Un rapport récent établi par la mission d'enquête des Nations Unies sur les grossières violations des droits humains dans le Darfour doit être rendu public avant qu'interviennent les votes décisifs de la Commission des droits de l'homme de l'ONU jeudi, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.

Hier, la mission d'enquête du bureau du Haut commissaire aux droits de l'homme (HCDH) devait présenter ses conclusions à la Commission des droits de l'homme (CDH). La mission vient de passer dix jours au Tchad pour interroger des réfugiés soudanais qui ont récemment fui le conflit au Darfour.

Contrairement à toute attente, le bureau du HCDH a décidé hier de ne pas communiquer ce rapport à la Commission, qui doit clore vendredi ses six semaines de session. Cette décision intervient au moment même où le Gouvernement du Soudan, qui avait interdit l'accès de son territoire à la mission du HCDH au cours des deux dernières semaines, l'a finalement autorisée à s'y rendre. Le Gouvernement du Soudan aurait demandé un délai avant la publication du rapport, alléguant que ce dernier serait "incomplet" sans la visite de la mission au Soudan.

"Refuser à l'ONU l'accès est une des tactiques dilatoires employées par le gouvernement soudanais pour mener en bateau la communauté internationale", a affirmé Joanna Weschler, représentante de HRW auprès des Nations Unies. "Le bureau du Haut Commissariat a le devoir de présenter la meilleure information possible sur le Darfour à la Commission pendant sa session"..

La Commission, qui doit se prononcer le 22 avril sur un projet de résolution sur le Soudan, devrait condamner sans équivoque les crimes contre l'humanité et les autres abus commis par les forces gouvernementales soudanaises et leurs milices au Darfour, réclamer la présence d'observateurs des droits humains au Darfour et nommer un rapporteur spécial sur les droits de l'homme pour le Soudan en vertu du point 9 de son ordre du jour, a poursuivi Human Rights Watch.

La mission du HCDH n'est pas la seule à s'être vue ainsi refuser l'accès au cours des dernières semaines. Une autre mission, qui devait être dirigée par le Sous -secrétaire général des Nations Unies pour les affaires humanitaires Jan Egeland, a été ainsi retardée à deux reprises au cours de la semaine écoulée parce que le Gouvernement soudanais ne lui avait pas délivré les permis de voyager nécessaires. Ces retards surviennent malgré les assurances données par le Gouvernement du Soudan.

Chaque semaine de retard est dramatique au Darfour où la saison des pluies, imminente, risque de limiter encore davantage l'accès aux civils déplacés. Des centaines de milliers de personnes ont été victimes de crimes contre l'humanité commis par les forces gouvernementales et les milices qui lui sont alliées et de très nombreux civils sont actuellement regroupés dans des camps et des installations à proximité des villes principales, où elles restent la cible des attaques et des pillages des miliciens soutenus par le gouvernement. Plus de 750.000 personnes, selon les estimations, ont été déplacées par le conflit qui sévit au Darfour et plus de 120.000 autres ont trouvé refuge au Tchad voisin.

L'assistance humanitaire et la protection des populations restent minimes au Darfour. Si de réelles améliorations à la sécurité n'interviennent pas, un risque sérieux de famine et d'épidémie menace la région.

"Les membres de la Commission doivent exiger un accès réel pour les observateurs humanitaires et des droits humains et nommer un nouveau rapporteur spécial pour le Soudan", a poursuivi Joanna Weschler. "Faute de mesures en ce sens, ils laisseront le Gouvernement soudanais poursuivre ses agissements meurtriers."

Rappels

Depuis février 2003, le Gouvernement du Soudan et les milices arabes qui lui sont alliées mènent une guerre brutale contre les groupes rebelles du Darfour et leurs bases civiles supposées. Les opérations militaires du Gouvernement ont surtout visé les civils issus des mêmes ethnies que les rebelles. Les forces gouvernementales et leurs milices ont tué des milliers de personnes, forcé plus de 750.000 civils à fuir leurs foyers à l'intérieur du Soudan et 120.000 autres à se réfugier au Tchad voisin.

En interrogeant de nombreux réfugiés au Tchad, Human Rights Watch a recueilli des témoignages documentant des abus systématiques et à grande échelle commis par les forces gouvernementales au Darfour, agissant avec la complicité des milices arabes connues sous le nom de "Jenjawids". Les réfugiés ont rapporté dans le détail les bombardements aériens de villages civils, le pillage et l'incendie de leurs maisons par les forces gouvernementales et les milices, les cas de meurtres, de viols et d'enlèvements de femmes, d'enfants et de personnes âgées.

Le 7 avril, le Secrétaire général de l'ONU Kofi Annan avait réclamé, dans un discours devant la Commission des droits de l'homme, qu'un "accès libre et total à la région et aux victimes soit garanti sans délai aux personnels humanitaires et aux experts". Il avait souligné que dans le cas contraire, la communauté internationale "devrait prendre rapidement les mesures qui s'imposent".