afin qu'ils puissent nous frapper un par un. Bosco nous a frappés très fort. Il [m’]a dit : « Je vais te frapper sur les hanches pour que tu ne puisses pas avoir d’enfants. » Il nous a également frappés sur le cou, sur la tête, les pieds et les bras. Tout le monde a été battu.

Une autre fidèle a rapporté que huit policiers l’avaient battue « chacun à sa façon ». L'un d'eux était Havyarimana, qui lui a cassé la main, a-t-elle dit, en la pliant vers l'arrière jusqu'à ce que le dos de ses doigts touche son poignet. Sa main est maintenant partiellement paralysée.

Un garçon de 14 ans a expliqué à Human Rights Watch : « J'ai été battu par un policier avec un bâton. Je ne sais pas combien de fois j'ai été frappé parce que de nombreux policiers m'ont battu ce jour-là. J'ai été battu sur les fesses et le dos ; ils m'ont fait m'allonger. Je ne sais pas pourquoi ils m'ont battu ; c'était peut-être parce que nous priions. D'autres enfants ont également été battus. »

La police a également battu des adeptes à Businde le 12 novembre et le 12 décembre. Human Rights Watch s’est entretenu avec des victimes et des témoins de ces brutalités, qui ont décrit des cycles d’exactions similaires à ceux de janvier et mars.