© 2011 Human Rights Watch

(Washington, le 21 septembre 2011) – Des hommes armés partisans de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo ont attaqué pour la deuxième fois en deux mois une zone proche de la frontière libérienne, tuant au moins 23 hommes, femmes et enfants dans plusieurs petits villages, a annoncé Human Rights Watch aujourd’hui.

Human Rights Watch a appelé l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (Onuci) à renforcer la présence de ses troupes dans cette région, historiquement instable, comme l’Onuci s’était engagée à le faire, et à intensifier ses patrouilles sur les routes secondaires, de manière à améliorer la sécurité des populations locales.

« Ces groupes armés semblent déterminés à semer le chaos et la destruction dans des communautés qui ont déjà beaucoup souffert de la crise meurtrière qu’a connu la Côte d’Ivoire après les élections », a affirmé Daniel Bekele, directeur de la division Afrique de Human Rights Watch. « Les missions de maintien de la paix de l’ONU en Côte d’Ivoire et au Liberia doivent apporter leur aide aux autorités nationales pour prévenir d’autres bains de sang. »

La dernière attaque a eu lieu le 15 septembre et eu pour cible les villages de Zriglo et Nigré, à environ 25 kilomètres au sud du village ivoirien de Taï. Human Rights Watch n’a pas été en mesure de s’entretenir  avec des témoins directs des faits mais, selon des résidents de Taï et les médias ivoiriens et internationaux, les assaillants ont lancé une attaque surprise au milieu de la nuit. Selon Reuters, au moins 23 personnes ont été tuées. Selon des informations communiquées à Reuters par le Ministère ivoirien de la défense, 19 immigrés ouest-africains et deux soldats des Forces Républicaines se trouvaient parmi les victimes.

Un chercheur de Human Rights Watch présent à Taï les 12 et 13 septembre a recueilli des informations attestant d’un raid similaire survenu dans la région le 18 juillet 2011 et qui a fait au moins huit morts. Selon les victimes de l’attaque de juillet et les informations publiées par les médias ivoiriens et internationaux sur le raid du 15 septembre, il apparaît que, dans les deux cas, les assaillants seraient de jeunes ivoiriens ayant fait partie des milices pro-Gbagbo pendant les 6 mois de conflit qui ont suivi les élections. Les victimes des raids sont tous membres de groupes « allogènes » – composés d’immigrés ouest-africains et de groupes ethniques ivoiriens traditionnellement originaires d’autres parties du pays – soutenant le président actuel, Alassane Ouattara.

Des survivants de l’attaque du 18 juillet ont raconté à Human Rights Watch que plusieurs dizaines de jeunes hommes en armes avaient émergé de la forêt vers une heure du matin. Ils ont attaqué plusieurs petits campements proches du village de Ponan, où des familles logent pendant qu’elles travaillent  dans leurs plantations d’hévéa. Plusieurs témoins ont affirmé avoir reconnu les jeunes comme des membres d’un groupe ethnique qui soutenait Gbagbo pendant les élections. Lorsque les forces armées loyales à Ouattara ont pris le contrôle de la région au début avril, ces jeunes ont fui au Liberia et semblent, depuis leurs bases dans ce pays, s’attaquer à des villages sur le territoire ivoirien.

Un témoin a décrit comment les assaillants  avaient enfoncé le canon d’une arme dans la bouche d’un homme, pour ensuite le tuer. Un Burkinabé vivant dans la région a lui été trouvé avec la gorge tranchée. Des femmes et des enfants ont également été tués, notamment l’épouse d’un homme interviewé par Human Rights Watch:

Il était une heure du matin. Nous étions tous endormis et ils nous ont pris par surprise. J’ai entendu des tirs et des cris et on s’est enfuis en courant pour se cacher dans la brousse. Certains [des assaillants] avaient des Kalashes [Kalashnikov], certains avaient des fusils de chasse. Ils étaient très nombreux. Alors qu’on courait, ils ont tiré sur ma femme, dans son dos. Elle a été tuée... Quand on est revenus au village quelques jours plus tard, nos maisons avaient été pillées. Ils ont pris tout ce que j’avais.

Des victimes de l’attaque de juillet ont raconté à Human Rights Watch que, dans les mois qui ont suivi l’élection présidentielle de 2010, des miliciens pro-Gbagbo avaient à plusieurs reprises menacé de les tuer si Ouattara arrivait au pouvoir. Plusieurs résidents ont affirmé que les attaques étaient probablement aussi motivées par des conflits liés à la propriété foncière. Depuis longtemps, des tensions foncières opposent des groupes « autochtones » et « non-allogènes » dans les régions de l’ouest et du sud-ouest du pays et ont donné lieu, à plusieurs reprises, à des actes de violence, signale Human Rights Watch.

Lors d’interviews réalisées par Human Rights Watch le 13 septembre, des victimes de l’attaque de juillet ont raconté qu’elles n’avaient toujours pas remis les pieds ni chez elles ni dans leur plantations d’hévéa. Elles ont affirmé entendre régulièrement des tirs dans la forêt, y compris quelques jours avant les interviews avec Human Rights Watch. Une des victimes de la première attaque a d’ailleurs révélé de manière prémonitoire que « [s]elon les échos qui circulent, il y aura bientôt une autre attaque ».

Comme l’ont signalé les résidents, peu de temps après l’attaque de juillet, la mission de maintien de la paix de l’ONU en Côte d’Ivoire a positionné un bataillon à Taï. La décision de l’ONU de renforcer considérablement sa présence dans l’ouest du pays a été une initiative à la fois clé et indispensable, a estimé Human Rights Watch. Un chercheur de l’organisation a vu des troupes de maintien de la paix de l’ONU patrouiller régulièrement sur l’axe routier entre Taï et Guiglo, un village au nord. Selon divers résidents, les troupes de l’ONU sont par contre visiblement moins présentes le long de l’axe menant à Tabou, au sud, où les routes secondaires sont des pistes en très mauvais état. L’attaque de septembre a eu lieu dans cette région, au sud de Taï.

Le 10 septembre, le Président Ouattara a supervisé un mini-sommet de la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) pour discuter des problèmes de sécurité sur la frontière entre le Liberia et la Côte d’Ivoire et de sa perméabilité historique aux flux de mercenaires, de miliciens et d’armes légères. Les  dirigeants présents ont appelé la Cédéao à coopérer avec l’ONU pour assurer la sécurité des élections présidentielles libériennes du 11 octobre. La Côte d’Ivoire a elle annoncé vouloir tenir des élections législatives à la mi-décembre, plus d’un an après les élections présidentielles qui avaient été suivies d’un conflit marqué par de graves violations des droits de l’homme, commises par les deux parties en présence.

La zone frontalière est notoirement difficile à contrôler, de par sa longueur et la densité de la végétation dans la région. Après l’attaque du 15 septembre, l’ONU et le gouvernement ivoirien ont tous deux annoncé vouloir déployer des forces supplémentaires dans la région, une initiative importante signalée par Human Rights Watch. L’organisation a appelé les missions de l’ONU à intensifier leurs patrouilles sur les routes secondaires proches de la frontière et à assurer une bonne communication entre les commandants des forces de maintien de la paix de Côte d’Ivoire et du Liberia. Human Rights Watch a également appelé la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire à obtenir l’autorisation de faire voler des hélicoptères de nuit et à mener à bien des missions transfrontalières, pour décourager quiconque d’entreprendre de nouveaux raids.

Human Rights Watch a appelé le gouvernement ivoirien à agir pour que ses forces armées respectent leurs obligations en matière de droits de l’homme – et évitent de recourir à la torture et aux exécutions extrajudiciaires, malheureusement courantes  pendant le conflit – lors de l’éventuelle appréhension des assaillants et dans le cadre de la sécurisation de la région. Plusieurs résidents de Taï ont raconté à Human Rights Watch qu’après l’attaque du 18 juillet, les Forces Républicaines ont détenu un chef de village pro-Gbagbo et tiré entre ses jambes pendant son interrogatoire au sujet de l’attaque. Human Rights Watch a également appris de plusieurs sources qu’au moins 40 Dozos – des chasseurs traditionnels du nord du pays impliqués, selon des organisations de défense des droits de l’homme, dans des exécutions extrajudiciaires de partisans de Gbagbo, pendant le conflit – ont installé un camp dans la région, ce qui accroît encore les craintes déjà nombreuses de voir certains se faire justice en dehors de toute procédure légale.

« Les forces armées de Côte d’Ivoire doivent s’assurer que tous ceux qui ont participé à ces attaques, quelle que soit leur allégeance politique, soient confrontés à leurs victimes dans un tribunal et non pas exécutés sans autre forme de procès, comme cela a trop souvent été le cas dans le cadre de la crise ivoirienne » a affirmé Daniel Bekele.