Moussa Dadis Camara salue la foule dans la capitale guinéenne, Conakry, le 24 décembre 2008.

© 2008 Reuters

(Dakar) - La junte issue du coup d'État en Guinée devrait respecter les droits des manifestants et cesser les actes d'intimidation et les menaces contre les personnes qui expriment leurs désaccords, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Des opposants politiques et au moins un activiste des droits humains qui ont critiqué la candidature présumée aux prochaines élections présidentielles du chef du coup d'État, le capitaine Moussa Dadis Camara, ont reçu des menaces ces derniers jours. Le gouvernement a aussi imposé pendant plusieurs jours une interdiction portant sur l'envoi de messages transmis par téléphones portables.

En prévision des manifestations attendues dans les jours à venir, Human Rights Watch a incité le gouvernement à user de retenue dans sa réponse aux manifestants et à garantir le respect des droits à la liberté d'expression et aux réunions pacifiques. Les forces de sécurité guinéennes ont souvent tendance à faire usage d'une force excessive voire mortelle contre des manifestants. En août par exemple, les forces de sécurité ont violemment réprimé une émeute  qui avait éclaté en guise de protestation contre la situation économique, tuant une personne.

« Les auteurs du coup d'État déclarent sans cesse qu'ils sont en train de rompre avec le passé, mais les menaces et les intimidations des adversaires politiques restent une pratique courante et inquiétante », a déploré Corinne Dufka, chercheuse senior pour l'Afrique de l'Ouest à Human Rights Watch. « Le capitaine Camara et ses hommes doivent mettre un terme à ces violations et veiller à ce que tous les candidats au scrutin présidentiel soient au même pied d'égalité. »

Un groupe d'officiers militaires dénommé le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) a pris le pouvoir quelques heures seulement après le décès, en décembre 2008, de Lansana Conté, président de la Guinée depuis 24 ans. Les huit mois de règne de la junte militaire ont été caractérisés par des arrestations et des détentions arbitraires, des restrictions imposées sur les activités politiques pacifiques, des actes criminels perpétrés en toute impunité par l'armée et des appels à la justice populaire.

Peu de temps après avoir pris le pouvoir, Camara s'était solennellement engagé à tenir des élections en 2009 et avait déclaré que ni lui ni aucun autre membre du CNDD ne se porteraient candidats à la présidentielle. Après des mois de tergiversations dans l'organisation des élections et face à la pression accrue des principaux pays et bailleurs de fonds internationaux entretenant des relations avec la Guinée, Camara a annoncé le 17 août dernier que la date du scrutin présidentiel était fixée au 31 janvier 2010. Peu de temps après, il est revenu sur sa promesse de ne pas se porter candidat en déclarant que tous les membres du CNDD devraient être « libres de se présenter au scrutin national s'ils le désirent ». Bien qu'il n'ait pas annoncé officiellement sa candidature, la plupart des membres de la société civile guinéenne estiment que le capitaine Camara et d'autres membres de la junte militaire se présenteront à la présidentielle.

Pression accrue sur les adversaires politiques

En réaction à la récente vague de critiques et aux appels à des manifestations de masse contre l'armée, la junte militaire au pouvoir a multiplié les actes d'intimidation et les menaces contre ses opposants :

  • Lors d'une conférence de presse tenue le 19 août dernier, le capitaine Camara a mis en garde les dirigeants politiques en annonçant que « tout chef politique qui troublera l'ordre public en organisant des grèves ou des manifestations ou toute autre forme de mobilisation de masse sera tout simplement retiré de la liste de candidats et poursuivi ».
  • Un éminent militant des droits humains a reçu trois menaces de mort sur son téléphone portable après qu'il eut dénoncé l'ajournement des élections lors d'un entretien accordé le 19 août à Radio France Internationale. Bien que les personnes qui l'ont appelé n'aient pas décliné leur identité, il est convaincu qu'il s'agissait de partisans de la junte au pouvoir.
  • Après avoir demandé au capitaine Camara de ne pas se porter candidat à la présidentielle lors de réunions du parti et dans des déclarations à la presse nationale et internationale en août, Cellou Dalein Diallo, le candidat présidentiel de l'Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), un parti d'opposition, a été convoqué à deux reprises au camp militaire Alpha Yaya Diallo, le siège spécial du gouvernement, où il reçut l'ordre de ne plus se prononcer sur la candidature éventuelle du capitaine Camara.
  • Au cours d'un entretien accordé le 17 août à une station de radio locale, Mouctar Diallo (sans lien de parenté avec Cellou Dalein Diallo), le président du parti Nouvelles Forces Démocratiques (NFD), a critiqué la junte en déclarant que toute élection à laquelle elle participerait ne pourrait être considérée comme libre et juste. Le 24 août, date à laquelle il était prévu qu'il se rende en France, les forces de sécurité se sont rendues chez lui pour procéder à ce qu'il qualifie de tentative d'arrestation. Il avait pris un vol plus tôt que prévu et avait déjà quitté le pays.
  • Vers le 25 août, la junte a ordonné aux compagnies de téléphone de bloquer le service d'envois de message texte après que des groupes de jeunes eurent décidé de descendre dans la rue pour exprimer leur soutien à l'opposition et manifester contre la junte. Cette mesure d'interdiction a duré plusieurs jours.
  • Le 27 août, des centaines de manifestants, dont des membres d'un nouveau groupe dénommé « Mouvement Dadis Doit Quitter », sont descendus dans les rues de la capitale Conakry, brûlant des pneus et lançant des pierres contre les forces de sécurité. Un journaliste local, Diarouga Balde, a été détenu par la police pendant plusieurs heures pour avoir pris des photos de la scène. Les fortes pluies qui se sont abattues sur Conakry ont poussé les manifestants à rester chez eux. Cependant, des groupes de jeunes des deux camps ont déclaré qu'ils continueraient leurs manifestations au cours des prochains jours.

Le bilan peu reluisant des forces de sécurité guinéennes en matière de contrôle des manifestations suscite des inquiétudes quant au risque d'un usage excessif de la force à l'avenir. Depuis 2005, il y a eu de nombreux incidents lors desquels les forces de sécurité guinéennes ont tiré sur des manifestants non armés. Au mois de janvier et février 2007, plus de 130 manifestants ont été tués par les forces de sécurité pendant une grève nationale entreprise pour dénoncer la dégradation des conditions économiques. Aucun de ces meurtres n'a fait l'objet de véritable enquête et aucune responsabilité n'a été établie.

Human Rights Watch a appelé les forces de sécurité guinéennes à se conformer, lors de leurs opérations visant à contrôler des manifestations, aux Principes de base de l'ONU sur le recours à la force et l'utilisation des armes à feu par les responsables de l'application des lois. Ces principes stipulent que les forces de l'ordre, dans l'exercice de leurs fonctions, doivent appliquer des méthodes non violentes dans la mesure du possible avant de faire usage de la force. Lorsque son usage légitime est inévitable, les forces de l'ordre doivent faire preuve de retenue et agir avec modération et proportionnellement à la gravité du délit.

Dans le cadre de plusieurs traités internationaux et africains relatifs aux droits humains, dont le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi que la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples, le gouvernement guinéen a des obligations juridiques qui lui imposent notamment le respect du droit à la vie et le respect de la liberté d'expression et d'association. Human Rights Watch exhorte les autorités guinéennes à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir le respect de ces obligations.

« Le CNDD a promis de mettre un terme aux abus commis par les forces de sécurité de Guinée », a ajouté Corinne Dufka. « Il est de la responsabilité de la junte de garantir que les forces de sécurité mobilisées pour répondre à toute manifestation de rue à venir respectent rigoureusement les droits des manifestants. »