Le président élu du Sénégal Macky Sall, lors de l'un des derniers rassemblements dans le cadre de sa campagne électorale à Dakar avant le second tour de l'élection présidentielle, le 23 mars 2012.

© 2012 Reuters

(Nairobi, le 3 avril 2012) – Le nouveau gouvernement sénégalais du président élu Macky Sall doit s’attaquer à des problèmes récurrents d’atteinte aux droits humains, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui dans une lettre adressée au nouveau président. Macky Sall a pris ses fonctions le 2 avril 2012 après avoir battu le président sortant, Abdoulaye Wade, au deuxième tour de l’élection qui a eu lieu le 25 mars.

Alors que le Sénégal a su éviter les coups d’État et les atteintes aux droits humains à grande échelle dont ont souffert beaucoup de ses voisins, le pays reste confronté à des défis pour promouvoir la justice et la responsabilité pénale et pour protéger les populations vulnérables ou persécutées. La lettre de Human Rights Watch met l’accent sur trois problématiques : la nécessité pour le Sénégal de mettre fin aux délais ou aux obstructions pour traduire en justice Hissène Habré pour les atrocités perpétrées sous son régime au Tchad, l’exploitation généralisée d’au moins 50 000 jeunes garçons forcés à mendier et la protection des droits des personnes qui s’identifient comme gays ou lesbiennes.

« Le président Macky Sall a promis une nouvelle ère après sa victoire au second tour de la présidentielle, qui a de nouveau démontré la force de la démocratie sénégalaise », a expliqué Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Cette nouvelle ère doit inclure une résolution rapide des problématiques de droits humains ignorées par le gouvernement précédent. »

L’affaire Hissène Habré
Human Rights Watch a exhorté Macky Sall à extrader Hissène Habré, l’ancien dictateur du Tchad, vers la Belgique pour qu’il y soit jugé pour les atrocités perpétrées pendant son régime, de 1982 à 1990.

Les victimes d’Hissène Habré se battent depuis 21 ans pour le traduire en justice, combat que l’archevêque Desmond Tutu et 117 groupes de 25 pays africains ont dénoncé comme étant un « interminable feuilleton politico-judiciaire ». Ils ont longtemps eu l’espoir de voir Hissène Habré jugé au Sénégal, mais les victimes et le gouvernement tchadien sont désormais convaincus que l’extradition d’Hissène Habré vers la Belgique est la meilleure solution puisqu’un procès pourra y être organisé rapidement avant que tous les survivants ne décèdent.

La Belgique a déposé quatre demandes d’extradition, la dernière étant toujours en instance devant les tribunaux sénégalais. La Belgique a également déposé une plainte contre le Sénégal auprès de la Cour internationale de Justice (CIJ) en février 2009, affirmant que le Sénégal a violé la Convention des Nations Unies contre la torture pour ne pas avoir poursuivi en justice ou extradé Hissène Habré. La CIJ a entendu les arguments des parties du 12 au 21 mars 2012 et rendra sa décision plus tard cette année. Le Comité contre la torture des Nations Unies a déjà condamné le Sénégal en 2006 pour avoir violé la Convention.

« Le président Macky Sall ne doit pas attendre que la CIJ déclare le Sénégal coupable d’infraction à ses obligations internationales » a déclaré Daniel Bekele. « Il doit s’assurer que la demande d’extradition belge la plus récente a été correctement transmise aux tribunaux afin qu’ils puissent autoriser sans tarder l’extradition d’Hissène Habré. »

Exploitation généralisée des talibés
Human Rights Watch a également appelé le nouveau gouvernement de Macky Sall à prendre des mesures concertées pour mettre un terme à l’exploitation et à la maltraitance de jeunes garçons forcés à mendier dans les rues du pays.

Dans un rapport datant d’avril 2010, Human Rights Watch a documenté le fait qu’au moins 50 000 talibés (élèves d’écoles coraniques), dont la plupart ont moins de 12 ans et beaucoup n’ont que 4 ans, sont forcés à mendier dans les rues du Sénégal pendant de longues heures, sept jours sur sept, par un maître coranique, qui joue souvent de facto un rôle de tuteur. Le rapport a consigné de nombreuses violences physiques, y compris des châtiments corporels sévères et plusieurs cas d’enfants enchaînés, liés et forcés à rester dans des positions pénibles pour n’avoir pas remis la somme quotidienne exigée provenant de leur mendicité ou pour avoir tenté de s’enfuir. Dans bon nombre des daaras (ou écoles coraniques) qui exploitent les enfants, Human Rights Watch a constaté que le maître coranique n’utilise qu’une petite part de l’argent récolté pour subvenir aux besoins essentiels des garçons. Ces derniers sont souvent obligés de mendier pour pouvoir se nourrir et accéder à des soins médicaux ou, bien souvent, ils se retrouvent privés de nourriture et de soins.

Les spécialistes de l’Islam au Sénégal affirment que cette pratique de mendicité forcée actuellement organisée par une minorité de maîtres coraniques est très éloignée de la pratique traditionnelle de l’éducation coranique dans le pays.

Le Sénégal dispose des lois nécessaires pour protéger les talibés de l’exploitation, mais le précédent gouvernement a manqué de détermination pour les faire appliquer, a déclaré Human Rights Watch. En septembre 2010, neuf maîtres coraniques ont été reconnus coupables d’avoir forcé des enfants dont ils avaient la charge à mendier, et ce en vertu d’une loi de 2005 interdisant spécifiquement ce type de pratique. Cependant, un mois plus tard, le président AbdoulayeWade a exprimé son mécontentement concernant l’application de cette loi, ce qui s’est traduit dans les faits par la fin des arrestations et des poursuites. Dans presque tous les cas, les graves violences physiques subies par les talibés sont également restées impunies.

« Le président Macky Sall doit appeler à l’application des lois du Sénégal contre la mendicité infantile forcée et la maltraitance des enfants », a déclaré Daniel Bekele. « Le gouvernement doit faire respecter des normes minimales pour garantir les droits des enfants à l’éducation, à la santé et au développement physique et intellectuel. »

Violence et discrimination à l’encontre des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT)
Le gouvernement du président Macky Sall doit aussi agir pour protéger les droits des populations vulnérables, a déclaré Human Rights Watch, y compris des minorités sexuelles au Sénégal.

Le rapport 2010 de Human Rights Watch, intitulé « Craindre pour sa vie : Violences contre les hommes gays et perçus comme tels au Sénégal » (« Fear for Life: Violence against Gay Men and Men Perceived as Gay in Senegal »), fait état d’atteintes systématiques aux droits humains à l’encontre des hommes gays, y compris des tortures et des mauvais traitements commis par la police sénégalaise, des arrestations arbitraires ou des discriminations pour accéder à la justice. Les abus contre les lesbiennes et les autres minorités sexuelles n’ont pas été documentés de manière aussi approfondie, mais les personnes LGBT souffrent de discrimination au Sénégal.

De plus, les autorités sénégalaises n’ont pas pris de mesures pour dissuader ou punir les incitations à la violence contre les gays et les lesbiennes, y compris les interventions publiques prononcées par des dirigeants religieux et des hommes politiques appelant à tuer les homosexuels.

Le gouvernement sénégalais, a indiqué Human Rights Watch, a l’obligation de protéger les droits fondamentaux de tous les citoyens, y compris des personnes LGBT. Le nouveau gouvernement doit immédiatement mettre un terme aux violences policières et aux arrestations arbitraires dont sont victimes les personnes LGBT. Il doit veiller à ce que ceux qui incitent ou participent à la violence à l’encontre des gays ou de toute autre communauté, soient tenus pour responsables de leurs actes.