Les décombres d’un immeuble situé au 5 rue Agil Guliev dans la capitale azerbaïdjanaise Bakou, face au site où se tiendra le concours de l’Eurovision en mai 2012 ; la démolition de cet immeuble a débuté en janvier 2012 et a mené à l’expulsion forcée de ses habitants.

© 2012 Human Rights Watch

(Berlin, le 17 février 2012) – Les autorités de l'Azerbaïdjan ont entrepris l'expulsion par la force des habitants afin de démolir le dernier immeuble encore debout dans un quartier de Bakou, la capitale, où doit se dérouler le concours Eurovision de la chanson 2012, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Le gouvernement devrait ordonner une enquête sur la légalité des mesures prises par les autorités municipales et indemniser de manière adéquate les résidents expulsés, en conformité avec les normes nationales et internationales en matière de droits humains, a ajouté Human Rights Watch.

Dans la matinée du 15 février 2012, des responsables de la municipalité de Bakou ont expulsé illégalement des membres des quelques familles qui résidaient encore dans un immeuble de 9 étages au 5, rue Agil Guliyev. L'immeuble est situé au bord de la place du Drapeau national et a une vue magnifique sur la ville et sur la mer Caspienne. Un drapeau géant du pays flotte directement en face de cet immeuble et de l'autre côté du drapeau, se trouve le site de construction du Crystal Hall de Bakou, où le concours Eurovision de la chanson se tiendra en mai.

« Accueillir le concours de l'Eurovision permettra au gouvernement azerbaïdjanais de présenter sous le meilleur jour possible la ville de Bakou à des milliers de visiteurs et à des millions de téléspectateurs », a déclaré Hugh Williamson, directeur de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. « Cependant, cet événement est d'ores et déjà terni par les expulsions, expropriations et démolitions illégales dont sont victimes des centaines d'habitants qui sont contraints à quitter leurs domiciles. »

Deux résidents ont raconté à Human Rights Watch que, depuis le début de février, des ouvriers ont entrepris de démolir l'immeuble, en commençant par le toit, puis en descendant les étages un par un. Les habitants du 9ème étage étaient déjà partis mais, le 15 février, les ouvriers et des responsables municipaux ont informé les résidents des 8ème et 7ème étages qu'ils devaient quitter les lieux à leur tour. Natalya Alibekova, une résidente, a raconté à Human Rights Watch que les ouvriers et les responsables municipaux ont signifié aux membres de la famille de Rafik Gusseinov, un capitaine de la marine azerbaïdjanaise vivant au 8ème étage, qu'ils avaient jusqu'à la mi-journée pour partir.

La famille Gusseinov avait accepté la vente forcée de son appartement mais était restée sur place parce que la vente n'était pas encore achevée. Entretemps, la démolition du toit et du 9ème étage a entraîné la chute d'un gros tuyau dans l'appartement des Gusseinov. Rafik Gusseinov, qui avait fêté dans cet appartement le mariage de sa fille le 12 février, a dû abandonner une bonne partie de ses biens, faute du temps nécessaire pour effectuer un déménagement.

« Je me suis assise et j'ai pleuré avec la famille »,” a dit Mme Alibekova. « Cet homme a donné la moitié de sa vie à son pays et maintenant on le jette à la rue comme un chien. »

Les autorités ont offert 300 manat (environ 380 dollars US) à Rafik Gusseinov, pour louer un appartement temporairement.

Selon les résidents, une grande grue est installée juste devant l'immeuble, en place pour la démolition finale. « Des gravats tombent du haut de l'immeuble et atterrissent un peu partout »,” a indiqué Marina Rasulzade, une autre résidente, à Human Rights Watch. « Personne n'a sécurisé la zone, donc c'est très dangereux. »

Mme Rasulzade et sa mère font partie d'un groupe d'environ six familles qui sont restées dans l'immeuble après avoir été expropriées par le gouvernement dans le cadre d'un projet de réaménagement. Elle a accepté à contrecœur la vente forcée de son appartement il y a deux semaines, mais est elle aussi restée dans l'immeuble car la vente n'a pas encore été finalisée.

L'aménagement de la zone de la place du Drapeau national, dans le quartier de Bayil à Bakou, s'est intensifié à partir de mai 2011, quand l'Azerbaïdjan a remporté le concours Eurovision de la chanson et, automatiquement, a été désigné comme l'hôte de l'édition 2012. Ce concours annuel est un événement télévisé auquel participent des musiciens de 56 pays d'Europe et de sa périphérie.

Quelques mois après mai 2011, ont débuté les travaux de construction du Crystal Hall de Bakou, un espace moderne, à la façade de verre. Selon un décret municipal de février 2011, l'immeuble situé au 5, rue Agil Guliyev est démoli dans le but de transformer le secteur en « zone de villégiature », en « l'élargissant et en créant des espaces verts ». A l'automne, d'autres immeubles du secteur ont été démolis pour permettre le percement d'une route longeant le bord de mer et venant du centre de la ville. Cette route et le parc serviront probablement de points d'accès au Crystal Hall pour les visiteurs.

Les autorités ont accéléré les travaux sur ces chantiers à partir de mai 2011 et il est vraisemblable que ces projets seront mis à la disposition des visiteurs du concours Eurovision de la chanson.

Human Rights Watch a contacté l'Union européenne de radio-télévision (UER), qui supervise le concours Eurovision de la chanson, au sujet des expropriations, des expulsions forcées et des démolitions dans la zone de la place du Drapeau national. L'UER a cherché à se distancier, affirmant la nature “apolitique” du concours et invoquant l'argument du gouvernement azerbaïdjanais selon lequel le chantier de construction n'a pas de rapport avec l'événement.

« Bien que peu enclins à reconnaître l'existence d'un lien entre les expulsions de la place du Drapeau national et le concours de l'Eurovision, les dirigeants de l'UER, tout comme le gouvernement azerbaïdjanais, souhaitent que le concours soit un succès et ne soit pas entaché par des violations des droits humains », a affirmé Hugh Williamson. « Ils devraient donc appeler le gouvernement à faire cesser les graves violations de ces droits dont sont victimes les familles habitant près du site où se déroulera le concours, et qui risquent de jeter une ombre sur cet événement. »

Human Rights Watch a également exhorté les radio-diffuseurs publics affiliés à l'UER à appeler cet organisme à se prononcer sur cette question. Dans de nombreux cas, les expulsions pour récupérer des terrains en vue de la construction de la route ont été effectuées avec un total mépris pour la dignité, la santé et la sécurité des propriétaires et des résidents, a déploré Human Rights Watch. Les autorités se sont également gardées d'indemniser correctement les propriétaires sur la base de la valeur marchande de leurs biens.

Plusieurs résidents ont indiqué à Human Rights Watch qu'en 2010, un responsable de district avait pour la première fois informé les habitants du 5, rue Agil Guliyev que leur immeuble allait être démoli, mais qu'aucune autre mesure n'avait été prise cette année-là. En février 2011, les résidents ont été notifiés par écrit qu'aux termes du décret municipal, leur immeuble serait démoli pour faire place à des projets d'embellissement de la zone de la place du Drapeau national et qu'ils « devraient se voir fournir de nouvelles résidences, de mêmes dimensions, entièrement rénovées et situées dans les limites de la ville de Bakou ». L'immeuble abritait de nombreuses familles d'officiers et d'autres militaires.

Selon un ancien résident qui a souhaité garder l'anonymat, certains habitants ont refusé les appartements initialement offerts par la municipalité car ils étaient en mauvais état et loin du centre-ville. Quand ils ont dit aux responsables municipaux qu'ils accepteraient d'être relogés dans des appartements dans des immeubles similaires sur le bord de mer, les responsables ont répondu: « Ceux-ci sont des immeubles d'élite, ils sont pour les membres de l'élite. » Le résident a alors demandé: « Mais c'est qui, l'élite? »

A la fin, les autorités ont proposé aux résidents une indemnité financière de 1.500 manat (environ 1.900 dollars) par mètre carré, taux unique qu'elles ont offert aux propriétaires expropriés de Bakou, quels que soient l'emplacement, l'âge et l'état du bien.

Mais selon la loi azerbaïdjanaise, dans les cas d'expropriation, l'Etat doit indemniser au coût du marché et couvrir les dépenses de déménagement et divers frais, notamment les frais de notaire. D'autre part, il n'y a eu aucune décision de justice validant les expropriations et la démolition de l'immeuble, alors que la constitution azerbaïdjanaise l'exige.

De nombreux résidents du 5, rue Agil Guliyev ont rejeté les offres du gouvernement et sont restés dans l'immeuble. Peu à peu, certains sont partis parce qu'ils ont réalisé qu'ils n'avaient pas d'autre choix que d'accepter la vente forcée. Le chauffage a été coupé fin janvier et actuellement, l'immeuble est également privé d'eau et de téléphone. Les habitants restants font face aux risques posés par la démolition qui se poursuit tout autour d'eux. Début février, un résident a indiqué que ceux qui étaient restés dans l'immeuble en étaient réduits à faire fondre de la neige pour avoir de l'eau.

Selon un résident, la commission du relogement a récemment offert à certains habitants de leur verser l'équivalent d'un mois de loyer pour un logement temporaire, le temps qu'ils cherchent un nouvel appartement, mais que ceci ne constituait pas une politique arrêtée. “Vous devez en faire la demande, donc c'est confus. Ce n'est pas systématique,” a dit ce résident à Human Rights Watch.

Les expulsions au 5, rue Agil Guliyev reflètent une tendance généraleaux expropriations et démolitions illégales à Bakou, qui entachent l'ambitieux programme de rénovation urbaine entrepris par les autorités azerbaïdjanaises dans la capitale. Dans le cadre de ce programme, qui a débuté en 2008, les autorités ont exproprié illégalement les détenteurs de milliers de biens immobiliers, pour la plupart des appartements et des maisons situés dans des quartiers dont la population appartenait à la classe moyenne, afin de les démolir et les remplacer par des parcs, des jardins, des routes et des immeubles résidentiels de luxe.

« Ces résidents essaient simplement d'obtenir ce à quoi la loi leur donne droit: un juste prix pour leur habitation et un processus d'estimation équitable », a conclu Hugh Williamson. « Mais au lieu de cela, ils n'ont eu que des expulsions de force et l'injustice. »