© 2013 Human Rights Watch

(Johannesburg, le 7 juin 2013) – De nouvelles exactions commises par les rebelles touaregs et les militaires de l’armée malienne constituent un revers pour la protection des droits humains dans le nord du Mali, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Le 5 juin 2013, l’armée nationale malienne a lancé une offensive militaire pour reprendre le contrôle de la région de Kidal.

Les 1er et 2 juin, les forces du Mouvement national touareg pour la libération de l’Azawad (MNLA),qui contrôlent toujours certaines zones de la région de Kidal, ontarrêté arbitrairement une centaine de personnes, dont la plupart étaient des hommes à la peau plus sombre appartenant à des groupes ethniques non touaregs. Des témoins ont affirmé à Human Rights Watch que les forces du MNLA avaient dévalisé, menacé et, dans de nombreux cas, violemment brutalisé ces hommes.

Depuis le début du mois de mai, les militaires maliens ont commis de graves exactions, notamment des tortures, contre au moins 24 hommes, rebelles présumés ou simples villageois, dans la région de Mopti, selon des récits de témoins et de victimes recueillis par Human Rights Watch. La majorité de ces personnes étaient des Touaregs ou des Bellahs, une caste touarègue.

«Les exactions commises récemment par les deux camps et la reprise des combats près de Kidal mettent en évidence la nécessité urgente que les militaires maliens et les combattants rebelles respectent les lois de la guerre, minimisent les dommages subis par les civils et s’assurent que les prisonniers soient traités humainement», a déclaré Corinne Dufka, chercheuse senior sur l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. «Les civils des deux côtés de la fracture ethnique ont déjà suffisamment souffert.»

Les autorités maliennes devraient accélérer le redéploiement de gendarmes, de policiers et de personnels du ministère de la Justice dans toute la région nord du pays afin de dissuader les militaires gouvernementaux de commettre des abus, a déclaré Human Rights Watch. Le MNLA devrait, quant à lui, mettre fin aux exactions contre les civils et faire rendre des comptes à ceux qui en ont commis.

Kidal est la seule région du Mali dont le gouvernement n’a pas totalement récupéré le contrôle à la suite de l’opération militaire menée par la France en janvier, qui a permis de chasser les rebelles armés et les groupes islamistes du nord du pays. Depuis mai, l’armée nationale malienne semblait s’apprêter à reprendre la ville de Kidal, avant les élections prévues pour le mois de juillet. L’armée a effectué des patrouilles et d’autres opérations militaires dans toute la région du nord, où la situation en matière de sécurité demeure précaire en raison d’infiltrations régulières par des groupes islamistes armés, ainsi que du banditisme.

Les exactions commises récemment dans le nord du Mali et la reprise des combats pourraient exacerber encore les tensions ethniques qui sont déjà fortes, à l’approche des élections de juillet, a averti Human Rights Watch. Le gouvernement a déclaré que Kidal devait repasser sous son contrôle avant les élections, et le MNLA a affirmé qu’il reprendrait le combat si l’armée malienne tentait de reprendre Kidal. Des négociations pour trouver une solution politique et sortir de l’impasse à Kidal sont en cours. Human Rights Watch avait récemment appelé toutes les parties belligérantes à respecter les lois de la guerre au cas où l’armée nationale malienne lancerait une offensive contre les groupes armés d’opposition dans la région de Kidal.

Une meilleure protection des civils, ainsi que des mesures fermes de la part du gouvernement malien pour enquêter sur les exactions commises par les deux camps et poursuivre leurs auteurs en justice, sont des conditions essentielles à une amélioration de la situation en matière de droits humains dans le nord du Mali, a affirmé Human Rights Watch.

« Le Mali est confronté à de réelles menaces sécuritaires, mais brutaliser des détenus et des civils n’est pas un bon moyen d’y faire face », a conclu Corinne Dufka. « Le commandement militaire devrait honorer ses engagements à amener les soldats ayant commis des actes illégaux à rendre des comptes et à contenir cette vague d’indiscipline dans la région de Mopti ».

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Exactions commises par le MNLA
Le MNLA a informé les médias qu’il avait arrêté dans la région de Kidal, dans les premiers jours de juin, une centaine d’hommes qu’il soupçonnait d’être des espions à la solde du gouvernement mais qu’il les avait libérés depuis lors, à l’exception de dix d’entre eux. Le représentant du MNLA pour les questions de droits humains, Moussa Ag Acharatoumane, a déclaré à l’agence Reuters que les hommes encore détenus étaient « considérés comme des prisonniers de guerre et soumis à des interrogatoires. Les civils qui ont été emmenés lors de l’opération ont été remis en liberté».

Sept hommes, parmi ceux qui ont été détenus par le MNLA pendant environ 24 heures, ont affirmé par téléphone à Human Rights Watch que les combattants du MNLA avaient interpellé des hommes non touaregs, puis leur avaient volé de l’argent, des téléphones portables et d’autres biens, et brutalisé. L’un d’eux a eu une côte fracturée ; une autre victime a indiqué qu’il a vu un homme « frappé si violemment à coups de pied qu’ils ont cassé son bras, et un autre a été battu jusqu’à ce qu’il perde connaissance ». Ibrahim Harouna Touré, chef d’une organisation de défense des droits humains basée à Gao, a déclaré à Human Rights Watch s’être entretenu avec 25 hommes non touaregs qui avaient été détenus par le MNLA à Kidal, et qu’ils avaient tous été forcés de monter dans un camion par les rebelles avec l’ordre de partir. Il a précisé que huit d’entre eux avaient eu besoin de soins médicaux pour traiter des blessures reçues pendant leur détention par le MNLA.

Un chauffeur de camion basé à Gao a dit à Human Rights Watch que des combattants du MNLA l’avaient appréhendé à Kidal et lui avaient volé environ 300.000 CFA (600 dollars US). Ils l’ont emmené dans un bâtiment utilisé comme centre de détention, où des membres du MNLA l’ont roué de coups, ainsi que d’autres prisonniers: « Ils m’ont frappé à coups de crosse de fusil jusqu’à ce que je ne puisse plus marcher. … [Ils m’ont frappé] au ventre, à la tête, au cou…. J’ai une côte cassée du côté gauche». Pendant sa détention, les combattants du MNLA lui ont dit: « Vous, les noirs, Kidal c’est pas pour vous. C’est pour nous. …Si vous n’êtes pas avec nous, on va vous faire quitter notre ville».

Un conducteur de camion membre de l’ethnie peuhle a décrit comment lui et une dizaine d’autres chauffeurs ont été sévèrement battus et détroussés lorsque des combattants du MNLA ont encerclé l’aire de repos où ils dormaient dans leurs véhicules. Il a dit à Human Rights Watch:
 

Quelques-uns d’entre eux ont attaqué tous les camions. L’un d’eux m’a frappé à deux reprises avec sa « kalach»[fusil d’assaut] et m’a dit: « On n’a pas besoin des noirs en Azawad». L’un d’entre nous a été frappé violemment à la tête, un autre au cou, un autre crachait du sang…. Ils nous ont dévalisés – ils m’ont pris 40.000 CFA. Ils ont déchiré toutes nos cartes d’identité maliennes, déclarant que nous n’en avions pas besoin.

Un négociant d’ethnie bambara qui se rendait à Gao a déclaré que des combattants du MNLA l’avaient appréhendé avec trois autres hommes alors qu’ils venaient d’entrer au Mali en provenance d’Algérie. Avant d’être emmenés à Kidal, les quatre hommes ont été détroussés sous la menace de fusils par les combattants. Le commerçant a dit: « Je lui ai donné tout ce que j’avais, mais il a pointé son arme sur moi et m’a dit qu’il voulait davantage. …Quand je lui ai dit que je n’avais plus rien, il m’a frappé à la tête à plusieurs reprises avec son fusil». Le négociant a déclaré que le MNLA les avait détenus pendant la nuit avec 17 autres hommes, dont beaucoup lui ont dit avoir été passés à tabac et présentaient des marques de sévices physiques. Le lendemain matin, le MNLA a fait monter tous ces hommes dans un camion en direction de Gao.

Exactions commises par l’armée nationale malienne
Human Rights Watch s’est entretenu au téléphone avec 12 victimes et témoins de plusieurs incidents survenus en mai dans la région de Mopti et dans lesquels des militaires maliens se sont livrés à des exactions. La plupart des victimes étaient membres des ethnies touarègue ou bellah. Bien que les autorités maliennes ont agi avec promptitude pour enquêter et arrêter quatre membres d’une milice pro-gouvernementale impliqués dans le meurtre de deux bergers touaregs le 26 mai dans la ville de Gossi, elles n’ont toujours pas ouvert d’enquête sur les incidents décrits ci-dessous.

Des victimes ont indiqué à Human Rights Watch que du 6 au 8 mai, des militaires en patrouille ont détenu, battu violemment et torturé neuf hommes qui avaient été appréhendés en deux groupes séparés dans des villages et des camps de nomades entre les villes de Sourango, à 30 kilomètres au sud de Léré, et Tenenkou. Quatre de ces hommes étaient âgés de 58 à 70 ans.

Ces hommes ont affirmé que les militaires les avaient fréquemment menacés de mort, avaient proféré à leur encontre des insultes à caractère raciste et, à plusieurs reprises, les avaient exhibés, maltraités et humiliés sous les yeux de la population locale. L’un des hommes a dit que le groupe qui le détenait « s’était arrêté dans six villages, où les habitants avaient acclamé les militaires et leur avaient donné des cadeaux ». Un autre homme a affirmé que les militaires avaient jeté les détenus à terre devant des groupes de villageois « comme un ballon de football». Les militaires les ont accusés d’être des combattants rebelles ou islamistes et ont parfois tenté de les faire avouer. Plusieurs de ces hommes ont précisé qu’au moment où ils ont été appréhendés, les militaires avaient volé leur argent, leur bétail et d’autres biens.

Les militaires ont violemment battu les neuf hommes au cours de deux jours dans et aux alentours des villes de Toguere, Koumbe et Dioura.Plusieurs détenus ont affirmé que les militaires les avaient roués de coups de poing et de crosse de fusil, de coups de pied au visage, au cou et au ventre; les avaient étouffés avec des cordes et attachés à des arbres, et en ce qui concerne quatre d’entre eux pendant plus de 12 heures. L’un des hommes a déclaré que la chair de son dos était « à vif » après qu’il eut reçu des coups de pied au ventre alors qu’il était attaché à un arbre. Les hommes ont affirmé qu’ils avaient eu des côtes cassées, avaient vomi du sang et étaient couverts de profondes ecchymoses, notamment au visage et à la tête. Trois d’entre eux ont dit avoir perdu connaissance sous les coups. L’un d’eux a déclaré: « Le plus âgé d’entre nous a failli mourir de strangulation. …C’est seulement quand les militaires ont vu qu’il perdait connaissance qu’ils l’ont relâché». Deux des détenus ont déclaré avoir remarqué la présence d’un lieutenant de l’armée pendant qu’on leur faisait subir certains sévices et ils estiment que les soldats obéissaient aux ordres de leurs supérieurs.

Tous ces hommes ont indiqué que les sévices n’ont cessé que lorsqu’ils ont été remis aux mains des gendarmes à Niono et plus tard à Segou. L’un d’eux, arrêté le 8 mai avec quatre autres, a dit à Human Rights Watch:
 

Dès notre arrestation, ils nous ont brutalisés avec leurs fusils et à coups de botte. La première nuit, ils nous ont attachés à des arbres de 4h00 de l’après-midi à 9h00 le lendemain matin. De temps à autre, des groupes de deux ou trois [soldats] venaient nous frapper et nous donner des coups de pied dans le ventre, ce qui nous occasionnait des coupures et de profondes éraflures dans le dos dues à l’écorce des arbres. L’officier qui commandait a ordonné à ses soldats de nous faire dire le nom du chef du MNLA ou d’al-Qaeda. Le lendemain à Dioura, ils nous ont donné des coups de poing et de pied et nous ont cogné la tête contre le fond de la camionnette pickup tout au long du chemin jusqu’à ce qu’ils nous remettent aux gendarmes. Ce n’est qu’à ce moment-là que les sévices ont cessé.

Plusieurs victimes et témoins vivant dans des camps de nomades touaregs et bellahs dans la même région ont déclaré qu’entre le 26 et le 28 mai, des militaires en patrouille avaient violemment brutalisé 14 bergers, dont trois enfants. Ils ont précisé que les soldats leur avaient volé plusieurs animaux et avaient observé sans rien faire lorsque des hommes de la région, employés comme guides par l’armée, avaient rassemblé et emmené de nombreuses vaches, chèvres et brebis appartenant aux villageois.

Un berger âgé de 28 ans fait partie d’un groupe de neuf personnes, comprenant trois enfants – âgés de 9, 12 et 17 ans – qui ont été durement brutalisés par des militaires qui fouillaient leur camp à la recherche d’armes. Il a dit à Human Rights Watch que les militaires étaient arrivés dans son campement à bord de quatre camions:
 

[Ils] nous ont hurlé l’ordre de nous allonger au sol, nous ont lié les mains et les piedsderrière le dos avec de la corde, puis nous ont tous frappés, y compris les enfants, à coups de crosse de fusil partout sur le corps et nous ont donné des coups de pied au visage. Certains d’entre nous saignaient du nez et de la bouche. Ils nous ont dit: « Vous êtes des islamistes, des criminels, où sont vos armes? Maintenant, vous êtes morts». Puis, ils ont chargé dans les camions deux vaches et deux hommes du village et sont partis.

Un autre berger s’est caché quand il a vu un convoi de quatre véhicules remplis de soldats se diriger vers un campement de pasteurs, le 25 ou le 26 mai. Après le départ des véhicules, a-t-il affirmé, « J’ai trouvé cinq hommes qui étaient vraiment en dans de grandes souffrances. Le plus âgé, qui avait environ 70 ans, avait été tellement brutalisé qu’il avait perdu connaissance. Les quatre autres crachaient du sang, leurs visages étaient tuméfiés et des hématomes commençaient à apparaitre. Ils ont dit avoir été roués de coups de pied par les militaires qui portaient des rangers ».

Deux témoins ont déclaré que vers le 25 mai, des militaires qui effectuaient une fouille dans un village au nord-est de Douentza ont tiré à deux reprises dans les pieds d’un homme âgé pour le forcer à avouer où se trouvaient des armes. Un témoin a ainsi rapporté la scène:
 

« Ils sont arrivés dans un convoi de véhicules, à la recherche d’armes. ...Ils sont allés dans la maison [de l’homme] et ont exigé qu’il leur montre les armes. Il a refusé et un soldat lui a tiré un coup de revolver dans le pied. Il est tombé à terre. Ils lui ont à nouveau demandé et il a de nouveau affirmé qu’ils n’en avaient pas. Le soldat lui a tiré une balle dans le pied droit. Le vieil homme a alors désigné une maison aux soldats. Fouillant la maison, les militaires ont trouvé de nombreuses armes et munitions. Ils les ont toutes emportées. Le vieil homme gisait à terre, ensanglanté. Les militaires l’ont mis dans une voiture et l’ont emmené ».

Le sort de cet homme âgé reste inconnu, mais des amis de la famille ont indiqué à Human Rights Watch que des responsables du gouvernement à Douentza leur avaient dit qu’il était mort.