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Sénégal : Une répression brutale bafoue les droits des personnes LGBT

Les autorités procèdent à des arrestations massives, imposent le dépistage forcé du VIH, et restreignent l’accès à une représentation juridique

Des passants marchaient devant la gare ferroviaire rénovée de Dakar, au Sénégal, en mai 2026. © 2026 Human Rights Watch 
  • La répression croissante menée par le Sénégal à l’encontre des personnes LGBT porte atteinte à leurs droits, et engendre une peur et une stigmatisation grandissantes. 
  • La crainte d’être arrêté et la stigmatisation poussent les personnes concernées à se cacher, à éviter le dépistage et le traitement du VIH, et dissuadent les avocats de les défendre. 
  • Cette répression à l’encontre des personnes LGBT remet en cause le respect par le Sénégal de ses propres lois et du droit international, ainsi que de la Charte olympique, alors que le pays s’apprête à accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse à la fin du mois. 

(Dakar) – La répression croissante menée par le Sénégal à l’encontre des personnes LGBT porte atteinte à leurs droits, suscite une peur et une stigmatisation grandissantes, et devrait cesser immédiatement, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les arrestations massives, l’imposition de tests de dépistage du VIH et les obstacles à l’accès à une représentation juridique semblent s’inscrire dans le cadre d’un durcissement des mesures répressives prises par le gouvernement à l’encontre des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) en Afrique de l’Ouest.  

Le 11 mars 2026, le Parlement sénégalais a modifié l’article 319 du Code pénal, doublant à dix ans la peine d’emprisonnement maximale pour les relations sexuelles consenties entre personnes du même sexe, et érigeant en infraction pénale la « promotion » ou le soutien aux personnes et organisations LGBT. Cet amendement fait suite à la détention par les forces de sécurité d’au moins cinq hommes dans la région de Thiès en décembre 2025, et de douze hommes dans la capitale, Dakar, en février, pour des chefs d’accusation incluant des « actes contre nature » et la « transmission intentionnelle du VIH ». La police et la gendarmerie ont ensuite intensifié les arrestations de personnes soupçonnées d’appartenir à la communauté LGBT dans plusieurs autres villes, notamment Thiès, Rosso, Saint-Louis, Yeumbeul et Ziguinchor.

« Les personnes LGBT sont contraintes de limiter leurs activités habituelles et de s’abstenir d’exercer leurs droits, par crainte d’être arrêtées et de subir une stigmatisation accrue », a déclaré Larissa Kojoué, chercheuse sur les droits des personnes LGBT à Human Rights Watch. « Le gouvernement sénégalais devrait mettre un terme à cette répression, qui menace les droits de chaque personne. »

En mai dernier, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 39 personnes au Sénégal : 5 personnes qui avaient été placées en détention fin 2025 et début 2026, 2 journalistes, 9 représentants de la société civile et défenseurs des droits humains, 2 représentants du gouvernement, 2 avocats, 4 professionnels de santé et 15 membres de la communauté queer sénégalaise. Human Rights Watch a également examiné des déclarations officielles, ainsi que des reportages des médias et des rapports d’organisations non gouvernementales. 

Le 29 septembre, Human Rights Watch a adressé un courrier aux autorités sénégalaises, notamment au ministre de la Justice, au commandant en chef de la Gendarmerie nationale et directeur de la Justice militaire, ainsi qu’au directeur général de la Police nationale, afin de leur exposer en détail ses conclusions et de leur poser des questions précises, mais n’a reçu aucune réponse.  

Les relations sexuelles entre personnes du même sexe sont criminalisées au Sénégal depuis 1965, mais l’hostilité envers les personnes LGBT s’est considérablement intensifiée ces dernières années. Au cours de la campagne présidentielle de 2024, le président Diomaye Faye et l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko se sont engagés à renforcer les lois criminalisant les relations entre personnes du même sexe, présentant cette question comme une priorité nationale et mobilisant un large soutien politique et public. Les amendements adoptés en mars ont déclenché de nouvelles attaques contre les personnes LGBT, ont déclaré les personnes interrogées.

Mouhamadou Seck, secrétaire général de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (RADDHO), une organisation sénégalaise de premier plan, a déclaré en mai que « les détentions, les violences et les abus à l’encontre des personnes LGBT ont fortement augmenté dans tout le pays ».

Human Rights Watch n’a pas été en mesure de vérifier de manière indépendante le nombre total d’arrestations liées à l’article 319 du Code pénal. Toutefois, entre février et juillet, au moins 212 personnes ont été arrêtées, selon les données recueillies par RADDHO. Le HIV Justice Network a indiqué que le nombre d’arrestations avait dépassé les 300 au cours de la même période. Parmi les personnes arrêtées, 82 avaient également été inculpées de « transmission volontaire du VIH », bien qu’un tribunal ait par la suite rejeté ces chefs d’accusation. Ces chiffres illustrent l’ampleur des arrestations, et révèlent une tendance dans l’application de l’article 319.  

Les responsables des forces de sécurité ont déclaré avoir arrêté des personnes soupçonnées d’avoir eu des relations homosexuelles sur la base d’informations extraites de téléphones saisis précédemment, d’allégations de tiers ou de perquisitions dans des lieux privés.  

L’amendement apporté en mars au Code pénal introduit des infractions définies de manière très large qui criminalisent des activités telles que la « promotion » et la « glorification » de l’homosexualité, ainsi que le financement et le soutien aux personnes et organisations LGBT. Des défenseurs des droits humains et des avocats ont indiqué que l’introduction de ces infractions avait suscité la peur et l’angoisse parmi les professionnels du droit, et contribué à créer un climat dans lequel les détenus peinent à obtenir une représentation juridique.

« Au Sénégal, les avocats sont associés à la cause qu’ils défendent », a déclaré à Human Rights Watch un avocat de Dakar, ajoutant que ses collègues et les membres de sa famille l’avaient exhorté à ne pas représenter des personnes arrêtées pour des « actes contre nature ». Il a déclaré : « Chacun a droit à un procès équitable. Ce qui m’importe, c’est de savoir si leurs droits ont été respectés ou non. » Le principe n° 18 des Principes de base des Nations Unies relatifs au rôle du barreau stipule que « les avocats ne doivent pas être assimilés à leurs clients ou à la cause de ceux-ci du fait de l’exercice de leurs fonctions ».

Les personnes interrogées ont indiqué que, depuis février, les autorités soumettaient les détenus à des tests de dépistage du VIH sans leur consentement éclairé, et utilisaient leur statut sérologique pour justifier des chefs d’accusation supplémentaires ou prolonger leur détention. Les professionnels de santé ont exprimé leur inquiétude quant au fait que ces tests de dépistage forcés et les accusations qui en découlent portent atteinte au secret médical en permettant l’utilisation de résultats confidentiels dans le cadre de procédures pénales. Ces tests imposés dissuadent également les personnes de se faire dépister volontairement, et de suivre un traitement contre le VIH, et compromettent ainsi les efforts de santé publique liés au VIH.

« Nous avons constaté que […] certaines personnes ont pris la fuite tandis que d’autres se cachent », a déclaré un médecin à Dakar. « Un tiers des patients ne se présente plus à leurs rendez-vous pour suivre un traitement contre le VIH. »

Les forces de sécurité sénégalaises semblent également avoir violé la confidentialité d’enquêtes pénales en cours impliquant des personnes soupçonnées d’appartenir à la communauté LGBT. Les reportages consacrés à deux affaires impliquant des personnalités publiques contiennent des détails personnels qui correspondent de près aux éléments figurant dans les dossiers d’enquête, ce qui suggère que les autorités ont divulgué des informations confidentielles aux journalistes. Les médias locaux ont également largement relayé des données personnelles et confidentielles concernant l’affaire des 12 hommes arrêtés en février. Cela a exposé ces personnes à la stigmatisation sociale, au rejet familial, à des menaces et à des violences.  

La Constitution sénégalaise et le droit international des droits humains applicable au Sénégal garantissent des droits fondamentaux, notamment l’égalité de protection devant la loi et la non-discrimination ; le droit à une représentation juridique effective et à la présomption d’innocence ; les droits à la vie privée et au consentement éclairé en matière de traitement médical ; le droit de ne pas être soumis à la torture ni à d’autres mauvais traitements, ainsi que le droit à un procès équitable dans un délai raisonnable.  

La loi sénégalaise n° 2010-03 du 9 avril 2010 relative au VIH/sida établit un cadre juridique visant à garantir l’accès au traitement et à l’accompagnement, ainsi qu’à protéger les droits des personnes vivant avec le VIH ou touchées par le virus. Cette loi garantit le droit au consentement éclairé en matière de dépistage médical, le droit à la vie privée et à la confidentialité des informations de santé, ainsi que la protection contre la discrimination fondée sur le statut sérologique et la protection des détenus contre le dépistage obligatoire du VIH.

La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ratifiée par le Sénégal en 1982, garantit, entre autres droits, le droit à un procès équitable, à une protection égale devant la loi et à la non-discrimination. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, qui se réunira à Dakar du 12 au 21 octobre, a explicitement appelé les États membres, y compris le Sénégal, à protéger les minorités sexuelles conformément à la Charte africaine, et a exhorté les gouvernements à protéger les personnes contre les violences fondées sur leur orientation sexuelle et leur identité de genre. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), auquel le Sénégal est un État partie, impose à ce pays de garantir la protection de nombreux droits, notamment le droit à un procès équitable, à une protection égale, à la non-discrimination et au respect de la vie privée. Le Comité des droits de l’homme des Nations Unies, chargé de veiller au respect du PIDCP, a affirmé à plusieurs reprises que la criminalisation des relations sexuelles consenties entre adultes de même sexe constituait une violation du Pacte. 

Du 31 octobre au 13 novembre, le Sénégal accueillera les Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar 2026, le premier événement olympique organisé sur le continent africain. La Charte olympique interdit toute forme de discrimination et engage les pays hôtes à respecter les droits humains et la dignité humaine. 

« La répression actuelle menée par le gouvernement à l’encontre des personnes LGBT soulève de graves inquiétudes quant au respect par le Sénégal du droit international, de la Charte olympique et de ses propres lois », a conclu Larissa Kojoué. « Le gouvernement devrait mettre un terme à cette répression. »  

Informations complémentaires
Entretien avec Sall (pseudonyme), étudiant à Dakar, au Sénégal, qui ne sort presque plus de sa chambre depuis février 2026, en raison de la discrimination anti-LGBT et par crainte d’être arrêté. Mai 2026. © 2026 Human Rights Watch

Élargissement de la criminalisation des relations entre personnes du même sexe 

Le 11 mars, le Parlement sénégalais a adopté des amendements à l’article 319 du Code pénal par 135 voix contre 0, avec trois abstentions. La nouvelle loi double, pour la porter à 10 ans, la peine d’emprisonnement maximale pour les relations entre personnes du même sexe et augmente les amendes de 2 millions à 10 millions de francs CFA (environ 3 000 à 17 000 dollars américains).  

La loi prévoit des peines pouvant aller jusqu’à sept ans de prison et une amende de 500 000 à 5 000 000 francs CFA (entre 850 et 8 500 dollars américains) pour les personnes accusées de promouvoir l’homosexualité ou de soutenir ou financer des personnes et des organisations LGBT.  

Elle impose également aux juges de ne pas suspendre les peines ni de réduire les durées d’emprisonnement en dessous de la peine minimale recommandée. 

Arrestations et détentions arbitraires 

Selon des données publiées en juillet par le HIV Justice Network, depuis début février, les autorités « ont arrêté plus de 300 personnes pour des actes contre nature » dans différentes villes du Sénégal. Les données recueillies par la RADDHO indiquent que 212 personnes ont été arrêtées entre février et juillet.  

RADDHO a déclaré à Human Rights Watch que ses données indiquaient que la majorité des arrestations avaient été effectuées par des gendarmes de l’unité de Keur Massar. Keur Massar se trouve à environ 25 kilomètres à l’est du centre-ville de Dakar.

Le 25 juin, la gendarmerie du district de Keur Massar a arrêté le 101ème suspect dans le cadre de la vague d’arrestations qui a débuté en février, selon les médias. Les agents ont déclaré que ces arrestations faisaient suite à l’analyse d’un téléphone portable saisi sur l’un des douze hommes arrêtés en février.  

Le 30 juillet, les médias internationaux ont rapporté que les gendarmes de Keur Massar avaient arrêté huit femmes qui ont été placées en détention provisoire. Les gendarmes ont utilisé les données téléphoniques de deux d’entre elles, qui auraient entretenu une relation amoureuse, pour identifier et arrêter les six autres. Outre les « actes contre nature », les enquêteurs ont également invoqué des allégations de proxénétisme, de corruption de mineurs et d’infractions liées à la drogue.  

Dans la région de Thiès, à environ 70 km à l’est de Dakar, la police a arrêté cinq hommes en décembre 2025 pour avoir fumé de la chicha, un produit du tabac interdit par la législation locale, et les a détenus pendant deux jours avant de les présenter à une autorité judiciaire. Le procureur a ordonné leur mise en détention provisoire pour « actes contre nature », mais a abandonné les poursuites et les a libérés un mois plus tard faute de preuves. Ils ont déclaré penser que des voisins les avaient dénoncés aux autorités en raison de leur orientation sexuelle.  

L’un des cinq, un homme de 23 ans, a déclaré :  

Nous avons été arrêtés alors que nous préparions un défilé de mode chez moi. Vers 21 heures, trois policiers sont arrivés, nous ont emmenés au commissariat et ont confisqué nos téléphones […] Nous avons été détenus pendant deux jours, puis conduits au parquet de Thiès et inculpés d’actes contre nature, bien que nous n’ayons pas été pris en flagrant délit […] Je pense que nos voisins ont dit à la police que nous étions homosexuels parce qu’ils étaient jaloux de notre succès dans la mode.

Il a ajouté : « Nous avons été battus, fouettés et giflés, et traités d’homosexuels… J’ai été blessé à la cuisse, ce qui me fait encore mal aujourd’hui. »

Un travailleur social intervenant à Rebeuss, le plus grand centre de détention du Sénégal, situé à Dakar, a déclaré avoir été témoin de discriminations de la part du personnel pénitentiaire et des détenus à l’encontre de ceux soupçonnés d’homosexualité : « [Les détenus LGBT] sont exclus des activités communes, se voient refuser la participation aux séances de prière collectives et sont contraints d’accéder aux services, y compris au coiffeur, séparément des autres prisonniers. Dans certains cas, ils sont même contraints d’effectuer des tâches ménagères. »

Détention provisoire prolongée 

Depuis février, une seule personne arrêtée pour « actes contre nature » a été condamnée, selon les médias locaux. Le 10 avril, le tribunal de district de Pikine-Guédiawaye, dans la banlieue de Dakar, a condamné un homme de 24 ans, arrêté une semaine plus tôt, à six ans de prison et lui a infligé une amende de 2 millions de francs CFA (environ 3 300 dollars américains) après l’avoir reconnu coupable d’« actes contre nature » et d’ « outrage public à la pudeur ». Il n’était pas représenté par un avocat, comme c’est souvent le cas pour les personnes accusées d’ « actes contre nature », qui peuvent se voir refuser l’accès à une représentation juridique ou avoir des difficultés à trouver des avocats disposés à les défendre. 

Un avocat de Dakar a déclaré à Human Rights Watch que bon nombre des personnes arrêtées pour des faits liés à l’homosexualité restent en détention provisoire parce que les procureurs ont ajouté des chefs d’accusation supplémentaires, notamment l’association de malfaiteurs, la mise en danger de la vie d’autrui, la transmission délibérée du VIH ou le trafic de stupéfiants. Selon cet avocat, ces chefs d’accusation supplémentaires nécessitent souvent des enquêtes plus longues et sont utilisés pour justifier la prolongation de la détention provisoire. 

La législation sénégalaise limite généralement la détention provisoire à six mois pour les infractions mineures, sans limite pour certains crimes graves tels que le meurtre, les atteintes à la sécurité de l’État et le détournement de fonds publics. Le droit international des droits humains exige que la détention provisoire soit une exception et non la règle, et qu’elle soit justifiée au cas par cas. Toute personne placée en détention provisoire a droit à un procès dans un délai raisonnable ou à sa libération. La durée excessive de la détention provisoire reste une préoccupation majeure au Sénégal, comme l’ont indiqué plusieurs organisations de la société civile et responsables gouvernementaux interrogés.  

Le 7 août, le tribunal de district de Pikine-Guediawaye a officiellement clos l’instruction dans l’affaire concernant les 12 hommes arrêtés le 9 février et 87 autres personnes interpellées dans le cadre de cette même vague de répression. Le tribunal a classé sans suite les poursuites à l’encontre de 28 d’entre eux et les a remis en liberté, mais 71 autres sont toujours renvoyés en jugement pour association de malfaiteurs et actes contre nature. Le tribunal a également rejeté les chefs d’accusation de « mise en danger de la vie d’autrui » et de « transmission volontaire du VIH ». Cette décision soulève des questions quant au maintien en détention des 12 accusés, car les besoins de l’instruction, généralement invoqués pour justifier une détention provisoire prolongée, pourraient ne plus s’appliquer.  

Obstacles à la représentation juridique 

Human Rights Watch a constaté que la nouvelle infraction de « promotion de l’homosexualité » a eu un effet dissuasif sur l’accès à une représentation juridique. Des avocats et des défenseurs des droits humains ont fait part de leur inquiétude quant au fait que la défense de personnes poursuivies en vertu de l’article 319 pourrait les exposer à des répercussions professionnelles, sociales, voire juridiques. « Comment pouvons-nous défendre des personnes arrêtées sans être accusés de promotion [de l’homosexualité] ? », a déclaré un avocat. « C’est pourquoi il y a une telle réticence. » 

L’avocat a décrit de sérieux obstacles à l’accès à une représentation juridique, affirmant que les détenus, y compris son propre client, subissaient des pressions pour renoncer à leur droit à une représentation juridique. Il a également indiqué que les autorités interrogeaient fréquemment les détenus et obtenaient des déclarations en l’absence d’un conseil juridique.  

Le 9 février, l’avocat a déposé deux plaintes devant la Cour d’appel de Dakar, l’une en son nom propre et l’autre au nom de son client, contre un commandant de gendarmerie qui avait fait pression sur ce dernier pour qu’il renonce à son droit à une représentation juridique. Il a déclaré en septembre qu’aucun progrès n’avait été enregistré dans aucune des deux affaires.

Un autre avocat a fait part de ses inquiétudes quant au respect des garanties procédurales par les gendarmes. Il soupçonnait les autorités d’avoir obtenu les « aveux » de ses clients sans que ceux-ci aient pleinement compris la procédure et les implications de leurs déclarations.

Dépistage forcé du VIH ; divulgation d’informations médicales 

La RADDHO et le HIV Justice Network ont indiqué à Human Rights Watch que les autorités avaient contraint la plupart des détenus à se soumettre à un dépistage du VIH et que, lorsque les résultats s’avéraient positifs, elles les inculpent de « transmission délibérée du VIH » et de « mise en danger de la vie d’autrui », en plus des infractions prévues à l’article 319 du Code pénal modifié. En vertu de l’article 36 de la loi sénégalaise de 2010 sur le VIH/sida, toute personne sachant qu’elle est séropositive et ayant des rapports sexuels non protégés est passible d’une peine de 5 à 10 ans de prison et d’une amende.  

La gendarmerie de Keur Massar a officiellement déclaré avoir exigé que les personnes arrêtées se soumettent à des tests de dépistage du VIH. La police nationale a également procédé à de tels tests et utilisé le statut sérologique dans le cadre de procédures pénales, comme elle l’a indiqué dans son communiqué du 13 juin.

« Nous avons connaissance de tests de dépistage du VIH réalisés sans consentement par la gendarmerie et de la divulgation du statut sérologique des personnes », a déclaré un médecin à Human Rights Watch.

Les conséquences de ces pratiques se sont étendues au-delà des détenus individuels. Des professionnels de santé ont indiqué que le recours aux services liés au VIH avait fortement diminué et attribuent cette baisse à la crainte d’une arrestation, à la divulgation forcée et à la stigmatisation sociale. « Si, à cause de la loi, les gens décident de ne plus se rendre dans les centres de santé, cela devient un problème de santé publique », a déclaré un médecin.

Le ministère de la Santé publique et le Conseil national de lutte contre le sida (CNLS), organisme gouvernemental chargé de diriger et de coordonner la riposte au VIH au Sénégal, ont publié des communiqués conjoints sur Facebook les 11 et 23 février, soulignant les efforts nationaux visant à traiter et à prévenir le VIH/sida et à soutenir les personnes vivant avec le VIH/sida, ainsi que la nécessité de séparer les dossiers médicaux et judiciaires, et la difficulté d’établir la transmission intentionnelle.

Dans un communiqué de presse du 18 mars, le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), qui milite en faveur d’une action mondiale contre la pandémie de VIH/sida, a exprimé ses inquiétudes quant à l’impact de la loi amendée et a appelé le Sénégal à protéger la confidentialité des informations médicales et la relation patient-professionnel de santé, en tant que fondements non négociables d’un système de santé performant.  

Atteintes à la vie privée et à la confidentialité

De nombreux reportages des médias locaux sur les affaires récentes contiennent des informations personnelles très détaillées concernant des personnes arrêtées par les forces de sécurité. Dans au moins quatre cas, ces informations reprennent presque mot pour mot celles figurant dans les dossiers d’enquête, ce qui laisse supposer que des informations confidentielles ont été directement communiquées aux journalistes.  

« Nos photos et les objets trouvés [par la police] chez moi, comme des lubrifiants et des comprimés antirétroviraux, ont été publiés dans les journaux et sur les réseaux sociaux », a déclaré cet homme de 23 ans.

Dans une affaire très médiatisée, cas rare où le détenu bénéficiait d’une représentation juridique après son arrestation, les gendarmes de Keur Massar ont interpellé un artiste populaire pour « actes contre nature », et son nom, sa séropositivité et d’autres informations confidentielles ont été divulgués peu après dans les médias.  

Comme l’a souligné un journaliste sénégalais : « La publication d’informations “scandaleuses” sur un sujet aussi tabou que l’homosexualité au Sénégal est devenue de plus en plus un moyen de susciter l’intérêt du public. Cette pratique transforme la souffrance des personnes en spectacle, sans se soucier des graves conséquences pour ceux dont la vie privée et la dignité sont bafouées. » 

Conséquences de la répression sur la santé mentale

La répression gouvernementale a eu de graves répercussions sociales et psychologiques sur les personnes LGBT à travers tout le pays. Les personnes LGBT interrogées ont déclaré avoir éprouvé de la peur, de l’anxiété, de la dépression et des pensées suicidaires ; beaucoup se sont cachées, ont restreint leurs déplacements, se sont retirées de la vie sociale et en ligne, ont déménagé ou ont abandonné leur téléphone portable pour éviter d’être repérées par les forces de sécurité. 

Un étudiant de 22 ans a déclaré avoir été contraint de déménager après avoir été victime de menaces verbales et de harcèlement : 

Dans le quartier où je me trouvais, les gens ont commencé à m’insulter. Ils me disaient des choses comme « la prochaine fois, ce sera ton tour » quand je passais [près d’eux]. Les enfants allaient même jusqu’à me suivre en chantant « goor-jigeen » [terme wolof désignant un homme qui ressemble à une femme et se comporte comme telle], tandis que les adultes ne disaient rien. Je ne pouvais même pas me défendre. Je savais que si je disais quelque chose, ils s’en prendraient tous à moi. Pour rentrer chez moi, je devais attendre qu’il fasse nuit pour que personne ne me remarque.

Un animateur communautaire de 27 ans, à Dakar, a déclaré que cette peur constante avait transformé la vie quotidienne « en un état s’apparentant au confinement lié au COVID » :  

Nous avons suspendu toutes nos activités, y compris en ligne. Désormais, personne ne fait plus confiance à personne. Il y a un manque total de sécurité. Je sais que j’ai un pied en prison. Je peux être arrêté à tout moment parce que je suis un leader communautaire. Même si je ne suis pas en prison pour l’instant, je vis comme si j’y étais. La vie a complètement changé.

Un autre homme de 21 ans, parmi ceux arrêtés en décembre 2025, a déclaré qu’après sa libération en janvier, il vivait caché dans le centre du Sénégal, incapable de rentrer chez lui par crainte que ses proches ne s’en prennent à lui :

J’ai reçu un appel de ma mère me disant de ne pas rentrer à la maison. Apparemment, mes demi-frères et certains de mes cousins m’attendaient et étaient prêts à me donner une leçon. Je me cache depuis. Je n’ai même pas pu rentrer chez moi pour récupérer quelques affaires. Je me suis retiré de plusieurs groupes en ligne et j’ai désactivé mes comptes sur les réseaux sociaux. Beaucoup de mes amis sont partis en Gambie, en Mauritanie ou au Maroc. Je reste ici parce que je suis le seul enfant de ma mère.

Un homme de 35 ans, à Ziguinchor, a déclaré que son compagnon était parti sans préavis vers un pays voisin, ce qui lui causait une détresse psychologique : 

Mon compagnon a quitté le pays de nuit à moto lorsqu’il a appris que ses amis proches avaient été arrêtés et que la police avait fait une descente chez lui. Il a jeté son téléphone. Il vit dans des conditions précaires de l’autre côté de la frontière. Il n’a pas ses médicaments. J’ai peur pour lui.

Une psychologue de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar a déclaré que ses consultations sur le campus « avaient triplé » depuis mars. « De nombreux patients sont des jeunes hommes souffrant d’anxiété sévère, d’hypervigilance, d’un retrait de la vie sociale et de comportements obsessionnels motivés par la peur d’être perçus comme LGBT et d’être attaqués. »

Recommandations 

À l’attention du président du Sénégal  

  • Ordonner la libération immédiate de toutes les personnes détenues arbitrairement depuis février en vertu de l’article 319 du Code pénal ;  
  • Saisir le Conseil constitutionnel de la loi amendée afin qu’il examine sa compatibilité avec les garanties constitutionnelles relatives au droit à la vie privée, à l’égalité devant la loi, à la non-discrimination et au droit à un procès équitable. 
  • S'engager publiquement, avant les Jeux olympiques de la jeunesse, à garantir que tous les participants, visiteurs et résidents seront protégés contre la discrimination et les arrestations arbitraires.  

À l’Assemblée nationale  

  • Abroger l’article 319 dans son intégralité, y compris les dispositions du Code pénal modifié qui criminalisent la « promotion » ou la « glorification » de l’homosexualité, ainsi que le financement ou le soutien aux personnes et organisations LGBT. 
  • Lancer une révision législative visant à supprimer la séropositivité au VIH en tant que circonstance aggravante.  

Au gouvernement sénégalais

  • Ouvrir une enquête sur les abus avérés commis à l’encontre des personnes LGBT et traduire les responsables en justice
  • Donner instruction aux autorités judiciaires de faire respecter les lois nationales et internationales afin de garantir l’accès à une représentation juridique pour tous les détenus et de veiller à ce que les avocats puissent représenter leurs clients sans intimidation, harcèlement ni risque de poursuites.  
  • Veiller à ce que la détention provisoire soit une mesure exceptionnelle, et non une procédure standard, et à ce que toute personne placée en détention provisoire ait la garantie d’être jugée dans un délai raisonnable ou d’être libérée.  
  • Interdire le dépistage forcé du VIH, garantir le consentement éclairé pour tout examen médical, empêcher l’utilisation d’informations médicales confidentielles dans le cadre de procédures pénales et protéger le secret médical, notamment en interdisant la divulgation aux médias des informations relatives à la santé des détenus.
  • Ouvrir une enquête indépendante sur l’affaire concernant un commandant de gendarmerie qui a fait pression sur un détenu pour qu’il renonce à son droit à une représentation juridique avant de divulguer la séropositivité de ce dernier à des journalistes.  
  • Respecter et protéger les droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique, y compris pour les personnes et les organisations défendant les droits des personnes LGBT. 

Au Conseil national de l’ordre des médecins 

  • Réaffirmer que le dépistage forcé du VIH constitue une violation de l'éthique médicale. 

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