(Nairobi, le 26 mars 2013) – Le gouvernement du Mali devrait enquêter sur les affirmations selon lesquelles des soldats maliens ont torturé sept personnes soupçonnées d’être des partisans de groupes islamistes armés à Léré, près de Tombouctou.

Les sept hommes, qui portaient tous sur le corps des traces visibles de torture, ont affirmé à Human Rights Watch avoir été battus à coup de poing et de pied, brûlés et soumis à des injections forcées d’une substance corrosive ainsi qu’à des menaces de mort, alors qu’ils étaient détenus par l’armée entre le 15 février et le 4 mars 2013. L’un d’eux a affirmé avoir subi une torture avec de l’eau comparable à la technique du « simulacre de noyade » (« waterboarding »).

« Le recours à la torture par des soldats qui ont précisément pour mandat de restaurer la sécurité dans le nord du Mali ne peut qu’aggraver une situation déjà difficile », a déclaré Corinne Dufka, chercheuse senior sur l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Le gouvernement malien devrait enquêter rapidement et de manière impartiale sur ces accusations et sur d’autres allégations d’exactions, sous peine de se retrouver dans une situation où son armée échapperait à tout contrôle et où les tensions intercommunautaires s’aggraveraient. »

Les sept détenus, appartenant tous à l’ethnie touarègue et âgés de 21 à 66 ans, ont affirmé que les soldats les avaient arrêtés à proximité du marché aux bestiaux de Léré, où ils s’étaient rendus, venant de leurs villages, pour vendre des vaches. Deux d’entre eux ont été arrêtés alors qu’ils se cachaient dans une maison proche du marché. Tous les sept ont été emmenés dans un bâtiment qui semblait servir de quartier général militaire temporaire. L’armée malienne avait repris Léré fin janvier, dans le cadre d’une offensive dirigée par la France pour reconquérir le nord du Mali, qui était tombé aux mains de groupes islamistes armés en 2012.

Les tortures et autres sévices infligés à ces hommes leur ont occasionné des blessures durables, a indiqué Human Rights Watch. L’un d’eux a perdu l’usage d’un œil après avoir reçu un coup de crosse de fusil au visage et un autre est devenu partiellement sourd du fait de nombreux coups de pied à la tête. Deux des hommes ont décrit comment ils avaient été brutalisés jusqu’à perdre connaissance, ce qui a entraîné chez l’un d’eux des vomissements sanglants et des saignements de nez. Un autre a affirmé avoir eu l’épaule brisée ou disloquée après avoir été violemment projeté au sol alors qu’il était ligoté, tandis qu’un autre a eu au moins une côte cassée. La plupart ont été ligotés – poignets et chevilles attachés derrière le dos – pendant des heures, parfois pendant plus de douze heures d’affilée. Tous avaient des cicatrices aux poignets causées par ces liens serrés et deux d’entre eux avaient perdu motricité et sensations dans un bras ou dans les deux, ce qui fait craindre la possibilité que des nerfs soient endommagés.

Il semble que les soldats aient infligé des tortures à ces hommes pour les punir de leur soutien présumé aux groupes islamistes armés, a relevé Human Rights Watch. Bien qu’ils n’aient pas été soumis à des interrogatoires formels pendant leur détention par l’armée, les sept hommes ont indiqué avoir parfois été interrogés de manière informelle sur leurs prétendus rapports avec les groupes armés, y compris alors qu’ils étaient maltraités. Le 5 mars, les sept hommes ont été emmenés de Léré à Markala, à 265 kilomètres de distance, où ils ont été photographiés avec des fusils d’assaut Kalachnikov, des munitions, des motos et d’autres prétendues preuves de leur association avec les groupes armés. Les sept hommes ont nié une telle association et affirmé que les armes et les autres équipements ne leur appartenaient pas.

Tous ont affirmé avoir subi des menaces de mort de manière persistante. La seule langue parlée par ces sept hommes est le tamashek, la langue des Touaregs, que les soldats ne parlaient pas, et les menaces de mort leur étaient donc signifiées par gestes. Les soldats passaient fréquemment un doigt sur leur gorge devant eux et, parfois, aiguisaient leurs couteaux devant la pièce où ils étaient détenus.

Les détenus ont indiqué qu’après avoir été remis aux mains de la gendarmerie malienne le 5 mars, ils avaient été bien traités et avaient reçu régulièrement des soins médicaux. Cependant, ils ont été soumis à de nouveaux interrogatoires et n’ont pas pu contacter leurs familles ou recevoir une assistance judiciaire.

Human Rights Watch a déjà documenté de nombreux incidents lors desquels des soldats maliens avaient arrêté sans motif des membres des groupes ethniques touaregs, arabes et peuls en raison de leur prétendu soutien aux groupes armés islamistes ou touaregs. Deux des détenus de Léré ont affirmé à Human Rights Watch qu’ils étaient conscients de la possibilité que les soldats maliens s’en prennent à eux, mais qu’ils pensaient pouvoir se rendre au marché sans danger car ils avaient entendu dire que des soldats français étaient aussi présents dans la ville.

« Il est de l’intérêt de tous les gouvernements impliqués au Mali de faire en sorte que toutes les exactions cessent et que leurs auteurs soient punis de manière appropriée»,a ajouté Corinne Dufka. « L’inaction face à des informations faisant état de cas de torture ne devrait même pas être une option. »

Un des détenus, âgé de 31 ans, a raconté à Human Rights Watch:
 

Nous avions entendu dire que les soldats maliens maltraitaient les Touaregs et nous savions qu’ils nous soupçonnaient, mais que pouvons-nous y faire? Nous vivons dans des campementsà l’écart des villes et nous n’avions pas d’autre choix que de vendre nos animaux pour survivre. Ce jour-là, j’étais confiant, à la fois parce que j’ai des papiers d’identité en règle et parce que mon frère, qui vit à Tombouctou, m’avait dit que les Français étaient toujours avec les Maliens…. C’est pourquoi j’ai pris le risque d’aller à Léré ce jour-là.

Les exactions commises à Léré ont été documentées lors d’une visite effectuée au Mali par des chercheurs de Human Rights Watch du 11 au 23 mars. D’autres constats de violations des droits humains seront rendus publics au cours des prochaines semaines.

« La remise des sept hommes torturés à Léré entre les mains des gendarmes semble avoir atténué leur détresse, sans toutefois dissiper les préoccupations concernant la légalité de leur détention», a conclu Corinne Dufka. « S’il n’y a pas de fondement juridique à la poursuite de leur détention, ils devraient être libérés et indemnisés pour leurs blessures.»

Récits de tortures et d’autres mauvais traitements
L’un des détenus a indiqué à Human Rights Watch que lui et un co-détenu avaient été sortis de leur cellule en pleine nuit par des soldats, poignets et chevilles attachés dans le dos, et jetés au sol « comme des sacs de riz », ce qui lui a brisé ou disloqué une épaule. Après que cet homme eut été frappé et menacé de mort, un autre soldat a ordonné à ses camarades de remettre les deux détenus dans leur cellule.

Deux des détenus ont affirmé à Human Rights Watch que le 16 février, des soldats leur avaient injecté dans les poignets une substance corrosive non identifiée qui, au bout de quelques heures, leur a donné des cloques, puis leur a progressivement « rongé » les chairs. Le soldat qui leur a fait les piqûres a utilisé la même aiguille pour les deux hommes. L’un d’eux, âgé de 36 ans, a raconté à Human Rights Watch:
 

Après avoir vendu deux vaches pour 315 000 francs CFA (environ 620 dollars), je me suis dirigé vers le marché pour acheter des provisions avant de retourner au village. Sur le chemin, un ami m’a averti que les soldats arrêtaient les Touaregs et j’ai couru pour me cacher chez un ami jusqu’à ce qu’ils soient passés. Mais ils m’ont vu, m’ont traîné dehors et ont immédiatement commencé à me donner des coups de botte et de crosse de fusil. Alors que j’étais à terre, l’un d’eux m’a violemment frappé à la tête avec son fusil, me touchant à l’œil droit. (…) La douleur était si forte que j’ai perdu connaissance.

Je suis revenu à moi alors qu’on me traînait sur le sol, mes mains ayant été attachées avec mon turban. Le lendemain soir, un soldat est venu, a pris mon bras et y a injecté une substance. J’ai cru que c’était peut-être pour la douleur. (…) Je ne parlais pas sa langue, donc je ne pouvais pas le lui demander. Puis il a fait une piqûre à mon ami qui partageait ma cellule. Cela a commencé à cloquer et le lendemain matin, cela avait rongé la chair. J’ai cru que j’allais mourir de douleur (…). Tout ce que je veux, c’est retourner dans mon village.

Un détenu dont les mains avaient été attachées derrière le dos a affirmé que des soldats avaient placé des torsades de papier enflammé sur son dos. Un soldat le maintenait au sol alors qu’il tentait de se débarrasser du papier qui brûlait. Il a dit à Human Rights Watch:
 

Mes mains étaient attachées et ils m’ont fait allonger sur le sol. Je les ai vus tordre des morceaux de papier qu’ils ont placés sur le haut de mon dos et enflammés. (…) Alors que cela me brûlait la peau, j’essayais de remuer dans tous les sens pour le faire tomber mais ils me plaquaient au sol.

Deux autres détenus ont affirmé avoir eu les oreilles brûlées avec un briquet.

Un homme, un chauffeur âgé de 30 ans, a affirmé avoir subi un simulacre d’exécution rappelant la technique du simulacre de noyade (« waterboarding »). Il a déclaré:
 

Ils m’ont dit de m’accroupir, ils m’ont projeté violemment la tête contre un mur, l’ont tirée en arrière, puis ils ont pris un seau d’eau et me l’ont déversé dans le nez et dans la bouche (…). Pendant ce temps, ils me demandaient : « Dis-nous quel travail tu faisais pour eux et pourquoi tu avais de l’argent sur toi.»

Quatre des hommes ont affirmé que l’argent de la vente de leurs vaches leur avait été volé. Un négociant de 66 ans a indiqué à Human Rights Watch qu’il avait vendu 32 vaches et que les soldats lui avaient dérobé 3 300 000 francs CFA (6 520 dollars) pendant qu’ils le gardaient à vue.

« Ils m’ont frappé, m’ont donné des coups de pied au visage et dans le dos [et] l’un d’eux m’a frappé au cou», a-t-il dit. « Alors que je perdais peu à peu connaissance sous les coups, je réalisais qu’ils fouillaient mes poches et m’ôtaient mes vêtements. (…) L’argent a complètement disparu.» Les soldats auraient également dérobé 1 440 000 francs CFA (2 845 dollars) aux autres hommes.

Human Rights Watch a recommandé au gouvernement malien de :
 

  • Mener des enquêtes et poursuivre en justice, dans le respect des normes internationales en matière d’équité des procès, les membres des forces de sécurité impliqués dans les tortures et dans les autres exactions commises à Léré, quel que soit leur grade, y compris les responsables ayant fait preuve de leur incapacité à empêcher les exactions perpétrées ou à en punir les auteurs, en vertu du principe de la responsabilité du commandement.
  • Accélérer le redéploiement de fonctionnaires de police, de gendarmerie et du ministère de la Justice dans les villes et villages du nord du Mali, en particulier là où des opérations militaires se poursuivent, notamment dans et autour des villes de Gossi, Gourma-Rharous et Bourem.
  • Garantir le traitement humain de toute personne placée en détention dans le cadre d’opérations militaires, faire en sorte qu’elle soit rapidement traduite devant une instance judiciaire afin d’assurer la légalité de la détention et lui permettre contacter sa famille.
  • Mettre en place une permanence téléphonique 24 heures sur 24 assurée par les autorités maliennes compétentes et du personnel de la Mission de soutien international au Mali (AFISMA) à destination des victimes et des témoins d’exactions, y compris celles commises par les membres des forces de sécurité.