Des membres des forces de sécurité ivoiriennes font face à une foule de partisans du chef de l'opposition Alassane Ouattara, le 16 décembre 2010.

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Ces derniers jours en Côte d'Ivoire, des témoignages recueillis par Human Rights Watch ainsi que d'autres informations confirmées ont fait état de raids nocturnes commis par des forces de sécurité fidèles à Laurent Gbagbo dans les quartiers peuplés principalement par des partisans d'Alassane Ouattara. En pleine nuit, des hommes munis d'armes à feu enlèvent des personnes à leur domicile dans ces communautés. Des familles désespérées se sont rendues dans les hôpitaux, les postes de police et les prisons en quête d'informations sur leurs proches, mais nombre de ces personnes enlevées sont encore portées disparues plusieurs jours après leur enlèvement. Plusieurs témoins interrogés par Human Rights Watch ont indiqué avoir vu des corps présentant des blessures par balle, ce qui porte à craindre que certaines des personnes enlevées ont pu avoir été tuées.

Il est difficile de déterminer le nombre exact de personnes enlevées, mais la Haute commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, Navi Pillay, a indiqué le 19 décembre que des centaines de personnes étaient portées disparues en Côte d'Ivoire. Ce chiffre estimé s'ajoute aux plus de 50 personnes tuées depuis la manifestation du 16 décembre, durant laquelle au moins 20 personnes ont été tuées par les forces de sécurité et des dizaines d'autres ont été grièvement blessées alors que des partisans de Ouattara se dirigeaient vers la chaîne de télévision nationale pour protester contre ses reportages pro-Gbagbo. Le nombre de disparus ne cesse d'augmenter chaque jour, tandis que les témoignages recueillis par Human Rights Watch ainsi que d'autres informations crédibles indiquent que les forces de sécurité pro-Gbagbo opèrent en tandem avec des milices et des mercenaires étrangers en toute impunité. 

De hauts responsables du gouvernement proches de Gbagbo recourent également à des discours menaçants, visant apparemment à inciter à la violence contre les forces des Nations Unies et les forces françaises. Lors d'un rassemblement qui s'est tenu le 18 décembre, par exemple, Charles Blé Goudé, le nouveau ministre de la Jeunesse nommé par Gbagbo qui figure déjà sur une liste de personnes visées par des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU pour incitation à la violence contre l'ONU, a appelé les Jeunes patriotes - un groupe ayant des antécédents de comportement violent contre des partisans de l'opposition et contre les Casques bleus - à « libérer » la Côte d'Ivoire des Casques bleus étrangers. Des représentants de l'ONU ont déclaré que, depuis l'appel de Blé Goudé, des membres armés des forces de sécurité ont pénétré au domicile de certains membres du personnel de la mission onusienne, l'UNOCI, dans une tentative manifeste d'intimidation. Human Rights Watch exhorte le Conseil des droits de l'homme à rappeler à ceux qui incitent et mènent des attaques illégales contre des Casques bleus de l'ONU qu'ils risquent d'être poursuivis pour de telles actions par la Cour pénale internationale.

Human Rights Watch s'inquiète également du fait que des personnes essayant de rendre compte de ces exactions croissantes ont fait l'objet d'agressions. Le 18 décembre, deux hommes appartenant à l'Alliance pour le changement, une organisation non gouvernementale ivoirienne, ont été enlevés dans un lieu public en début de soirée par des hommes armés à bord d'un véhicule 4x4. Un témoin a identifié les agresseurs comme appartenant à la Garde républicaine, l'unité de protection personnelle de Gbagbo. Des amis et des proches des deux hommes ont tenté vainement de déterminer l'endroit où ils se trouvaient. Une autre organisation locale a indiqué à Human Rights Watch qu'elle avait reçu des menaces par téléphone après avoir fait une déclaration publique sur la violence la semaine dernière. Des habitants ont confié à Human Rights Watch qu'ils étaient terrifiés à l'idée de signaler ou même d'évoquer les disparus, par crainte de représailles. Les forces de sécurité ont également empêché le personnel de l'UNOCI chargé des droits humains d'enquêter sur l'existence présumée d'une fosse commune dans un quartier d'Abidjan.

La moitié nord de la Côte d'Ivoire est en grande partie une zone d'ombre pour les observateurs internationaux, et le long passé de violations graves des droits humains commises par les soldats des Forces Nouvelles contre la population civile exige une attention immédiate dans cette zone. Il existe des informations inquiétantes de la part de certaines des personnes qui ont fui par milliers au Liberia selon lesquelles les soldats des Forces Nouvelles s'en sont pris à des personnes et des communautés censées soutenir Gbagbo.

Si l'escalade des violations des droits humains se poursuit, un retour à la guerre civile est certainement possible, comme l'a déclaré explicitement aujourd'hui le camp Ouattara. Nous sommes très préoccupés par le risque de violations massives des droits humains dans les prochaines semaines, que le conflit éclate ou pas. Human Rights Watch a reçu des informations crédibles selon lesquelles des centaines de personnes ont été placées en détention sans faire l'objet de chefs d'accusation ; certains détenus, voire un plus grand nombre, risquent d'être victimes d'exécutions extrajudiciaires.

Le Conseil des droits de l'homme de l'ONU doit donc prendre des mesures immédiates de prévention pour réduire le risque d'une nouvelle détérioration de la situation déjà précaire des droits humains en Côte d'Ivoire. Human Rights Watch exhorte le Conseil à nommer un Représentant spécial de la Haute commissaire qui se mette immédiatement au travail et rende compte de façon constante et régulière de la situation des droits humains dans ce pays, et qu'il fasse comprendre aux dirigeants des deux camps rivaux que leurs exactions feront l'objet de rapports, en prévision de poursuites judiciaires futures.