(New York, le 6 août 2007) –Le gouvernement sri lankais s’est rendu coupable de meurtres, de disparitions forcées et d’autres graves violations des droits humains depuis la reprise de vives hostilités avec les Tigres de la Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE) l’année dernière, selon un nouveau rapport de Human Rights Watch.

Human Rights Watch a documenté une hausse dramatique du nombre d’exactions commises par les forces gouvernementales au cours des 18 derniers mois, et a appelé les bailleurs de fonds pour ce pays ainsi que les gouvernements concernés à donner leur appui à une mission d’observation des Nations Unies au Sri Lanka.

Les LTTE, un groupe armé tamoul séparatiste, ont commis des crimes graves, à savoir le meurtre de civils, l’extorsion de fonds et le recrutement d’enfants soldats, que Human Rights Watch a documentés et condamnés à plusieurs reprises.

Le nouveau rapport de 129 pages, « Return to War: Human Rights Under Siege, » (« Retour à la guerre : Les droits humains assiégés ») s’appuie sur des témoignages de victimes et de témoins oculaires pour documenter la hausse choquante du nombre de violations perpétrées par les forces gouvernementales. Selon ce rapport, les Tamouls ont ont été les victimes de la majorité de ces violations, mais les membres des communautés musulmanes et de la population majoritairement cinghalaise ne sont pas non plus à l’abri des exactions gouvernementales.

« Le gouvernement sri lankais a semble-t-il donné le feu vert à ses forces de sécurité pour l’utilisation de tactiques de ‘guerre sale’ », a déclaré Brad Adams, directeur pour l’Asie à Human Rights Watch. « Les exactions commises par les LTTE ne peuvent être une excuse à la campagne gouvernementale de meurtres, de ‘disparitions’ et de retours forcés de personnes déplacées. »

Un accord de cessez-le-feu conclu en 2002 entre le gouvernement et les LTTE est toujours techniquement en vigueur, mais des hostilités intensives ont repris à la mi-2006. Le Président Mahinda Rajapaksa et son frère, le Secrétaire à la Défense Gothabaya Rajapaksa, ont poursuivi des opérations militaires dans le nord et l’est du pays, en se souciant peu de la sécurité des populations civiles, a déclaré Human Rights Watch.

Les forces de sécurité ont fait subir aux civils des attaques indiscriminées et ont empêché la distribution de l’aide humanitaire. Depuis août 2006, 315 000 personnes environ, pour la plupart des Tamouls et des Musulmans, ont dû abandonner leurs foyers à cause des combats. Pour le seul mois de mars, 100 000 personnes environ ont été déplacées. Les autorités gouvernementales ont forcé certaines d’entre elles à revenir dans des zones qui restent peu sûres.

Human Rights Watch a documenté une augmentation inquiétante du nombre d’enlèvements et de « disparitions » au cours des dix-huit derniers mois. De janvier 2006 à juin 2007, plus de 1 100 nouveaux cas ont été signalés, concernant des Tamouls en grande majorité. Alors que les LTTE se sont depuis longtemps rendus coupables d’enlèvements, la majorité des « disparitions » récentes impliquent des forces gouvernementales, ou bien des groupes armés agissant avec la complicité du gouvernement.

Au nord du pays, pour la seule péninsule de Jaffna qui se trouve sous contrôle militaire strict, plus de 800 personnes ont été portées disparues entre décembre 2005 et avril 2007, dont 241 ont ensuite été retrouvées. Dans la grande majorité des cas, les témoins et membres de la famille affirment que les forces de sécurité étaient mêlées ou impliquées dans l’enlèvement.

En août 2006, le gouvernement a réintroduit les Réglementations d’urgence, qui criminalisent une série d’activités pacifiques protégées par le droit sri lankais et international. Le gouvernement a utilisé les réglementations pour poursuivre des opposants politiques et des membres des médias.

Le rapport documente la détérioration de la liberté des médias au Sri Lanka, où 11 professionnels des médias ont été tués depuis août 2005. Les journalistes tamouls en particulier travaillent sous de graves menaces exercées tant par les LTTE que par le gouvernement, mais le gouvernement a aussi exercé des pressions sur des médias en langue cinghalaise qui présentent des articles et des opinions critiques.

Le gouvernement a essayé de réduire au silence les personnes qui contestent ou critiquent son approche du conflit armé ou son bilan en matière de droits humains. Il a écarté des critiques pacifiques en les qualifiant de « traîtres », de « sympathisants des terroristes », et « de partisans des LTTE ».

« Le gouvernement utilise son conflit avec les LTTE ainsi que le discours sur l’antiterrorisme pour réprimer l’opposition au Sri Lanka, » a affirmé Adams. « Il s’agit là d’un changement extrêmement préoccupant dans un pays ayant une longue tradition de liberté d’expression, même pendant des périodes de conflit. »

Human Rights Watch a constaté que le groupe Karuna, un groupe armé tamoul qui s’est séparé des LTTE en 2004 et qui coopère maintenant avec les forces sri lankaises contre les LTTE, continue à enlever et à recruter par la force dans ses rangs des enfants et des jeunes gens, avec la complicité ou le consentement du gouvernement sri lankais. L’UNICEF a documenté 145 cas de recrutement et de re-recrutement d’enfants par le groupe Karuna depuis décembre 2006, et leur véritable nombre est très probablement plus élevé.

Le groupe Karuna a aussi enlevé contre rançon de nombreux hommes d’affaires tamouls à Batticaloa, Vavuniya, et à Colombo, la capitale. Malgré des promesses répétées d’enquêter sur la complicité de l’Etat dans les enlèvements perpétrés par le groupe Karuna, le gouvernement n’a cependant toujours pas indiqué avoir pris aucune mesure pour enquêter, et les enlèvements se sont poursuivis sans faiblir.

Dans un rapport de janvier 2007, Human Rights Watch a documenté les modes d’enlèvements commis par Karuna avec la complicité ou l’aveuglément délibéré du gouvernement sri lankais.

L’impunité pour les violations des droits humains de la part des forces de sécurité gouvernementales, depuis longtemps un problème au Sri Lanka, demeure une norme inquiétante. Avec l’aggravation du conflit et l’implication des forces gouvernementales dans une liste plus longues d’exactions, le gouvernement a fait preuve d’un manque flagrant de volonté de faire rendre des comptes aux coupables de graves violations.

Une Commission d’enquête présidentielle créée en 2006 pour examiner des cas spécifiques de graves atteintes aux droits humains commises par le gouvernement et par les LTTE s’est montrée incapable de faire face à la détérioration de la situation des droits humains dans le pays, conclut le rapport. La commission semble être un effort pour prévenir les critiques nationales et internationales, plutôt qu’une tentative sincère de faire rendre des comptes et d’empêcher de futures exactions.

« Le gouvernement a promis à plusieurs reprises d’enquêter sur les abus et de les faire cesser, mais il a fait preuve de manque de volonté politique pour adopter de réelles mesures », a déploré Adams. « Les institutions gouvernementales se sont avérées incapables ou peu désireuses de faire face à l’étendue et à l’intensité des exactions commises. »

Human Rights Watch a exhorté les bailleurs de fonds internationaux pour le Sri Lanka à se servir de leur influence sur le gouvernement et sur les LTTE pour encourager le respect du droit international, y compris la protection des civils pendant les hostilités. L’aide internationale est un levier, et des gouvernements comme ceux du Royaume Uni et de l’Allemagne ont récemment choisi de limiter leur aide jusqu’à ce que les pratiques gouvernementales s’améliorent.

Selon le rapport, les Etats concernés devraient aussi œuvrer au sein du Conseil des Droits de l’homme des Nations Unies pour engager et soutenir des résolutions fermes du Conseil sur le Sri Lanka afin d’encourager un changement de pratiques, tant de la part du gouvernement que des LTTE.

En priorité, les pays concernés et le gouvernement sri lankais devraient œuvrer à la création d’une mission de l’ONU d’observation des droits humains au Sri Lanka, ayant pour mandat de surveiller, d’enquêter et de signaler les exactions commises par le gouvernement, les LTTE et le groupe Karuna.

« Une mission d’observation de l’ONU relative aux droits humains au Sri Lanka aiderait à protéger les civils, à faire cesser l’impunité et à promouvoir une résolution du conflit qui respecte les droits humains », a affirmé Adams.