« Il n'y a aucune raison de désespérer », a déclaré le président camerounais Paul Biya aux journalistes en janvier 2013 lors d'une conférence de presse à Paris. Ils l'avaient interrogé sur le taux élevé de poursuites pour relations homosexuelles au Cameroun, parmi les plus élevés au monde. « Les mentalités sont en train d’évoluer », avait assuré Biya. Il a mentionné une décision récente de la cour d'appel infirmant la condamnation de deux personnes transgenres, Jonas K. et Franky D., condamnées à cinq ans de prison en première instance.

Pourtant, les paroles de Biya ont apporté peu de réconfort à Roger M., un étudiant de Yaoundé. Sa peine de trois ans de prison pour homosexualité, contrairement à celles de Franky et Jonas, vient d'être confirmée par la même cour d'appel. Quel est le crime de Roger ? Avoir envoyé des SMS amoureux à un homme, s’achevant sur cette confession timide : « Je suis tombé amoureux de vous. » Il a été battu par des gendarmes et a avoué sous la contrainte avoir eu des relations sexuelles avec des hommes. Aucun élément pouvant constituer un crime n’était présent (les procureurs ne pouvant pas prouver avec qui il avait eu des relations sexuelles, ni où, ni quand) mais une juge, peut-être davantage motivée par des préjugés personnels que par une évaluation objective des preuves, l'a tout de même condamné.

Même pour Franky et Jonas, libérés en janvier après avoir passé un an et demi en prison, les pronostics optimistes de Biya sur l'évolution des mentalités ont sonné faux. Après avoir été relâchés, ils ont été pris en chasse par une bande de voyous et ont reçu des SMS menaçants. Ils viennent d’apprendre que le ministère public a formé un pourvoi et le cas sera porté devant la Cour Suprême. Si les mentalités évoluent au Cameroun, cela n'est pas assez rapide – pas pour les nombreuses personnes LGBT au Cameroun qui vivent dans la peur, encourent le risque de passage à tabac, de poursuites et de peines de prison simplement en raison de qui elles aiment.

Certes, les mentalités sur des questions sensibles telles que l'orientation sexuelle et l'identité de genre évoluent lentement. Dans une grande partie de l'Afrique, les lois interdisant les relations homosexuelles datent de l'époque coloniale, imposées par les dirigeants britanniques afin de refléter l’idéologie victorienne puritaine. Au Cameroun, ces lois sont des constructions encore plus récentes : les « relations sexuelles entre personnes du même sexe » n’y ont été interdites qu’en 1972. Pourtant des politiciens opportunistes ont imposé au public un mythe, largement accepté, selon lequel l'homosexualité n'a jamais été acceptée en Afrique.

Lorsque les droits humains sont en jeu, le rôle des dirigeants n’est pas de baisser les bras et d’attendre passivement, en espérant que l'opinion publique évoluera de sorte que les injustices soient réparées sans aucune prise de risque politique. Le rôle des dirigeants est de prendre une position audacieuse pour faire respecter les droits humains universels, de protéger les minorités, de diriger et d’appeler le pays à suivre. Biya, semble-t-il, n'est pas prêt à exercer ce leadership.

En attendant, malgré l’optimisme de Biya, les personnes LGBT camerounaises perdent espoir. Au moins 28 personnes ont fait l’objet de poursuites judiciaires pour relations homosexuelles au cours des trois dernières années. Un nouveau rapport publié par Human Rights Watch et trois organisations camerounaises – Alternatives-Cameroun, l'Association pour la défense des homosexuel-le-s (ADEFHO) et Cameroonian Foundation for AIDS (CAMFAIDS) – montre qu’un grand nombre des personnes arrêtées pour conduite homosexuelle ces dernières années ont été torturées. Un homme nous a expliqué avoir été attaché à une chaise pendant huit heures, tandis que des gendarmes entraient et sortaient de la pièce, lui donnant des coups avec la crosse de fusils semi-automatiques. Un autre a indiqué que des policiers l'ont frappé si fort sur les pieds que ses ongles sont tombés.

Certains hommes soupçonnés d'homosexualité ont été soumis à des examens anaux humiliants, sans aucune valeur scientifique, mais qui sont effectués régulièrement par des médecins militaires dans les brigades de gendarmerie. Une femme, dont l’arrestation reposait sur une simple rumeur, a signé des aveux sous la contrainte après que des gendarmes lui ont menti en lui assurant qu'elle serait libérée si elle avouait être lesbienne. Plusieurs personnes arrêtées sur des accusations d’homosexualité nous ont affirmé qu'elles s’étaient vu refuser le droit fondamental de parler à un avocat.

En 2006, des allégations d’homosexualité ont commencé à se répandre dans les médias camerounais, les rédacteurs citant des noms dans une sorte de surenchère vicieuse. Biya a protesté en appelant les journalistes à respecter le droit à la vie privée, mais son gouvernement a fait exactement le contraire.

Biya devrait faire bien plus qu’offrir de vagues espoirs de changement de mentalité, et devrait s'en tenir à ses promesses de faire sortir l'État des chambres à coucher camerounaises. Le Cameroun doit dépénaliser les rapports consentis entre personnes de même sexe, abandonner les poursuites dans les affaires en cours et libérer les personnes purgeant des peines de prison pour homosexualité. Et le gouvernement devrait aussi faire savoir clairement aux membres des forces de l’ordre et, plus largement, aux camerounais, que la violence contre les personnes LGBT n'est en aucun cas acceptable.