Peu après l'offensive finale du gouvernement sri lankais en mai 2009 contre le mouvement séparatiste des  Tigres tamouls, ces femmes tamoules - transférées tout comme des centaines de milliers d'autres Tamouls dans un camp pour personnes déplacées - s'inquiètent du sort de leurs proches qui ont été emmenés par des soldats à des centres dits de « réhabilitation ».

© 2009 Pedro Ugarte/AFP/Getty Images

Libération - 20 mai 2010

Par Souhayr Belhassen (présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme), Vincent Brossel (responsable du bureau Asie de Reporters sans frontières), Jean-Marie Fardeau (directeur du bureau de Paris de Human Rights Watch), Geneviève Garrigos (présidente d'Amnesty International- France) et Bernard Pinaud (délégué général du CCFD -Terre Solidaire)

Le conflit est-il fini au Sri Lanka ? Souvenez-vous, c'était il y a un an, les derniers obus tombaient sur une zone désertique du nord-est du Sri Lanka. Loin des caméras, des milliers de civils étaient tués dans l'offensive finale qui a permis à l'armée sri-lankaise d'anéantir le dernier carré des séparatistes Tigres tamouls.

Un an déjà que la guerre est finie dans l'île. Mais la politique suivie depuis par les autorités de Colombo permet-elle à ce pays de se reconstruire et de vivre enfin en paix ? Malgré l'ouverture des camps où avaient été parqués des centaines de milliers de Tamouls, le retour progressif de nombre d'entre eux sur leurs terres et l'allégement des lois d'urgence, le gouvernement de Colombo ne semble pas avoir pris la bonne direction pour réconcilier ce pays divisé. Il existe un risque réel de voir rejaillir la guerre civile ou le terrorisme. En effet, le président Mahinda Rajapaksa, à la tête d'une majorité parlementaire confortable, est pour le moins maladroit dans sa stratégie de reconquête des cœurs de la minorité tamoule. Il s'est rendu à Jaffna, capitale des Tamouls, mais s'est adressé en cingalais à la foule. Dans son nouveau gouvernement, le chef de l'Etat n'a choisi que deux ministres tamouls, tous deux chefs de groupes paramilitaires, maintes fois dénoncés par nos organisations pour avoir gravement violé le droit international humanitaire. De nombreux témoignages confirment une présence croissante des militaires ou des civils cingalais dans le nord et l'est du pays. Des soldats installent des commerces dans les zones militaires, privant les Tamouls de revenus. L'Etat accorde à des pêcheurs cingalais des terres ancestrales de Tamouls, relégués dans des baraques derrière les maisons toutes neuves attribuées à des membres de la majorité cingalaise.

Nos organisations travaillent au quotidien, malgré les entraves bureaucratiques, pour soutenir et défendre la société civile sri-lankaise, continuellement réprimée, et tenter avec elle d'alléger les souffrances des populations civiles. Les causes profondes qui ont plongé le pays dans des décennies de guerre n'ont pas été traitées.

En dépit des demandes de la communauté internationale, la lumière n'a toujours pas été faite sur les exactions commises pendant les derniers mois de la guerre. Pourquoi l'armée a-t-elle bombardé les plages où s'étaient réfugiés des dizaines de milliers de civils ? Pourquoi les Tigres tamouls ont-ils froidement abattu des dizaines de civils qui tentaient simplement d'échapper à l'enfer ? Si la justice sri-lankaise ne mène pas ces enquêtes, alors la justice internationale devra s'en saisir, tant les preuves de crimes de guerre, commis des deux côtés, sont évidentes. Impuissantes pendant la guerre, les Nations unies doivent, dans un premier temps, réaliser une enquête indépendante comme cela a été fait pour la Yougoslavie, le Rwanda ou plus récemment la Guinée. Au quotidien, les défenseurs des droits humains cingalais et tamouls, les journalistes, les leaders religieux et les représentants d'ONG vivent dans la peur. Beaucoup n'ont eu d'autre choix que de fuir ou se taire, affaiblissant la société civile. Le frère du président, Gotabhaya Rajapaksa, secrétaire d'Etat à la Défense, multiplie les menaces à l'encontre des voix dissidentes. Le pouvoir menace, emprisonne, provoquant un exode des élites intellectuelles, surtout cingalaises, pourtant inlassables chevilles ouvrières d'une nécessaire réconciliation.

Les dernières élections, entachées par de nombreuses irrégularités et une campagne des médias publics en faveur du président sortant, ont confirmé que le pouvoir en place n'est pas disposé à garantir les règles de base du pluralisme. Et pourtant, des députés d'opposition cingalais et tamouls ont déjà commencé à faire entendre une voix différente au sein du Parlement, dénonçant corruption et népotisme. La démocratie sri-lankaise est vacillante. La communauté internationale, dont la France, doit utiliser tous les leviers légaux et diplomatiques pour éviter que le pays échoue dans la voie de la réconciliation et de la reconstruction. Un an après la fin du conflit, il est en effet important de s'assurer que le pays ne répète pas les erreurs du passé.

Bernard Kouchner et Nicolas Sarkozy doivent ainsi chercher l'appui d'autres membres du Conseil de sécurité de l'ONU et de Ban Ki-Moon afin qu'une enquête internationale et indépendante soit ouverte au Sri Lanka. Un autre Français, Dominique Strauss-Kahn, a aussi un rôle à jouer. En effet, le Fonds monétaire international (FMI) qu'il dirige a débloqué 2,5 milliards de dollars pour renflouer les caisses du pays. Accordés sans exigences en matière de droits de l'homme, mais avec l'abstention notable des Etats-Unis et de la France, les prochains versements liés à ce prêt devraient être conditionnés à des efforts réels pour la réconciliation et le respect de l'Etat de droit. Si ces milliards ne font que payer l'ardoise d'une guerre très coûteuse ou alourdir encore un peu plus les poches des membres du clan présidentiel, alors, une fois encore, la colère grondera au Sri Lanka.