(New York) - Entre le 20 janvier et le 8 février 2009, les rebelles des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ont massacré au moins 100 civils congolais dans les provinces du Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.

Les chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé des dizaines de victimes et de témoins récemment arrivés dans les camps de personnes déplacées situés près de Goma, la capitale du Nord-Kivu, en provenance des zones proches d'Ufamandu et de Walowaluanda (province du Nord-Kivu) ainsi que de Ziralo (province du Sud-Kivu). Leurs récits sont les premiers témoignages de meurtres de civils commis par les FDLR depuis le 20 janvier, date à laquelle ont débuté les opérations conjointes menées contre ces rebelles par les Forces de défense rwandaises et l'armée congolaise.

« Les FDLR traînent derrière elles un passé horrible mais cela fait des années que nous n'avons pas constaté ce degré de violence », a expliqué Anneke Van Woudenberg, chercheuse senior au sein de la division Afrique de Human Rights Watch. « Nous avons décrit bon nombre d'exactions perpétrées par les FDLR mais les récentes tueries ont atteint des proportions effroyables. »

Les opérations militaires conjointes visent à démanteler les groupes armés rwandais présents dans l'est du Congo depuis 1994. Certains dirigeants des FDLR sont accusés d'avoir participé au génocide rwandais de 1994.

Alors que les forces de la coalition rwando-congolaise progressaient en direction de l'ancien quartier général des FDLR à Kibua, dans le groupement d'Ufamandu au Nord-Kivu, les FDLR ont enlevé des dizaines d'habitants des villages voisins et les ont emmenés dans leur camp, apparemment dans l'intention de les utiliser comme boucliers humains pour se protéger de l'attaque imminente. Les témoins ont déclaré que lorsque les forces de la coalition ont attaqué Kibua le 27 janvier, les civils pris au piège ont tenté de fuir. Les FDLR ont tué de nombreux civils à coups de hache et d'autres ont perdu la vie sous les tirs croisés.

À Kibua, un témoin a vu les combattants des FDLR tuer au moins sept personnes, dont une femme enceinte qui a été éventrée. Un autre a vu un combattant des FDLR battre à mort une fillette de 10 ans en la cognant contre un mur de briques.

Alors qu'elles fuyaient la confrontation militaire, les FDLR ont enlevé des dizaines de civils, les forçant à porter leurs affaires.

Dans le village de Remeka, à Ufamandu, les rebelles des FDLR ont convoqué une réunion au cours de laquelle ils ont accusé la population, les dirigeants locaux et le groupe armé maï maï, qui avait été leur allié, de les avoir trahis. D'après un habitant présent à la réunion, les FDLR ont averti les villageois qu'ils ne seraient pas autorisés à partir et que les rebelles étaient en train d' « aiguiser leurs lances et leurs machettes ». Un autre a déclaré : « Les FDLR nous ont dit que si quelqu'un leur tirait dessus, elles nous en tiendraient responsables et nous tueraient. »

Suite à cette réunion, les FDLR ont érigé des barrières pour empêcher les habitants de fuir. Lorsque certains ont tenté de partir, les FDLR les ont attaqués, tuant des dizaines de personnes avec des fusils, des grenades propulsées par roquette et des machettes. « Alors que je courais, j'ai vu des corps partout - des hommes, des femmes et des enfants », a expliqué un témoin. « Ils avaient tous été tués par les FDLR. »

Les combattants des FDLR ont également violé plus d'une douzaine de femmes qu'ils accusaient d'avoir rejoint le camp du gouvernement et d'être contre eux. Le 27 janvier par exemple, dans le sud du territoire de Masisi (Nord-Kivu), des combattants du FDLR ont violé et tué une femme et ont ensuite violé sa fille de 9 ans.

Le message diffusé lors de la réunion de Remeka a été réitéré dans une lettre envoyée par les FDLR au gouverneur du Sud-Kivu début février. Dans ladite lettre, le groupe avertissait que si la population locale collaborait avec l'armée rwandaise, elle serait considérée comme « l'ennemie mortelle » des FDLR et traitée comme une « partie belligérante ».

Suite aux attaques menées à Ufamandu, les FDLR ont fui en traversant Walowaluanda, dans le territoire de Walikale, pour se diriger vers la région de Ziralo située dans le Sud-Kivu, où elles ont continué à tuer des civils. Une femme du village de Lulere, à Ziralo, a confié à Human Rights Watch que les FDLR avaient dit qu'elles ne quitteraient pas le Congo avant d'avoir « d'abord exterminé le peuple congolais ». Les FDLR ont ensuite tué son père âgé de 73 ans et son oncle de 80 ans en leur fracassant le crâne à coups de pioche.

Des témoins ont signalé à Human Rights Watch que début février, les FDLR avaient enlevé au moins cinquante civils dans les villages de Lulere, Mianda, Kalingita, Katale et Kirambo, situés à la frontière entre les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Ils auraient été emmenés dans la forêt de Kinono, à Ziralo dans le Sud-Kivu. On ignore le sort qui leur a été réservé.

En principe, c'est le gouvernement congolais qui dirige les opérations conjointes menées contre les FDLR mais les troupes de la coalition qui ont attaqué les FDLR à Ufamandu étaient en grande partie des soldats des Forces de défense rwandaises. Ces soldats rwandais seraient responsables du viol de plusieurs femmes depuis le début des opérations lancées contre les FDLR.

« Les soldats tutsis [rwandais] m'ont accusée d'être l'épouse d'un combattant des FDLR, juste parce que je suis hutue », a expliqué une femme qui a été violée par un soldat de l'armée rwandaise à Remeka. « Après m'avoir violée, ils ont brûlé ma maison, disant qu'il s'agissait de la maison d'un FDLR. J'étais enceinte mais il n'y a plus de mouvement dans mon ventre. Je pense que j'ai perdu mon premier enfant. »

La Mission des Nations unies au Congo, la MONUC, a pour mandat de protéger les civils et de fournir un soutien logistique à l'armée congolaise mais elle n'a pas participé à la planification de l'opération conjointe. Bien que les forces de la coalition affirment être disposées à partager avec la MONUC les renseignements concernant leur campagne, ce partage d'informations a été parcimonieux et trop tardif pour permettre aux forces de l'ONU de planifier la protection dont ont besoin les civils.

En novembre 2008, le Conseil de sécurité de l'ONU a autorisé un renfort de 3 000 hommes pour la mission, afin de l'aider à remplir son mandat de protection des civils. Aucun de ces soldats supplémentaires n'est arrivé à ce jour.

Le droit international humanitaire - ou lois de la guerre - s'applique à la fois aux États et aux groupes armés non étatiques. Les parties belligérantes doivent prendre toutes les mesures possibles pour réduire au minimum le préjudice subi par la population civile, notamment en permettant aux civils d'aller se réfugier dans des zones plus sûres. Les lois de la guerre interdisent le meurtre, le viol et les enlèvements. Ceux qui commettent de tels actes sont responsables de crimes de guerre.

« La protection des civils doit être considérée comme une priorité absolue lors des opérations militaires, afin de contribuer à empêcher qu'une fois encore, ce soient les civils congolais qui paient le prix fort », a souligné Anneke Van Woudenberg.