(New York) - Six écrivains vietnamiens figurent parmi les 37 auteurs de 19 pays sélectionnés comme lauréats du prestigieux prix Hellman/Hammett cette année, a annoncé Human Rights Watch aujourd'hui. Ce prix honore leur engagement en faveur de la liberté d'expression et leur courage face à la persécution politique.

Tous sont des écrivains et des militants dont le travail et les activités ont été réprimés. Au-delà de leur propre expérience, ils représentent de nombreux autres écrivains et journalistes dont la vie personnelle et professionnelle a été affectée du fait de politiques gouvernementales répressives en matière d'expression et de publications.

« Honorer ces écrivains attire l'attention sur un Vietnam que beaucoup de gens dans le monde ne voient pas », a indiqué Elaine Pearson, directrice adjointe pour l'Asie à Human Rights Watch. « Le Vietnam est un pays où le gouvernement réprime brutalement la contestation pacifique, la liberté d'expression, les médias indépendants et le libre accès à l'Internet, et fait tout ce qu'il peut pour réduire au silence ceux qui le critiquent. »

Parmi les lauréats de cette année originaires du Vietnam, figurent :

  • Un blogueur emprisonné à cause de ses messages percutants appelant à des réformes démocratiques ;
  • Plusieurs écrivains affiliés à To Quoc (Patrie), un bulletin clandestin dissident ;
  • Un moine bouddhiste qui a passé 26 ans en prison à cause de ses croyances religieuses et de ses écrits ;
  • Un ancien officier de l'Armée du peuple devenu poète et critique ; et
  • Un écrivain appartenant au groupe ethnique Tay du nord du Vietnam qui a été exclu du parti communiste vietnamien après la révélation de son soutien au mouvement démocratique.

L'un des lauréats de cette année, le blogueur Dieu Cay, purge actuellement une peine de prison de deux ans et demi. Deux autres lauréats, Pham Thanh Nghien et Tran Anh Kim, se trouvent en prison, en attente de procès pour leurs activités et leurs écrits en faveur de la démocratie.

Des dizaines de critiques du gouvernement ont été arrêtés et jetés en prison au Vietnam au cours de l'année écoulée. Début octobre 2009, des tribunaux de Hanoï et Haïphong ont condamné neuf dissidents à des peines de prison, notamment le célèbre écrivain Nguyen Xuan Nghia, bénéficiaire du prix Hellman/Hammett en 2008. Une autre lauréate du prix Hellman/Hammett, la romancière et militante des droits humains Tran Khai Thanh Thuy - emprisonnée durant neuf mois en 2007 - a été maltraitée et détenue par la police le 8 octobre, après qu'elle ait tenté d'assister aux procès de camarades dissidents à Hanoï et Haïphong.

« La reconnaissance internationale des écrivains dissidents du Vietnam est plus importante que jamais, avec l'intensification de la répression exercée par le gouvernement vietnamien », a déclaré Elaine Pearson. « Le soutien financier du prix Hellman/Hammett a pour but d'aider les écrivains en butte aux persécutions qui ont été licenciés de leur emploi ou bien jetés en prison pour avoir osé défié les détenteurs du pouvoir. »

Les autorités vietnamiennes ont eu recours à des sanctions aussi bien officielles qu'officieuses pour réduire au silence les lauréats de cette année. Les écrivains dissidents ont été harcelés, agressés, inculpés, emprisonnés sur de fausses accusations, licenciés de leur travail, isolés socialement, détenus et interrogés par la police, humiliés publiquement dans des « Tribunaux populaires » orchestrés par le gouvernement et blessés par des bandes de voyous encouragés officiellement. En plus de ceux qui sont directement pris pour cible, d'autres -en particulier des journalistes travaillant pour les médias gouvernementaux vietnamiens - sont forcés de pratiquer l'autocensure.

Les bourses Hellman/Hammett sont administrées par Human Rights Watch et remises chaque année à des écrivains du monde entier qui ont été la cible de persécutions politiques. L'attribution de bourses a commencé en 1989, lorsque la dramaturge américaine Lillian Hellman a stipulé dans son testament que son héritage serve à aider les écrivains qui, pour avoir exprimé leur opinion, ont des difficultés financières.

Lillian Hellman a été poussée par les persécutions dont elle a été victime, ainsi que son compagnon de longue date, le romancier Dashiell Hammett, durant la période d'hystérie  anti-communiste des années 50 aux Etats-Unis. Tous deux ont alors été interrogés par des comités du congrès américain à propos de leurs opinions et affiliations politiques. Lillian Hellman en a souffert sur le plan professionnel et a eu du mal à trouver du travail. Dashiell Hammett a été envoyé en prison.

En 1989, les exécuteurs testamentaires de Lillian Hellman ont demandé à Human Rights Watch de concevoir un programme pour aider les écrivains pris pour cibles pour avoir exprimé des opinions contraires à celles de leur gouvernement, pour avoir critiqué des représentants ou des actions du gouvernement, ou bien pour avoir écrit sur des sujets que leur gouvernement ne voulait pas voir traiter.

Au cours des 20 dernières années, plus de 700 écrivains de 91 pays se sont vu attribuer des bourses Hellman/Hammett pouvant s'élever à 10 000 dollars américains, pour un total de plus de 3 millions de dollars américains. Le programme accorde aussi de petites bourses d'urgence à des auteurs obligés de quitter précipitamment leur pays ou  nécessitant des soins médicaux immédiats après avoir séjourné en prison ou subi des tortures.

Parmi les 37 bénéficiaires de cette année, six sont de Chine, six d'Iran et six du Vietnam. Les autres sont de Birmanie, Colombie, Egypte, Erythrée, Gambie, Irak, Corée du Nord, Pakistan, Russie, Rwanda, Sri Lanka, Syrie, Tibet, Turquie, Tunisie et Zimbabwe.

Informations biographiques

Les six lauréats vietnamiens du prix Hellman/Hammett cette année sont :

Nguyen Hoang Hai, alias Dieu Cay, 57ans, est un célèbre blogueur emprisonné pour ses messages virulents appelant à la démocratie ainsi qu'à mettre fin à la corruption au Vietnam. Il est un ancien soldat qui, sous le pseudonyme de Dieu Cay (« la Pipe à eau des laboureurs »), a aussi rédigé des blogs critiquant les politiques complaisantes du Vietnam vis-à-vis de son voisin du nord, la Chine. En 2006, il a été l'un des membres fondateurs du Club des journalistes libres. Dieu Cay a été placé sous surveillance policière début 2008, avant les manifestations antichinoises pendant le passage de la Torche olympique à Hô Chi Minh Ville. Il a été arrêté le 19 avril 2008, et accusé de fraude fiscale, ce qui a été largement considéré comme un prétexte sans fondement afin de le punir pour ses blogs critiques et ses activités politiques. Il est resté en prison jusqu'à son procès en septembre 2008, à l'issue duquel il a été condamné à une peine de deux ans et demi de prison. Tout d'abord détenu à la prison de Chi Hoa à Hô Chi Minh Ville, il aurait été transféré à la prison de Cai Tau dans la province de Ca Mau début 2009.

Nguyen Thuong Long, 62 ans, professeur et directeur respecté d'école secondaire, est devenu un écrivain dissident de premier plan au Vietnam après avoir pris sa retraite en 2007. Alors qu'il était directeur, il s'est fait connaître pour ses articles dans des journaux contrôlés par le gouvernement et dans des publications éducatives critiquant le système d'éducation vietnamien. Il a écrit à propos de la corruption endémique dans le système, notamment les tricheries systématiques lors des examens et le trafic de postes d'enseignement. En 2001, Nguyen Thuong Long a présenté un document virulent dénonçant les fraudes dans le système éducatif vietnamien lors d'une conférence annuelle de professeurs à Ha Tay. Bien que son article ait été largement reproduit dans des publications contrôlées par le gouvernement, dans des journaux, et publié en ligne, il a été suspendu pendant cinq ans. En 2007, persuadé qu'il était inutile d'essayer d'obtenir des réformes de l'intérieur, il a pris sa retraite de professeur et a rejoint le comité de rédaction de To Quoc (Patrie), une revue dissidente. Depuis lors, il a été à maintes reprises harcelé, détenu, interrogé et assigné à résidence.

Pham Thanh Nghien, 33 ans, écrivain de talent et militante en faveur de la démocratie, est détenue sans jugement depuis son arrestation il y a un an. En 2007, quand la société lainière pour laquelle elle travaillait a fait faillite, Pham Thanh Nghien a commencé à plaider au nom des paysans sans terre et à écrire des articles en faveur des droits humains et de la démocratie. Les autorités l'ont empêchée d'assister au procès d'une amie proche, Le Thi Cong Nhan, avocate de la démocratie, et elle a été à maintes reprises harcelée par la police, qui la convoquait régulièrement pour la soumettre à des interrogatoires musclés. En juin 2008, elle a été placée en détention après avoir co-signé une lettre adressée au ministère de la Sécurité publique qui demandait l'autorisation d'organiser une manifestation pacifique contre la corruption. Quelques jours plus tard, elle a été agressée et frappée par des voyous, qui l'ont menacée de mort si elle poursuivait ses « actions hostiles » contre l'Etat. Elle a été arrêtée en septembre 2008 et se trouve actuellement au centre de détention de Thanh Liet (B-14) à Hanoï.

Thich Thien Minh, 56 ans, un moine bouddhiste de la province de Bac Lieu dans le sud du Vietnam, a été emprisonné pour avoir manifesté contre l'intolérance religieuse du gouvernement. Il a passé 26 ans en prison (1976-2005), notamment dans les prisons de Xuan Phuoc et de Xuan Loc, où il a subi de graves tortures. Depuis sa libération, il n'a pas été autorisé à réintégrer sa pagode. Il demeure en résidence surveillée et il a été harcelé pour avoir créé une association d'anciens prisonniers religieux et politiques. Néanmoins, il est devenu un porte-parole de premier plan pour le traitement humain des prisonniers. Les mémoires de Thich Thien Minh parues en 2007 sur son expérience en prison offrent une vision rare et détaillée des conditions dans les prisons et les camps de rééducation vietnamiens.

Tran Anh Kim, également connu sous le nom de Tran Ngoc Kim, 61 ans, est un ancien lieutenant colonel et commissaire politique adjoint de l'Armée populaire vietnamienne. Il est actuellement en attente de procès pour ses écrits et activités en faveur de la démocratie. Tran Anh Kim était connu pour faire circuler des pétitions protestant contre l'injustice et la corruption dans le Parti communiste vietnamien. En 1991, dans une tentative pour le réduire au silence avant le 7ème congrès du parti, il a été arrêté et accusé d'« abus de pouvoir pour s'emparer de biens publics ». Après le congrès, il a été relâché sans jugement et rétabli à son poste militaire. Il a été arrêté à nouveau en 1994, condamné à deux ans de prison et rétrogradé comme soldat de deuxième classe. Il a été relâché au bout d'un an et a recommencé à dénoncer les accusations portées contre lui. En 1997, dans un essai apparent de réconciliation, il a été promu au grade de major. Mais il a persisté à réclamer justice et s'est vu radier de l'armée, perdant tous ses droits, y compris sa pension de retraite. En 2006, il s'est fait connaître comme écrivain dissident, ayant rejoint le mouvement pro démocratique connu sous le nom de Block 8406, d'après la date de sa création le 8 avril 2006. Il a aussi fait partie du comité de rédaction de To Quoc. Le 6 juillet 2009, il a été arrêté pour ses liens avec le Parti démocratique du Vietnam, interdit, et il a été accusé de diffusion de propagande antigouvernementale au titre de l'article 88 du code pénal vietnamien.

Vi Duc Hoi, 54 ans, membre du groupe ethnique Tay de la province de Lang Son dans le nord du Vietnam, est un ancien cadre supérieur du parti au niveau de district. Il a été exclu du Parti communiste vietnamien et placé en résidence surveillé pour ses écrits en faveur de la démocratie. Vi Duc Hoi est né dans une famille communiste et détient des diplômes en politique, économie et droit. Il a adhéré au parti en 1980, s'élevant rapidement à des fonctions prestigieuses dans son district. En 2006, il a commencé à écrire des articles critiquant le parti et appelant à des réformes démocratiques - d'abord sous des noms d'emprunt, puis après son expulsion du parti en 2007, sous son propre nom. En mars 2007, quand il s'est avéré qu'il était l'auteur de nombreux textes dissidents, il a été placé en détention pendant une semaine, expulsé du parti, et démis de ses fonctions. Depuis lors, il est en résidence surveillée, et des policiers sont postés devant chez lui pour menacer et décourager les personnes qui voudraient lui rendre visite. Il est régulièrement mené au poste de police pour y être interrogé et il a été dénoncé à deux reprises dans des rassemblements publics. Son épouse, professeur d'école primaire, a également été expulsée du parti pour avoir refusé de le dénoncer.