Le 3 novembre 2005, le Washington Post a rapporté que les États Unis ont utilisé des installations de détention en Europe de l’Est et ailleurs pour emprisonner illégalement des suspects de terrorisme, sans leur accorder de droits ou d’accès à un avocat. Citant les inquiétudes du gouvernement américain, l’article de presse n’a pas identifié les emplacements en Europe de l’Est.

Human Rights Watch fait une recherche autonome sur l’existence de ces installations de détention secrètes, que les dires du Washington Post confirment en Europe de l’Est.

Précisément, nous collectons des informations sur les avions de la CIA, voyageant d’Afghanistan en 2003 et 2004, qui ont réalisé des vols directs sur terrains d’aviation en Pologne et en Roumanie. Human Rights Watch examine les registres de vol qui montrent qu’un Boeing 737, numéro d’enregistrement N313P – un avion que la CIA a employé pour transporter quelques prisonniers entre l’Europe, l’Afghanistan et le Moyen Orient en 2003 et 2004 - s’est posé en Pologne et en Roumanie en vols provenant d’Afghanistan, à deux occasions en 2003 et 2004. Human Rights Watch confirme, de manière indépendante, plusieurs points des registres de vol, et a complété les registres par des recherches indépendantes.

Selon les registres, l’avion N313P a volé de Kaboul jusqu’au nord-est de la Pologne, le 22 septembre 2003, précisément, à l’aéroport de Szymany, près de la ville polonaise de Szczytno, dans la province de Warmia-Mazuria. Human Rights Watch a rassemblé les informations sur plusieurs détenus qui étaient arrêtés en Afghanistan en 2003, et étaient transférés hors du pays en septembre et octobre 2003. Les services de renseignements polonais ont une grande installation d’entraînement et des domaines près de l’aéroport de Szymany.

Les registres montrent que le N313P s’est posé le jour suivant, le 23 septembre 2003, sur le terrain d’aviation militaire de Mihail Kogaliceanu en Roumanie. Les registres de vol indiquent que l’avion a continué au Maroc le même jour, et ensuite à Guantanamo Bay. Le Département de la Défense, qui fait paraître les informations sur tous les transferts des détenus de Guantanamo, n’a pas publié de déclaration sur un transfert pendant cette période.

Selon notre recherche, les États Unis ont employé le terrain d’aviation de Mihail Kogalniceanu en Roumanie pour ses opérations en Irak et en Afghanistan depuis 2002, et la base fut fermée au public et à la presse depuis le début de l’année 2004. Le Secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, a visité la Roumanie et la base de Mihail Kogalniceanu en octobre 2004. L’avion N313P a volé de Kaboul jusqu’à l’aéroport de Timisoara en Roumanie le 25 Janvier 2004.

Vendredi, l’Associated Press a cité les officiels de l’aéroport de Szymany, en Pologne, qui ont confirmé qu’un avion de passagers Boeing s’était posé à l’aéroport, vers minuit, le soir du 22 septembre 2003. Les officiels ont ajouté que l’avion avait passé une heure dans l’aéroport et avait pris cinq passagers détenant des passeports américains.

L’avion N313P, et les autres avions prétendument utilisés par la CIA pour transporter des prisonniers, se seraient posés plusieurs fois sur les aéroports en Jordanie, au Maroc, en Egypte, et en Libye, et aussi en Allemagne, aux États Unis, en Suisse, en Espagne, au Portugal, en Macédoine, à Chypre, en République Tchèque et en Grèce. La plupart de ces atterrissages ont eu lieu sur des aéroports civils ou des aéroports à la fois civils et militaires, deux lieux peu probables pour des opérations clandestines. Les terrains d’aviation de Szymany et de Mihail Kogalniceanu sont plus éloignés.

Une enquête supplémentaire est nécessaire pour déterminer la possible participation de la Pologne et de la Roumanie dans les activités extrêmement sérieuses, décrites dans l’article du Washington Post. L’emprisonnement secret et arbitraire est illégal selon la loi internationale. Cela a souvent pour effet d’être une base pour la torture et le mauvais traitement des détenus. Les officiels du gouvernement américain, sous couvert de l’anonymat en parlant à la presse dans le passé, ont admis que des détenus emprisonnés secrètement avaient été soumis à la torture et à d’autres mauvais traitements, y compris le « waterboarding » (l’immersion ou l’étouffement d’un détenu jusqu’à ce qu’il croit qu’il est sur le point de se noyer). Les pays qui permettent des programmes de détention secrète sur leur territoire sont complices d’abus des droits de l’homme commis sur ces détenus.

Human Rights Watch connaît les noms des 23 suspects de haut niveau qui sont emprisonnés en secret par le personnel américain dans des endroits non divulgués. Il est possible qu’un nombre, non connu, d’autres détenus sont emprisonnés à la demande du gouvernement américain dans des emplacements au Moyen Orient et en Asie. Les responsables des renseignements américains, sous couvert de l’anonymat, constatent qu’environ 100 personnes sont détenues en secret à l’étranger par les États Unis.

Human Rights Watch souligne qu’il n’y a pas de doute que les installations de détention réalisées par les États Unis existent. L’administration Bush cite, dans les discours et documents publics, les arrestations de plusieurs suspects du terrorisme, détenus maintenant dans des emplacements secrets. Selon l’administration, les détenus comptent : Abu Zubaydah, un palestinien arrêté au Pakistan en mars 2002 ; Ramzi bin al-Shibh, arrêté en septembre 2002 ; Abd al-Rahim al-Nashiri (alias Abu Bilal al-Makki), arrêté dans les Émirats Arabes Unis en novembre 2002 ; Khalid Cheikh Mohammed, arrêté au Pakistan en mars 2003 avec Mustafa al-Hawsawi ; et Hambali (alias Riduan Isamuddin) arrêté en Thaïlande en août 2003.

Human Rights Watch conseille vivement aux Nations Unies et les corps appropriés de l’Union Européenne de lancer une enquête pour déterminer quels pays étaient ou sont utilisés par les États Unis pour le transfert et la détention de prisonniers isolés. Le Congrès américain devrait convoquer des séances sur ces prétentions et demander à l’administration Bush de rendre compte des détenus secrets, d’expliquer les motifs légaux pour leurs détentions, et de s’arranger pour établir leur statut légal d’après la loi intérieure et internationale. Nous accueillons la décision du Comité des Affaires Légales, de l’Assemblé Parlementaire du Conseil d’ Europe, d’examiner l’existence des centres de détention dirigés par les États Unis. De plus, nous encourageons vivement l’Union Européenne, ainsi que le coordinateur de la lutte contre le terrorisme de l’UE, d’enquêter plus profondément sur les prétentions et de publier ses conclusions.