Un soldat de l'armée congolaise donne un coup de pied à Fabien Mutomb, vice-président provincial de l'Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), lors d’une intervention brutale de l’armée et de la police visant à disperser une manifestation pacifique à Lubumbashi, le 14 décembre 2011.

(Kinshasa, le 22 décembre 2011) – Les forces de sécurité congolaises ont tué au moins 24 personnes et placé en détention arbitraire des dizaines d’autres depuis le 9 décembre 2011, date à laquelle le président Joseph Kabila a été proclamé vainqueur de l’élection présidentielle controversée, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Le gouvernement doit mettre un terme immédiat aux attaques et aux arrestations arbitraires effectuées par les forces de sécurité contre les partisans de l’opposition et la population locale dans un effort apparent pour empêcher toute protestation contre les résultats controversés des élections, a rapporté Human Rights Watch.

Human Rights Watch a constaté que parmi les personnes tuées se trouvaient des militants et des partisans, ainsi que des personnes interpelées dans la rue, ou même dans leurs maisons. Human Rights Watch a été informé de dizaines d’autres attaques et meurtres commis par les forces de sécurité. L’organisation a lancé des recherches pour confirmer ces derniers faits et poursuit ses enquêtes.

« Depuis que Joseph Kabila a été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle, les forces de sécurité ont tiré sur des petites foules, apparemment pour empêcher la tenue de manifestations contre le résultat de l’élection », a déclaré Anneke Van Woudenberg, chercheuse senior sur l’Afrique à Human Rights Watch. « Ces manœuvres sanglantes contribuent à fragiliser le processus électoral et donnent l’impression que le gouvernement ne reculera devant rien pour rester au pouvoir. »

Joseph Kabila, le président sortant, a été investi à Kinshasa, capitale de la RD Congo, le 20 décembre suite à une élection qui a été fortement critiquée par les observateurs nationaux et internationaux des élections comme manquant de crédibilité et de transparence. Le 16 décembre, la Cour Suprême nommée par Joseph Kabila a rejeté la demande de l’opposition qui souhaitait l’annulation du vote pour cause d’allégations de fraude.

Les incidents liés à des exactions commises après les élections par les forces de sécurité ont été documentés par sept membres de Human Rights Watch dans le cadre d’une collaboration avec 17 activistes des droits humains congolais répartis dans tout le pays après avoir reçu une formation d’observateurs pour les élections. Human Rights Watch a interrogé 86 témoins, dont des victimes et des membres de leurs familles, et a en outre rassemblé des informations provenant d’autres sources.

Human Rights Watch a recueilli de nombreux témoignages au sujet d’incidents au cours lesquels des membres de la Garde Républicaine attachés à la sécurité présidentielle, la police et d’autres forces de sécurité ont tiré sur des groupes de personnes dans la rue qui avaient peut-être manifesté contre le résultat des élections, se préparaient à manifester, ou étaient de simples passants. Au cours d’autres incidents, des personnes soupçonnées d’être des partisans de l’opposition ont été prises pour cibles et tuées.

Au moins 24 personnes ont été tuées par les forces de sécurité entre le 9 et le 14 décembre, dont 20 à Kinshasa, 2 dans le Nord-Kivu et 2 dans la province du Kasaï Occidental. Human Rights Watch a aussi documenté un incident au cours duquel un groupe de jeunes à Kinshasa a jeté des pierres sur un prêtre qui a par la suite succombé à ses blessures.

Il semblerait que la police et d’autres forces de sécurité masquent l’étendue des meurtres en enlevant rapidement les corps, a déclaré Human Rights Watch. Plusieurs sources ont informé Human Rights Watch que le gouvernement avait donné pour instruction aux hôpitaux et aux morgues de ne pas fournir d’informations concernant le nombre de morts, ni de détails sur les individus blessés par balles aux membres de leurs familles, aux groupes de défense des droits humains ou au personnel des Nations Unies, entre autres. Certaines familles ont retrouvé les corps de leurs êtres chers dans des morgues situées loin de Kinshasa, ce qui indiquerait que des corps sont transportés jusque dans des zones excentrées.

Human Rights Watch a établi que les forces de sécurité ont aussi bloqué par la force des tentatives lancées par des groupes d’opposition afin d’organiser des manifestations pacifiques contre les irrégularités liées aux élections et arrêté un certain nombre d’organisateurs sous des accusations fallacieuses de menace à la sécurité de l’État. La Garde Républicaine, qui n’est pas autorisée à arrêter des civils, a appréhendé des partisans de l’opposition et les a placés dans des lieux de détention illégaux dans le Camp Tshatshi, base de la Garde à Kinshasa, et au Palais de Marbre, un des palais présidentiels. Certains détenus ont souffert de mauvais traitements.

« Le fait que les forces de sécurité aient ouvert le feu sans aucun état d’âme sur des manifestants pacifiques et des passants illustre de façon brutale jusqu’où le gouvernement est capable d’aller pour réduire au silence les voix dissidentes », a expliqué Anneke Van Woudenberg. « Les Nations Unies et les partenaires internationaux de la RD Congo devraient exiger de toute urgence que le gouvernement reprenne le contrôle de ses forces de sécurité. »

La Garde Républicaine est constituée d’environ 12 000 soldats dont la principale tâche est d’assurer la sécurité du président. Au regard de la loi congolaise, la Garde Républicaine n’a pas le pouvoir d’arrêter ni de détenir des civils, ni d’assurer la sécurité lors des élections. Les forces de police de la RD Congo sont responsables de la sécurité et du maintien de l’ordre public durant les élections. Le chef de la police nationale, le Général Charles Bisengimana, peut demander l’assistance de l’armée congolaise régulière si ses propres forces ne sont plus capables d’assurer le maintien de l’ordre public, mais pas celle de la Garde Républicaine.

Le Général Bisengimana a affirmé à Human Rights Watch qu’il n’avait pas demandé de l’aide à l’armée pour maintenir l’ordre public dans Kinshasa, et qu’il ne prévoyait pas la nécessité de le faire dans un futur proche. Il n’a pas été en mesure d’expliquer à Human Rights Watch pourquoi des soldats de la Garde Républicaine se trouvaient déployés sur une telle étendue dans tout Kinshasa, y compris dans des lieux où il n’y avait aucun bâtiment présidentiel à garder. Il a ajouté que la Garde Républicaine ne dépendait pas de son autorité ni de son contrôle.

« La Garde Républicaine n’est pas autorisée à arrêter des civils congolais et à les maintenir dans des lieux de détention illégaux », a conclu Anneke Van Woudenberg. « Le gouvernement devrait ordonner la libération immédiate des toutes les personnes détenues, et entreprendre une enquête impartiale afin d’établir les responsabilités en ce qui concerne ces arrestations illégales et les mauvais traitements infligés aux détenus. »

Meurtres à Kinshasa
C’est à Kinshasa que les attaques à motivation politique menées par les forces de sécurité suite à l’élection ont été les plus sévères, là où le candidat leader de l’opposition, Etienne Tshisekedi, du Parti de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), a réalisé de très bons scores aux scrutins.

Les forces de sécurité congolaises, dont la Garde Républicaine et la police, ont été déployées en grand nombre dans toute la ville en prévision de l’annonce des résultats provisionnels des élections le 9 décembre par la commission électorale indépendante, la CENI. Des témoins ont rapporté à Human Rights Watch que ce jour-là et les suivants, les forces en question ont tiré au hasard sur des petites foules de gens qui s’étaient rassemblés et sur d’autres qui avaient tenté de quitter leurs maisons. Les soldats ont aussi ouvert le feu sur des individus soupçonnés de pillage. Au cours de certains incidents, les forces de sécurité ont spécifiquement visé et tué des personnes soupçonnées d’être des partisans de l’opposition. Les attaques ont eu lieu dans les communes de Ngaliema, Ngiri Ngiri, Kinsenso, Selembao, Lemba, Kalamu, Limete et Kimbanseke dans Kinshasa, tuant au moins 20 personnes, dont 4 jeunes garçons, 5 femmes et 11 hommes, et en blessant de nombreuses autres.

Peu de temps après l’annonce des résultats de l’élection, le 9 décembre, une foule de personnes s’est rassemblée dans les rues pour manifester dans le quartier de Barré, dans la commune de Ngaliema. Aux environs de 17 heures, la police est arrivée et a tiré dans la foule pour disperser les manifestants. Tandis que les gens s’éparpillaient, certains se sont réfugiés à l’extérieur de la maison de Fany Nsimba, une femme de 21 ans. Lorsque Fany Nsimba et sa nièce de 8 ans sont sorties pour voir ce qui se passait, elles se sont toutes les deux trouvées sous le feu de la police. Fany Nsimba est morte quelques minutes plus tard. Sa nièce est toujours hospitalisée et récupère d’une blessure par balle au niveau du torse.

Dans la commune de Kimbanseke, le matin du 10 décembre, des jeunes ont érigé des barricades sur l’une des avenues principales suite à l’annonce de la victoire de Joseph Kabila aux élections. Lorsque les policiers sont arrivés pour ôter les barrages, certains manifestants leur ont jeté des pierres. La police a répondu par des tirs de gaz lacrymogène et de balles réelles sur les manifestants et d’autres passants. Un garçon de 15 ans qui était sorti de chez lui pour aller chercher son téléphone portable, en train de se recharger, et qui, selon certains témoins, avait une pierre à la main, a été tué par balle. Un conducteur de bus de 30 ans a aussi été tué par ces tirs.

Indignés par la réponse disproportionnée de la police, un groupe de jeunes est entré par effraction dans un poste de police local et y a mis le feu, dérobant des armes et des meubles. Dans l’après-midi, la police a continué à tirer à balles réelles sur les manifestants à Kimbanseke, étendant même leurs tirs jusque dans les petites rues qui partaient de l’avenue où les barrages avaient été érigés. La mère d’une famille de sept enfants, âgée de 45 ans, a été tuée par une balle perdue alors qu’elle passait la tête à sa porte pour vérifier qu’aucun de ses enfants ne se trouvait dehors.

Au cours des jours qui ont suivi, la police a pris comme prétexte le cambriolage du poste de police pour effectuer des rafles nocturnes dans le quartier, allant de porte en porte et arrêtant des jeunes au hasard, tout en volant des téléphones et de l’argent lors des fouilles pour retrouver les armes volées.

Dans la commune de Bandalungwa, le 9 décembre en fin d’après-midi, la police a ouvert le feu sur une foule de gens rassemblés sur l’avenue Kimbondo pour manifester contre la victoire de Joseph Kabila. Au moins deux personnes ont été touchées par des tirs de balles. Le lendemain matin, un garçon de 13 ans, Bijou Luvuwala, qui se tenait devant sa maison dans le quartier de Kimbangu, dans la commune de Kalamu, a été tué par un tir de policiers qui passaient devant chez lui en voiture.

Le même jour, sur l’avenue Pinzi, dans la commune de Bandalungwa, un garçon de 14 ans est sorti de sa maison au moment où un camion militaire passait devant. Un témoin qui se tenait un peu plus bas sur la route a rapporté à Human Rights Watch qu’il avait vu les forces de sécurité dans le camion tirer et blesser le garçon.

À plusieurs occasions, des forces de sécurité de l’État ont tiré ou procédé à des arrestations arbitraires sur des personnes qui se trouvaient par hasard devant le siège de l’UDPS ou devant la résidence toute proche d’Etienne Tshisekedi dans la commune de Limete, à Kinshasa.

Le 10 décembre, la police est passée en roulant devant le siège de l’UDPS à Kinshasa et a tiré sur une foule de personnes qui se tenaient devant. Un homme de 23 ans a rapporté à Human Rights Watch qu’il avait reçu un tir dans la jambe, mais qu’avec d’autres blessés ils avaient trop peur d’aller à l’hôpital, où ils risqueraient d’être poursuivis par les autorités qui recherchent des partisans de l’UDPS.

Arrestations arbitraires à Kinshasa
Les forces de sécurité, tout particulièrement les soldats de la Garde Républicaine et la police, ont aussi procédé à des arrestations arbitraires et à des rafles maison par maison dans les communes de Ngaliema, Lingwala, Kintambo, Limete, Kimbanseke, Selembao et Kalamu à Kinshasa. Au cours des attaques, ils ont souvent pillé les logements et accusé leurs victimes d’être contre Joseph Kabila.

Les soldats de la Garde Républicaine ont emmené les personnes arrêtées au Camp Tshatshi, la base militaire de la Garde Républicaine, et au Palais de Marbre, l’une des résidences présidentielles officielles à Kinshasa surveillées par la Garde Républicaine. Aucun de ces endroits ne correspond à un lieu de détention officiel. Au moins 30 personnes ont été détenues là-bas depuis le 9 décembre, selon Human Rights Watch qui a interrogé les personnes qui ont été relâchées ainsi que d’autres témoins.

Un partisan d’Etienne Tshisekedi, qui habite dans la commune de Ngaliema à Kinshasa, a raconté à Human Rights Watch qu’aux environs de 17 heures, le 9 décembre, après l’annonce des résultats provisoires des élections, des soldats de la Garde Républicaine avaient effectué une rafle dans sa maison. Les soldats l’ont battu, ainsi que son fils de 19 ans, et ont crié à sa famille : « Cette fois-ci, on va vous piétiner comme les tomates ! » Ils sont ensuite partis avec son fils, qui a été emmené au Camp Tshatshi.

Des anciens détenus du Camp Tshatshi interrogés par Human Rights Watch ont expliqué que de nombreux prisonniers ont été déshabillés, aspergés d’eau froide puis battus à plusieurs reprises par des soldats de la Garde Républicaine, notamment au moyen de battes en bois recouvertes de clous. Ils ont dit que les soldats les accusaient d’être contre Joseph Kabila.

Un ancien détenu a raconté que les soldats leur ont crié : « Vous les Kasaïens [faisant référence aux habitants de la région de Kasaï, d’où est originaire Etienne Tshisekedi], vous allez voir. Vous voulez faire partir Kabila facilement, mais lui, il est venu au pouvoir avec le sang. On va vous éliminer tous. »

Un témoin a rapporté que trois détenus au Camp Tshatshi ont été exécutés la nuit du 9 décembre. Le témoin a expliqué que les trois hommes n’avaient pas de papiers d’identité et ont été accusés d’être des rebelles par les soldats de la Garde Républicaine. Il a ajouté que les victimes ont été attachées à un arbre et qu’on leur a tiré dans le dos à bout portant l’une après l’autre.

Au Palais de Marbre, un certain nombre de détenus ont été emprisonnés et battus près de la piscine. Un détenu interrogé par Human Rights Watch après qu’il s’est échappé, a décrit comment il avait été arrêté chez lui en pleine nuit à la suite de la publication des résultats des élections le 9 décembre et emmené au palais. Il a raconté qu’il avait été jeté dans la piscine, toujours menotté, et qu’on l’avait forcé à rester dans l’eau sale pendant plusieurs heures pendant que les soldats de la Garde Républicaine buvaient de l’alcool et urinaient sur lui. Il a ajouté que les soldats lui lançaient des railleries et lui disaient qu’il allait bientôt être exécuté parce qu’il avait fait campagne pour Etienne Tshisekedi.

Les soldats de la Garde Républicaine ont arrêté un autre homme alors qu’il était assis devant son petit magasin dans la commune de Ngaliema le matin du 10 décembre. Il a plus tard raconté à Human Rights Watch que les soldats l’ont attrapé, l’ont emmené dans leur camion au Palais de Marbre et lui ont dit qu’ils allaient retrouver la trace de tous les jeunes responsables des soulèvements de la veille. Il a été sévèrement battu tandis qu’il était en détention et finalement libéré le 12 décembre, après que sa famille ait versé un pot-de-vin aux gardes.

La police a aussi arrêté et gardé en détention des dizaines de personnes, les accusant d’être responsables de désordre public, vol, incendie volontaire et incitation à la désobéissance civile. Nombre d’entre elles sont toujours détenues arbitrairement sans chef d’accusation en violation du droit congolais et international.

Tôt le matin du 8 décembre, deux hommes âgés ont été arrêtés au cours de rafles par les forces de sécurité à leurs domiciles dans le quartier de Mbamu, dans la commune de Limete à Kinshasa. Les forces de sécurité les ont emmenés au centre de détention militaire du Camp Kokolo, où ils sont encore détenus à ce jour. Leurs familles ont expliqué que ceux qui gardaient les détenus leur avaient dit que les hommes étaient prisonniers parce qu’ils étaient des responsables du parti UDPS. Les familles ont indiqué qu’un des hommes était membre du parti politique PALU, qui fait partie de l’alliance présidentielle de Joseph Kabila, et que l’autre était un musicien qui ne porte aucun intérêt à la politique.

Violences commises par l’opposition
Le parti de l’UDPS affiche une longue tradition d’opposition pacifique, bien que certains partisans de l’UDPS, ainsi que d’autres personnes, aient été impliquées dans des actes sporadiques de trouble de l’ordre public et de violence suite à l’annonce des résultats des élections, lors desquels ils ont par exemple brûlé des pneus, lancé des pierres sur les policiers, attaqué des postes de police, pillé des magasins et érigé des barricades. Plusieurs officiers de police ont été blessés.

Le 9 décembre, un groupe de personnes soupçonnées de soutenir l’opposition a attaqué une église kimbanguiste dans la commune de Selembao à Kinshasa. Un pasteur de cette église, Mbunga Tusevo, a été passé à tabac et est décédé le lendemain. En RD Congo, l’Église Kimbanguiste est perçue comme ayant soutenu Joseph Kabila au cours de l’élection présidentielle. L’une des principales églises kimbanguistes de la commune de Kasavubu a été utilisée comme lieu de détention pour les personnes arrêtées le 9 décembre avant qu’elles ne soient transférées au Camp Kokolo ou au Camp Tshatshi.

Actes de répression contre l’opposition ailleurs en RD Congo
Le gouvernement a également commis des exactions à l’encontre des partisans de l’opposition et des tentatives d’étouffement des manifestations dans d’autres endroits de la RD Congo. La nuit du 9 décembre, dans le village de Bunyangula près de Kiwanja, dans la province du Nord-Kivu, des soldats de l’armée congolaise ont tiré sur Willy Wabo et l’ont tué dans sa maison. Willy Wabo était un activiste de la société civile membre du parti du leader de l’opposition Vital Kamerhe, l’Union pour la Nation Congolaise (UNC). Un témoin a expliqué que l’un des attaquants a appelé Willy Wabo par son nom depuis l’extérieur puis a tiré sur lui à au moins deux reprises à travers une fenêtre alors qu’il tentait d’appeler un ami à la hâte. Le témoin a indiqué que les soldats ont crié que d’autres membres et candidats de l’UNC seraient pourchassés de la même manière.

Dans la semaine qui a précédé sa mort, Willy Wabo avait dénoncé des irrégularités dans les élections sur les stations de radio locales, en mentionnant de façon spécifique les efforts des soldats armés pour bloquer l’accès d’un bureau de vote à des électeurs à Katwiguru et la présence de soldats dans un autre bureau de vote à Kiwanja. Human Rights Watch a découvert qu’ailleurs dans le Nord-Kivu, des soldats en uniforme et en civil avaient cherché à intimider des électeurs pour les pousser à voter pour Joseph Kabila.

Dans la ville de Goma, dans le Nord-Kivu, des autorités locales ont fait usage de la force pour mettre fin à une tentative des leaders des partis de l’opposition, l’UDPS et l’UNC, d’organisation d’une manifestation le 13 décembre afin de protester contre la réélection de Joseph Kabila et les fraudes électorales supposées. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des coups pour disperser un petit groupe de manifestants pacifiques qui s’étaient rassemblés au rond-point de Signers aux environs de 10 heures. Un manifestant de 28 ans, Patient Chibike Birindwa, a été agressé par la police et s’est effondré ; il est décédé le lendemain, le 14 décembre. Des témoins ont raconté à Human Rights Watch que Birindwa leur avait affirmé avoir été maintenu au sol de force par la police au cours de la manifestation et frappé à plusieurs reprises au niveau de la poitrine, du ventre et du dos. Plus tard dans la journée, il s’est plaint auprès d’amis des blessures à sa poitrine. Des représentants du gouvernement ont prétendu au cours d’entretiens avec la presse que Patient Chibike Birindwa était décédé d’une crise cardiaque, sans aucune relation avec les blessures qu’il aurait pu avoir reçues lors de la manifestation. Un autre manifestant a également été blessé.

Au cours de la même manifestation, la police a arrêté cinq des membres de l’UDPS et de l’UNC qui l’avaient organisée, même si ceux-ci avaient donné un préavis de manifestation comme le requiert la loi congolaise. Au cours d’une déclaration la veille de la manifestation, le maire de Goma, Jean Maliaseme Busanya, a refusé aux organisateurs le droit de manifester, en invoquant le fait que quiconque souhaitait contester les résultats de l’élection présidentielle devait communiquer ses doléances à la Cour Suprême dans les 48 heures qui suivaient la publication des résultats électoraux. Les cinq organisateurs arrêtés ont été accusés d’avoir fait peser une menace sur la sécurité de l’État et d’avoir publié des informations visant à fragiliser l’ordre public. Dans sa déclaration, le maire a effectivement confondu les modalités pour pouvoir mener une action légale contre les résultats de vote, lesquelles sont limitées dans le temps, avec la liberté d’expression, laquelle n’est pas soumise à ce genre de limite.

La police et les soldats ont également étouffé des manifestations à Bukavu et Lubumbashi. À Bukavu, le matin du 13 décembre, la police a dispersé des manifestants appartenant à l’opposition en les frappant avec des matraques et ont arrêté Eustache Nsimba, un avocat qui avait tenté de convaincre la police de ne pas mettre fin à la manifestation. Il a plus tard été libéré. Une manifestation visant à protester contre l’investiture de Joseph Kabila le 20 décembre a aussi été étouffée.

Le 14 décembre, à Lubumbashi, des soldats armés de fusils d’assaut militaires et de lance-roquettes (RGP) ont empêché par la force un groupe d’une trentaine de membres et partisans de l’UDPS de manifester. Les soldats ont entouré les manifestants et les ont menacés avec leurs armes ; ils ont aussi battu et roué de coups de pied l’un des organisateurs, Fabien Mutomb, ainsi que d’autres personnes.

La police et d’autres forces de sécurité ont aussi déployé leurs effectifs en grand nombre pour patrouiller dans les rues de Mbuji-Mayi, Mwene-Ditu, Kananga et Tshikapa, dans les provinces du Kasaï Oriental et du Kasaï Occidental, villes qui ont toutes voté majoritairement en faveur d’Étienne Tshisekedi.

La ville de Mbuji-Mayi est soumise à un couvre-feu depuis le 2 décembre. Les habitants et les activistes  de la société civile interrogés par Human Rights Watch ont déclaré que le couvre-feu masquait en réalité de nombreux incidents au cours desquels les forces de sécurité avait fait usage de techniques d’intimidation, d’arrestations arbitraires et de pillage. Des dizaines de civils, dont un bon nombre de partisans de l’UDPS, ont été maintenus en détention du 9 au 12 décembre. Certains ont plus tard été accusés d’avoir lancé une rébellion, insulté les autorités de l’État et détruit des biens. Certains détenus ont affirmé avoir été maltraités. À une occasion, un officier de police a lancé un réservoir de gaz lacrymogène dans un espace clos près du quartier général de la police dans lequel près de 40 personnes étaient détenues.

Au moins deux hommes ont été tués par les forces de sécurité à Kananga, dans la province du Kasaï Oriental, les 9 et 11 décembre. L’une des victimes a été tuée par balle au cours d’une manifestation.