Tala Ahmed, un comptable soudanais de 44 ans, travaillait en Libye avant de fuir ce pays et de se retrouver avec plus de 3 000 autres réfugiés dans le camp de Choucha en Tunisie. Son bras a été fracturé lors d'une attaque par un groupe de Tunisiens armés de barres de fer ayant fait irruption dans le camp le 24 mai 2011.

© 2011 Samer Muscati/Human Rights Watch

(Zarzis, le 23 juin 2011) - La Tunisie devrait mieux protéger les plus de 3 000 ressortissants étrangers qui ont fui la Libye et demeurent vulnérables dans le camp de Choucha situé sur son territoire, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.

En mai 2011, plusieurs incidents violents ont entraîné la mort d'au moins six migrants dans le camp, et des parties du camp ont été détruites par le feu. Les militaires tunisiens qui assurent la sécurité du camp ont échoué à prévenir la violence et pourraient avoir joué un rôle dans certaines attaques contre des habitants du camp, a déclaré Human Rights Watch.

« Les ressortissants d'autres pays qui ont fuit la violence de Libye, notamment les Africains subsahariens, sont parmi les civils les plus vulnérables dans le conflit », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « La Tunisie devrait tenir pour responsable toute personne ayant effectivement utilisé la force de façon injustifiée ou excessive contre les autres personnes du camp de Choucha, et travailler à améliorer la protection du camp. »

Human Rights Watch a visité le camp de Choucha et les hôpitaux de la zone entre le 7 et le 10 juin, et a pu travailler librement dans le camp. Des témoins des trois principaux épisodes de manifestations (6, 22 et 24 mai) ont déclaré que l'armée tunisienne et la Garde nationale, les habitants du camp eux-mêmes, ainsi que des Tunisiens de la ville de Ben Gardane toute proche, avaient des degrés divers de responsabilité.

Un officier de l'armée tunisienne qui travaille avec les communautés de réfugiés à Choucha a déclaré à Human Rights Watch que la police avait ouvert des enquêtes sur les épisodes des 22 et 24 mai.

A la date du 21 juin, le camp de Choucha hébergeait plus de 3027 ressortissants étrangers issus de 27 pays, la plupart d'Afrique subsaharienne, qui tous ont fui la Libye. Les groupes majoritaires sont les Somaliens, les Erythréens, les Soudanais et les Éthiopiens. A la date du 19 juin, le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) avait enregistré 980 réfugiés reconnus et 1 339 demandeurs d'asile.

L'incident le plus violent, le 24 mai, trouve son origine dans une protestation ayant eu lieu la veille, où des centaines d'habitants du camp avaient manifesté face au bureau du HCR. Les protestataires exigeaient d'être réinstallés dans un pays occidental au lieu d'être rapatriés dans leur pays d'origine. Pendant la manifestation, des habitants du camp avaient bloqué la route qui relie la Tunisie à la Libye, interrompant le trafic transfrontalier.

Le lendemain matin, un groupe d'habitants du camp a essayé de convaincre les protestataires de rouvrir la route, ce qui a déclenché une bagarre. Vers 10 heures, un groupe de civils tunisiens, dont les officiels de l'armée et les habitants du camp disent qu'ils étaient de Ben Gardane, à 25 kilomètres à l'ouest de Choucha, sont arrivés au camp, déterminés à rouvrir la route. Pour parvenir à Choucha, ils avaient franchi deux points de contrôle surveillés conjointement par l'armée tunisienne et la Garde nationale, apparemment sans entrave.

Des habitants du camp de Choucha ont donné des estimations variables du nombre de personnes dans le groupe - de 100 à plus de 400 - et ont déclaré que certains d'entre eux brandissaient des barres de fer. Le colonel de l'armée tunisienne qui a parlé à Human Rights Watch a situé le nombre plutôt autour de 100.

Dans le camp, un violent affrontement a éclaté entre le groupe de Ben Gardane, des habitants du camp, armés de cailloux et de piquets de tente, et les militaires tunisiens. Le colonel de l'armée tunisienne a déclaré à Human Rights Watch que deux habitants du camp avaient été battus à mort, apparemment par des civils tunisiens. Ces décès font l'objet d'une enquête de la police, a-t-il affirmé.

Human Rights Watch a parlé avec un parent des deux victimes, qui, a-t-il expliqué, étaient des cousins, originaires du Darfour, au Soudan : Ali Abdullah Hasb Al Nabi Mohamed, 31 ans, et Ahmed Bakr Haroon Ismail, 38 ans. Les deux hommes sont morts de blessures causées par des armes à feu, a déclaré ce proche, qui affirme avoir vu les corps.

L'hôpital de Ben Gardane a rapporté avoir soigné 13 habitants du camp blessés ainsi que 3 membres de l'armée tunisienne. D'autres sources médicales ont déclaré à Human Rights Watch qu'elles avaient soigné 35 victimes de traumatismes parmi les habitants du camp pendant la semaine qui a suivi.

Six habitants du camp ont montré à Human Rights Watch les blessures qu'ils disent avoir reçu le 24 mai, dont cinq personnes blessées par des coups de feu et une avec un bras cassé.

Certains habitants du camp ont déclaré que l'armée tunisienne et la Garde nationale regardaient pendant que le groupe de Ben Gardane pillaient les tentes et mettaient le feu à une partie du camp. Certains ont déclaré avoir vu également des soldats en train de tabasser des migrants.

Un homme de 23 ans du Darfour, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas cité, a déclaré :

« Même à l'intérieur du camp, les Tunisiens et l'armée tiraient. Des types de la Garde nationale sont entrés dans ma tente. Ils étaient avec des civils. Un des civils avait une baguette en fer et un couteau de boucher long de 60 cm. Deux gardes étaient postés à l'extérieur de la tente. Ils m'ont dit de sortir de la tente, puis ils m'ont traîné dehors. Certains civils ont pris des choses et mis le feu aux tentes... La Garde nationale protégeait les pilleurs. Ils ont commencé à me battre avec des bâtons. J'ai été frappé à la jambe droite et au niveau des reins, à droite. »


Le colonel qui a parlé à Human Rights Watch a nié que les militaires aient participé à la moindre attaque. Les militaires sont intervenus, a-t-il déclaré, « pour séparer et disperser » les parties adverses en tirant en l'air et au sol.

Le 8 juin, Human Rights Watch a observé une grande zone vide dans le camp de Choucha, avec des restes carbonisés de tentes. Des habitants ont déclaré que cette zone était un des sites du camp qui avaient été brûlés.

Des habitants du camp et des membres du personnel médical travaillant dans le camp ont déclaré à Human Rights Watch que le 24 mai à midi, un groupe de civils de Ben Gardane avait également fait éclater un affrontement à l'Hôpital militaire marocain, un hôpital de campagne installé au camp pour soigner les habitants du camp et d'autres personnes déplacées de Libye.

Abubakr Usman Mohamed, 39 ans, originaire du Darfour, traité à l'hôpital pour une blessure à l'arme à feu reçue pendant les violences du 24 mai, a déclaré à Human Rights Watch :

« Pendant que j'étais soigné à l'hôpital, des [gens de] Ben Gardane ont commencé à jeter des cailloux sur l'hôpital et sur tout le monde. Les docteurs nous ont laissés dans la tente de l'hôpital et se sont enfuis. Ils ont dit, « on ne peut plus travailler ici ». J'ai vu aussi des docteurs blessés. »

Un médecin de l'Hôpital militaire marocain a confirmé que les médecins avaient suspendu les opérations à Choucha quand les civils tunisiens les avaient attaqués, mais il a nié qu'aucun médecin ait été blessé. Suite aux événements, l'hôpital de campagne a déménagé à Zarzis, une ville tunisienne à plus de 100 kilomètres de Choucha.

Certains habitants du camp ont affirmé que des membres tunisiens du personnel travaillant avec des organisations internationales avaient participé à l'attaque et à un harcèlement ultérieur des habitants du camp.

Les organisations internationales, y compris des agences de l'ONU et leurs sous-traitants, devraient mener leurs propres enquêtes pour déterminer si des membres de leur personnel ont été impliqués dans des actes de violence ou de harcèlement, a déclaré Human Rights Watch.

Les incidents précédents, en mai, ont contribué à l'insécurité dans le camp, a déclaré Human Rights Watch. La nuit du 22 mai, quatre Érythréens ont été tués lorsqu'environ une vingtaine de tentes ont pris feu, dans des circonstances que de nombreux Erythréens trouvent suspectes. Les Érythréens rescapés de l'incendie ont déclaré à Human Rights Watch que les victimes travaillaient comme journaliers en Libye : Salah Ismaïl, 28 ou 29 ans ; Ibrahim Sulaiman, 31 ans ; Ahmedin Saad, 25 ans ; et Jamaa Muhammad, 29 ans. Un cinquième homme, Siraj Ismail Muhammad, 30 ans, était encore hospitalisé à la date du 9 juin pour de graves brûlures.

Le colonel qui a parlé à Human Rights Watch a déclaré que la police tunisienne menait une enquête. Des habitants érythréens du camp ont déclaré qu'ils soupçonnaient un autre habitant, du Soudan, d'avoir mis le feu suite à un affrontement avec des Érythréens un peu plus tôt.

Le 6 mai, deux Nigérians résidant au camp, un homme et une femme, auraient été battus par des soldats tunisiens, et un autre homme aurait reçu des coups de feu. Ifeanyi Kanu Victor, 31 ans, et Elizabeth Rex, 23 ans, ont affirmé que des soldats les avaient frappés, causant une perte de conscience de Victor et une fausse couche de Rex, qui était enceinte. D'autres habitants nigérians du camp ont déclaré à Human Rights Watch avoir assisté au passage à tabac.


Un troisième Nigérian du camp, Jamal Olaitan, un électricien de 33 ans, a déclaré qu'il s'était adressé à un soldat tunisien pour lui parler du passage à tabac, et que le soldat lui avait tiré dans le ventre. Human Rights Watch n'a pas pu confirmer le coup de feu, mais a observé des bandages sur l'abdomen de Olaitan, et un expert médical ayant soigné Olaitan a déclaré qu'il avait une blessure due à une arme à feu. Le colonel tunisien a déclaré que l'armée n'était pas impliquée dans le passage à tabac ni dans le coup de feu.

« La Tunisie a eu raison d'ouvrir ses frontières aux gens qui ont fui les combats de Libye, réfugiés et migrants à la fois libyens et non-libyens », a déclaré Joe Stork. « Mais il faut aller plus loin maintenant, et s'assurer que ces gens ne soient soumis à aucun harcèlement ou violence dans ce qui devrait être pour eux un abri sûr. »