(New York, 13 novembre 2006) – Les campagnes de rafles du gouvernement pour débarrasser les rues de Hanoï des « vagabonds » et des « errants » conduisent les enfants des rues dans des centres de détention, où certains sont battus et soumis à d’autres formes de mauvais traitements, a affirmé Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd’hui.

Human Rights Watch est préoccupé par le fait que les enfants des rues sont particulièrement vulnérables aux arrestations en ce moment. Et ce du fait que le gouvernement vietnamien cherche à se montrer sous son meilleur jour à l’occasion des rencontres prévues cette semaine à Hanoï entre des dirigeants mondiaux, dont le président des Etats-Unis George Bush, pour le Sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC).

« Les autorités vietnamiennes doivent protéger les enfants des rues contre les mauvais traitements et non pas les condamner à être encore plus maltraités en les jetant dans des centres de détention », a déclaré Sophie Richardson, directrice adjointe pour l’Asie à Human Rights Watch. « Les dirigeants mondiaux en visite devraient inciter le Vietnam à observer les droits et les libertés élémentaires. »

Le Vietnam devrait se conformer à ses engagements en matière de protection des enfants, selon la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant. Et ce, en particulier à l’égard des enfants considérés comme spécialement vulnérables aux mauvais traitements, a déclaré Human Rights Watch. Le Vietnam a été le premier pays d’Asie et le deuxième au monde à ratifier ce traité.

Le rapport de 77 pages, « Children of the Dust : Abuse of Hanoï Street Children in Detention » présente de façon détaillée des cas de violations graves des droits des enfants des rues à Hanoï. Au cours de rafles arbitraires, la police ramasse régulièrement des enfants des rues et les remet à des centres gouvernementaux de « réhabilitation » – désignés sous le terme euphémique de « Centres de protection sociale ». Ils y sont détenus pour des périodes pouvant aller de deux semaines à six mois.

S’appuyant sur les témoignages d’enfants des rues interrogés au cours des trois dernières années, Human Rights Watch a décrit le traitement particulièrement dur infligé dans l’un des centres de réhabilitation ; le Centre de protection sociale de Dong Dau. Les enfants y sont enfermés 23 heures par jour dans des cellules malpropres et surpeuplées, parfois en même temps que des adultes, avec seulement un seau pour les excréments. Les lumières restent allumées nuit et jour. Ils peuvent sortir deux fois par jour pendant une demi-heure pour se laver et pour manger. On ne leur propose aucune activité éducative, récréative ou de rééducation, ni de traitements médicaux ou psychologiques. Souvent, leurs familles ne sont pas averties de l’endroit où ils se trouvent.

Plus inquiétants encore sont les signalements d’enfants fréquemment victimes de raclées, d’agressions verbales et de mauvais traitements de la part du personnel de Dong Dau.

« Les membres du personnel dans le soi-disant centre de réhabilitation ont giflé les enfants, leur ont donné des coups de poing et les ont frappés avec des matraques en caoutchouc, » déclare Sophie Richardson. « Les enfants ont dit qu’ils avaient été mis en isolement, privés de nourriture et de soins médicaux, et que tout contact avec leur famille leur avait été refusé. Tout ceci enfreint le droit vietnamien et international. »

Après avoir été battus, les enfants reçoivent rarement des soins médicaux pour leurs blessures, et les membres du personnel qui infligent les coups ne sont pas punis.

« Au lieu de servir de centre de réhabilitation, Dong Dau est de facto une prison, » a ajouté Sophie Richardson. « Après leur remise en liberté, les enfants se retrouvent meurtris, contusionnés et encore moins bien armés pour survivre dans les rues de Hanoï. »

Aucun des enfants avec lesquels Human Rights Watch a parlé n’a bénéficié de représentation légale, ni n’a été mis au courant des accusations, le cas échéant, qui étaient portées contre eux. Ils n’ont d’ailleurs pas été présentés devant un tribunal.

Officiellement, la politique gouvernementale est de ramasser les enfants des rues afin de les remettre à leur famille. En pratique, les membres du personnel à Dong Dau font rarement un effort pour réunir les enfants et leur famille ou même pour avertir celles-ci de l’endroit où se trouvent leurs enfants.

A la fin de leur détention, des efforts sont rarement faits pour ramener les enfants chez eux ou pour les réunir avec leur famille. Au lieu de cela, les enfants ont dit à Human Rights Watch qu’on les dépose aux portes de la ville – à plus de 30 Kms de Hanoï . Ils sont dès lors censés se débrouiller pour retrouver leur chemin. La plupart ne retournent pas chez eux, à la campagne, mais finissent à Hanoï sans avoir de nouvelles alternatives.

Bien que le droit vietnamien comporte des politiques et des programmes d’assistance aux enfants des rues – dont la plupart sont des enfants pauvres venus de la campagne pour trouver du travail à Hanoï – Human Rights Watch a constaté que les autorités gouvernementales font souvent le contraire de ce qui est prévu dans le cadre du droit vietnamien et international.

« Sur le papier, le Vietnam a de bonnes politiques pour protéger les enfants des rues, » ajoute Sophie Richardson. « Mais la réalité pour les enfants des rues de Hanoï ce n’est pas la réhabilitation, mais la mise en institution et les mauvais traitements, qui laissent les enfants dans un état encore pire. »

Human Rights Watch a appelé à la réalisation d’un audit indépendant sur les conditions et les pratiques existantes à Dong Dau, ainsi qu’au développement d’un plan d’action pour mettre un terme aux abus qui y sont commis. En outre, Human Rights Watch a recommandé que le gouvernement vietnamien mette en place des systèmes pour protéger les enfants contre les détentions et les arrestations arbitraires. Ces systèmes doivent également faire en sorte que que les enfants des rues ne subissent pas de mauvais traitements de la part des autorités gouvernementales. Les centres pour les enfants des rues devraient répondre aux normes internationales, favoriser la réhabilitation et la réunification familiale (le cas échéant), et proposer une éducation et des soins médicaux convenables.

Témoignages tirés du rapport :

« Je ne savais pas comment il fallait faire la queue au début quand je suis arrivé. Les gardes sont venus me frapper avec une matraque en caoutchouc. Ils m’ont frappé partout ... plus de 20 fois, sur le côté droit du dos, sur le haut et le bas des bras. Ça fait encore mal. Puis ils m’ont renvoyé dans la pièce sans manger. Ça faisait trop mal pour manger de toutes façons. J’avais le dos et l’épaule droite gonflés. J’avais des éraflures partout sur les bras. ... Je n’ai pas mangé pendant deux jours – ça faisait trop mal de manger. »
– un enfant des rues âgé de 17 ans

« Quand j’ai dû remplir la feuille, [l’employé] m’a demandé combien de fois j’avais été là. Je lui ai dit deux fois, mais il a cru que je mentais. Il pensait que ça devait faire quatre fois que j’étais là. Je lui ai dit qu’il se trompait, alors il m’a frappé. Il se servait d’une matraque en caoutchouc pour me battre partout sur le corps. Il m’a frappé deux fois sur le dos et sur l’épaule, et deux fois derrière les cuisses. »
– un enfant des rues âgé de 15 ans

« Le premier jour, huit autres [ont été envoyés à Dong Dau] avec moi. Nous étions tous très tristes. Certains pleuraient toute la journée, et ils ne mangeaient rien. Quand je faisais la queue pour le dîner, je n’avais rien envie de manger alors j’avançais lentement. Les autres aussi. Les gardes sont arrivés et ils nous ont fait mettre à genoux au milieu de la pièce. On n’avait pas le droit de manger quelque chose. La première fois qu’on a pu manger c’était le lendemain matin à 10 heures. »
– un cireur de chaussures âgé de 15 ans

« Il y avait des fenêtres, mais elles étaient fermées ... attachées avec du fil de fer. Le jour et la nuit étaient pareils parce que la lumière était allumée tout le temps. Il y avait des endroits en bois pour dormir mais il n’y en avait pas assez, alors les gens qui arrivaient les premiers les avaient. Les autres dormaient par terre. On avait juste assez de place pour s’allonger. Je ne pouvais même pas me retourner. Rester là pendant un jour c’est comme y rester un mois. Nous étions juste assis dans la pièce. Nous ne pouvions rien faire. »
– un enfant des rues âgé de 17 ans, parlant de sa détention à Dong Dau quand il avait 16 ans.

« J’étais toujours déprimé, triste, je m’ennuyais. Souvent la nuit j’étais couché sur mon lit, à penser que c’était vraiment injuste d’être dans un endroit comme ça. Je ne le mérite pas. Il ne devrait pas y avoir de violence dans un Centre de protection sociale. »
– un enfant des rues âgé de 15 ans