Des policiers et soldats nigérians sur les lieux de l’attentat-suicide à la voiture piégée perpétré contre l’église catholique Sainte-Thérèse à Madalla (Niger State), dans le nord-ouest du Nigéria, le 25 décembre 2011. Cet attentat, revendiqué par le groupe islamiste Boko Haram, avait fait 43 morts et des dizaines de blessés.

(Abuja, le 11 octobre 2012) – Les meurtres et la persécution généralisés et systématiques perpétrés par Boko Haram, groupe militant islamiste du nord du Nigeria, s'assimilent vraisemblablement à des crimes contre l'humanité, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les forces de sécurité gouvernementales ont également commis de nombreuses exactions, notamment des exécutions extrajudiciaires, a ajouté Human Rights Watch.

Le rapport de 98 pages, intitulé « Spiraling Violence: Boko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria » (« La spirale de la violence : Attaques commises par Boko Haram et exactions perpétrées par les forces de sécurité au Nigeria ») passe en revue les atrocités revendiquées par Boko Haram. Le rapport examine en outre le rôle joué par les forces de sécurité du Nigeria, dont les propres exactions présumées contreviennent au droit international relatif aux droits humains et pourraient également constituer des crimes contre l'humanité. Les actes de violence, qui ont éclaté en 2009, ont fait plus de 2 800 victimes.

« Les meurtres illégaux perpétrés à la fois par Boko Haram et les forces de sécurité du Nigeria ne font que s'aggraver. Les deux camps doivent impérativement mettre un terme à cette spirale descendante », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le gouvernement nigérian devrait rapidement traduire en justice les membres de Boko Haram et les agents de sécurité qui ont commis ces crimes graves. »

Le rapport, qui inclut également des photos, s'appuie sur des recherches sur le terrain menées au Nigeria entre juillet 2010 et juillet 2012, et sur le suivi régulier des informations fournies par les médias relatives aux attaques et aux déclarations faites par Boko Haram depuis 2009. Les chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé 135 personnes, dont 91 témoins et victimes de violences perpétrées par Boko Haram ou d'exactions commises par les forces de sécurité, ainsi que des avocats, des acteurs de la société civile, et des officiers supérieurs des forces militaires et policières du pays.

Depuis 2009, des centaines d'attaques perpétrées par des membres supposés de Boko Haram ont fait plus de 1 500 morts, selon des rapports de médias que Human Rights Watch a suivis. Au cours des seuls neuf premiers mois de 2012, plus de 815 personnes ont trouvé la mort lors de quelque 275 attaques présumées commises par le groupe, ce qui est plus que le nombre total de victimes pour les années 2010 et 2011 réunies.

Boko Haram, dont le nom signifie « L'éducation occidentale est un péché » en langue haoussa parlée dans le nord du Nigeria, tente d'imposer une forme stricte de la charia, ou loi islamique, dans le nord du pays et de mettre un terme à la corruption gouvernementale. La pauvreté généralisée dans le nord, la corruption, les exactions policières et l'impunité de longue date relative à divers actes criminels ont fait le lit d'une forme de militantisme violent, a déclaré Human Rights Watch.

Les attaques de Boko Haram, centrées dans le nord du Nigeria, ciblent principalement des agents de la sécurité et autres représentants gouvernementaux, des chrétiens et des musulmans travaillant pour, ou accusés de, coopération avec le gouvernement.Le groupe a de plus bombardé les bureaux de plusieurs journaux et le bâtiment des Nations Unies situé dans la capitale, Abuja ainsi que des brasseries. Il a de surcroît pillé des banques et incendié des écoles.

Cinq jours d'affrontement entre le groupe et les forces de sécurité et des exécutions sommaires impudentes de part et d'autre ont fait plus de 800 morts en juillet 2009 et entraîné davantage de violence. Le personnel de sécurité a, en 2009, arrêté et exécuté sommairement le chef du groupe, Mohammed Yusuf, ainsi que plusieurs dizaines de ses sympathisants dans la ville de Maiduguri, dans le nord du pays.

Lorsque le groupe avait refait son apparition en 2010, avec Abubakar Shekau à sa tête — l'ancien bras droit de Mohammed Yusuf — il avait juré de venger l'assassinat de ses membres. Des membres présumés de Boko Haram ont depuis attaqué plus de 60 commissariats de police dans au moins 10 États du nord et du centre du Nigeria et bombardé le quartier général de la police à Abuja. Selon des rapports de médias que Human Rights Watch a suivis, au moins 211 officiers de police ont été tués lors de ces attaques.

La veuve de l'un d'entre eux, abattu par Boko Haram, a déclaré que des membres du groupe — déguisé en policiers — avaient attaqué une caserne de police située dans la ville de Kano en janvier 2012.

Je me trouvais dans l'embrasure de la porte... J'ai vu cinq hommes qui portaient des uniformes de la police mobile. Ils portaient des AK-47. Ils n'ont pas prononcé un mot. L'un d'eux m'a tirée dans la jambe, et je suis tombée à l'intérieur de la maison. Mon mari, qui était en uniforme, est sorti et les a vus. Il n'était pas armé. Il a dit : « Eh les gars, pourquoi avez-vous tiré sur ma femme ? » Et là, ils lui ont tiré dessus, en plein dans le front. Il s'est écroulé, mort. 

Des policiers ont emmené la femme à l'hôpital le lendemain matin. Elle a été amputée de la jambe droite au-dessus du genou.

Boko Haram a également revendiqué la responsabilité du massacre de nombreux chrétiens dans le nord du Nigeria. Depuis 2010, des membres supposés du groupe ont bombardé ou ouvert le feu sur des fidèles dans 18 églises au moins situées dans huit États du nord et du centre du pays. À Maiduguri, le groupe a aussi obligé des chrétiens à se convertir à l'Islam sous peine de mort, comme cela a été avéré par Human Rights Watch.

Des hommes armés suspectés d'appartenir à Boko Haram, se déplaçant souvent à moto et cachant un AK-47 sous leurs vêtementsont abattu plus d'une dizaine de religieux musulmans et de chefs traditionnels qui avaient prétendument dénoncé les méthodes du groupe ou coopéré avec les autorités afin d'en identifier les membres. Le groupe a de plus revendiqué sa responsabilité dans l'assassinat d'hommes politiques et de fonctionnaires dans le nord du pays, presque tous musulmans.

« Boko Haram a froidement assassiné des gens qui priaient pendant les offices dans le nord du Nigeria », a déclaré Daniel Bekele. « Le groupe a également abattu des musulmans qui s'opposaient ouvertement à ses  actes de violence épouvantables. »

Le gouvernement nigérian a répondu aux attaques de Boko Haram par la manière forte. Les forces de sécurité ont abattu des centaines de personnes suspectées d'appartenir à Boko Haram et d'autres membres du public sans lien apparent avec le groupe, sous couvert de mettre un terme aux menaces que fait planer le groupe sur les citoyens. Les autorités ont pourtant rarement poursuivi les responsables d'actes de violence au sein de Boko Haram ou le personnel des forces de sécurité pour les exactions commises.

Lors de raids de sécurité menés dans des lieux où s'étaient produites des attaques, les militaires auraient fait un usage abusif de la force et se seraient livrés à des violations des droits humains, mettant le feu aux habitations ou procédant à des exécutions extrajudiciaires par exemple, aux dires de plusieurs témoins entendus par Human Rights Watch.

Les autorités nigérianes ont en outre procédé à l'arrestation de centaines de personnes lors de raids menés dans le nord du pays. Nombre de ces gens ont été tenus au secret pendant des mois, voire des années, sans inculpation ni jugement. Dans certains cas, ils ont été détenus dans des conditions inhumaines et soumis à des sévices physiques, parfois la mort. Le sort de nombre d'entre eux demeure incertain.

Boko Haram devrait immédiatement cesser toute attaque et menace d'attaque entraînant des pertes en vies humaines, des blessures et la destruction des biens, a affirmé Human Rights Watch. Le gouvernement nigérian devrait prendre d'urgence des mesures pour lutter contre les atteintes aux droits humains qui ont contribué à alimenter le militantisme violent.

« Les autorités nigérianes ont la responsabilité de protéger leurs citoyens de la violence, mais aussi de respecter les lois internationales relatives aux droits humains », a conclu Daniel Bekele. « Au lieu de recourir à des actes abusifs qui ne font qu'alourdir le tribut payé en vies humaines, les autorités devraient poursuivre sans attendre les auteurs de ces crimes si graves. »