Teresa M., une femme guatémaltèque âgée de 30 ans, venait juste de quitter son domicile pour se rendre à son travail dans une usine de fabrication de placards lorsqu'elle a été interceptée par la police de l'Alabama, en juin, et interrogée sur son statut migratoire. Elle se trouvait dans la voiture d'un collègue. Teresa, qui vivait aux États-Unis depuis déjà sept ans, a déclaré ignorer la raison de ce contrôle.
Teresa, mère d’une fille de 12 ans et de deux garçons âgés de 6 ans et 1 an, n’a pas eu le temps de voir ses trois enfants. Elle a été emmenée directement en prison, où elle a passé la nuit avant l'arrivée d’agents fédéraux de l'immigration. Elle a été transférée successivement dans trois centres de détention pour immigrants, d'abord à Birmingham, puis à Tuscaloosa, et enfin dans l'État de Louisiane. Lors du trajet, les agents lui ont imposé un choix impossible : emmener ses enfants avec elle pour subir la détention et une expulsion probable, ou les laisser sur place avec leur père.
« J’ai envisagé d’emmener mes enfants », a-t-elle expliqué, « mais ma fille a déjà subi trois interventions chirurgicales et doit encore en subir une autre l’année prochaine. » Elle a ajouté que son fils de 6 ans suivait une thérapie orthophonique, un traitement auquel il serait plus difficile d’accéder au Guatemala.
Bien qu’elle ait envisagé d’emmener son plus jeune enfant avec elle au Guatemala, elle a décidé que ses enfants devaient rester aux États-Unis. « J’ai dit à mon mari que je me débrouillerais, et qu’il devait s’occuper des enfants. »
Teresa a décrit une audience expéditive devant un juge, au cours de laquelle on lui a demandé de signer des documents indiquant qu’elle acceptait de partir volontairement.
Human Rights Watch a rencontré Teresa au Guatemala, juste après l'atterrissage de son vol d'expulsion. Épuisée, elle était assise dans un hangar aux murs en aluminium, situé juste à côté du tarmac, qui avait été transformé en centre d'accueil improvisé pour les personnes expulsées des États-Unis. Des sacs en plastique blanc contenant les effets personnels des personnes expulsées – recueillis par le service américain de l’immigration et des douanes (US Immigration and Customs Enforcement, ICE) – étaient empilés contre un mur.
Les enfants de Teresa ont été profondément affectés par son absence, surtout le bébé. « Les premiers jours [après l'arrestation], le plus jeune ne faisait que pleurer », a-t-elle confié. « Il ne voulait pas manger. »
Teresa, dont nous avons modifié le prénom pour protéger sa vie privée, fait partie de dizaines de parents auprès de qui Human Rights Watch a mené des entretiens après leur expulsion des États-Unis ces derniers mois ; nous avons également modifié leurs prénoms ci-après. À maintes reprises, ils ont décrit l'angoisse de la séparation d'avec leur famille et la souffrance endurée par leurs enfants en leur absence.
Plus de 540 000 personnes ont été expulsées depuis le début du second mandat de l'administration Trump en janvier 2025. L'été 2026 a vu une intensification des arrestations par l'ICE, visant notamment des personnes sans citoyenneté américaine et sans casier judiciaire. Ces mesures d'application des lois sur l'immigration ont entraîné des conséquences dévastatrices, non seulement pour les personnes détenues ou contraintes de quitter le pays, mais également pour les enfants restés sur place.
« Je n'ai pas pu embrasser mon fils »
Pierre R. a fui Haïti pour les États-Unis avec sa femme en 2019, après qu'un groupe criminel a attaqué leur domicile à Port-au-Prince et tué ses parents. Aux États-Unis, il a bénéficié du statut de protection temporaire (Temporary Protected Status, TPS), un programme qui protège les personnes de l'expulsion vers des pays désignés comme dangereux, et il a demandé l'asile.
Pierre vivait en Floride où il travaillait dans un hôtel, assurant le nettoyage, le transport des fournitures et, par la suite, la formation des nouveaux employés. « Le travail était dur, mais je m’en sortais bien », a-t-il déclaré à Human Rights Watch lors d’un entretien en août. Son fils, aujourd'hui âgé de 5 ans, est né aux États-Unis, où il va à l’école.
« Là-bas, les gens me connaissaient », a déclaré Pierre en repensant à sa vie en Floride. « Mes collègues connaissaient ma femme et mon fils, mes voisins nous connaissaient et nous soutenaient, et nous allions à l’église le dimanche. »
Les Haïtiens vivant aux États-Unis bénéficiaient de la protection du TPS depuis 2010 en raison de crises humanitaires et de violences persistantes et fluctuantes en Haïti. L’année dernière, l’administration Trump a entrepris de mettre fin au TPS pour les Haïtiens et, fin juin 2026, au terme d’une longue procédure judiciaire, la Cour suprême des États-Unis a autorisé cette annulation.
En mai dernier, un mois avant que l’affaire ne soit tranchée par la Cour suprême, des agents de l’ICE ont arrêté Pierre lors d’un contrôle de routine.
« J’y suis allé parce que j’ai toujours respecté les règles d’immigration », a déclaré Pierre. « Je pensais que j’allais signer quelques papiers et rentrer chez moi pour retrouver ma famille. Au lieu de cela, ils m’ont arrêté. »
Pierre a déclaré que les services d'immigration l'avaient informé que son permis de travail lié au TPS avait expiré. Il a expliqué qu'il avait fait sa demande de renouvellement dans les délais requis, mais qu'il n'avait pas encore reçu de réponse. Il a ajouté qu'il avait également une demande d'asile en cours.
Pierre a été détenu pendant deux mois dans deux centres de rétention pour migrants en Floride, dont le Krome North Service Processing Center, où Human Rights Watch avait documenté des traitements cruels, inhumains et dégradants dans un rapport publié l'année dernière. Un récent rapport de surveillance du Bureau de l'inspecteur général du département américain de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security, DHS) a révélé que le centre Krome n'avait pas respecté les normes du DHS, notamment celles relatives aux soins médicaux, à la sécurité alimentaire et à l'usage de la force.
Le 20 août, après près de trois mois de détention, Pierre a été expulsé vers Haïti. Il figure parmi les centaines de Haïtiens expulsés par les autorités américaines vers leur pays d'origine, où ils voient leur vie et leur sécurité menacées et ne bénéficient que de peu, voire d'aucun soutien.
Sa femme et son fils sont restés en Floride.
« J'ai travaillé pour que [mon fils] puisse grandir sans la peur, la violence et l'incertitude que j'avais connues en Haïti », a déclaré Pierre. « Je n'ai pas pu embrasser mon fils. Ma femme se retrouve désormais seule pour assumer le loyer, les factures et notre enfant. Elle me dit qu'il m'attend toujours, et qu'il demande si je serai là quand il rentrera de l'école. »
« Une source de réconfort »
La Dre Cecilia G. exerce en tant que pédiatre dans un centre de santé de Los Angeles qui dispense des soins à des familles immigrantes. Issue elle-même d’une famille immigrée, Cecilia a pu constater comment le soutien « peut changer la trajectoire de la vie d’un enfant, de la vie d’une famille ».
« On ne peut pas changer ce qui est arrivé à une personne, mais on peut la soutenir à ce moment-là et, espérons-le, être un allié ou une source de réconfort », a-t-elle déclaré à Human Rights Watch lors d’un entretien en septembre.
Ces dernières années, elle a pris en charge des enfants traumatisés par l'arrestation, la détention ou l'expulsion de leurs proches. « J'ai vu deux ou trois adolescents qui ont subi des répercussions importantes sur leur santé mentale », a-t-elle indiqué. Elle a évoqué le cas d'un jeune de 15 ans qui « a ingéré une grande quantité de médicaments pour tenter de mettre fin à ses jours, parce que son parent avait été emmené. »
Des recherches dans le domaine de la santé publique ont montré que la séparation familiale – ou la crainte de celle-ci – peut entraîner des répercussions considérables sur les enfants, provoquant stress, anxiété, dépression, troubles du sommeil et modifications du comportement.
Cecilia a souligné les effets potentiels à long terme des expériences traumatisantes vécues durant l'enfance.
« Nous savons qu’à terme, cela peut entraîner des maladies chroniques et accroître le risque d’autres affections chroniques », a-t-elle expliqué. « Ce n’est pas quelque chose que nous allons observer uniquement aujourd’hui. C’est une situation qui aura des répercussions dans 10 ou 20 ans. Ces enfants se souviendront de cette période. »
Une partie de son travail consiste à amener les parents à réfléchir aux conséquences potentielles pour leurs enfants d’une confrontation avec les services de contrôle de l'immigration. Cela comprend une aide aux familles dont les enfants ont des problèmes de santé à élaborer des plans pour le cas où les parents seraient séparés de leurs enfants. Cecilia les exhorte à désigner un mandataire médical, une personne capable d'aider à prendre des décisions concernant les soins de santé des enfants si nécessaire. Cependant, de nombreuses familles peinent à le faire. « Nous constatons que beaucoup de personnes au sein de cette communauté ne bénéficient que de peu de soutien », a-t-elle déploré. « Il n’y a pas d’autre adulte pour s’occuper de leur enfant… même en cas d’urgence. »
Elle a fait part de ses inquiétudes concernant une jeune patiente, citoyenne américaine atteinte d'une grave affection cardiaque. « Cette patiente est médicalement très fragile... [Elle] est admise en soins intensifs tous les deux mois, en raison de ses problèmes cardiaques », a expliqué Cecilia. « Elle enchaîne les interventions chirurgicales depuis des années. »
Un membre de la fratrie de la patiente – une jeune personne adulte – a été arrêté(e) par des agents de l’ICE, placé(e) en détention pendant plusieurs mois, puis expulsé(e) fin 2025, laissant la mère seule pour s’occuper de l’enfant. Terrifiée, la mère envisage désormais de retourner dans son pays d’origine avec la patiente, une décision qui inquiète Cecilia. « Je crains vraiment que ma jeune patiente ne survive pas si elle retourne dans son pays d’origine, car son état de santé est extrêmement fragile », a expliqué Cecilia. « Mais la mère est dans une situation de désespoir total et refuse absolument d’être séparée de son enfant, ce qui est tout à fait compréhensible. »
Cecilia comprend le choix difficile auquel certains parents sont confrontés : « Comment concilier le besoin de tous ces médicaments ou interventions spécifiques et l’éventuel retour dans un lieu qui ne peut pas les fournir ?... Cela place de nombreux parents dans un dilemme et ils ont peur. »
« J’ai perdu ma fille »
Jeremiah C. s’est entretenu avec Human Rights Watch en août, peu après avoir été expulsé vers le Guatemala, son pays natal. Il avait été intercepté en Floride puis arrêté pour conduite sans permis, avant d’être rapidement placé en détention par les services de l’ICE. Il s’inquiétait pour les moyens de subsistance de sa famille, privée des revenus qu’il tirait de son travail dans le bâtiment. Son épouse ne pourrait pas subvenir seule aux besoins du foyer. Le couple a trois enfants : deux enfants adolescents provenant d’une précédente union de son épouse, et une fille de deux ans, citoyenne américaine.
Jeremiah était le principal responsable de sa fille de deux ans. « Je m'occupais de ses repas et je dormais à ses côtés », a-t-il expliqué. « C'est moi qui l'emmenais à la crèche. C'est ma première enfant, et je m'occupais d'elle autant que possible. »
Depuis l’absence de Jeremiah, sa fille a du mal à dormir. Jeremiah a indiqué à Human Rights Watch qu'elle avait perdu un peu plus de trois kilos, et que souvent elle refusait encore de s'alimenter.
Il ne pense pas que sa famille puisse être réunie, car sa femme possède un permis de travail et souhaite rester aux États-Unis avec ses enfants.
« Je [travaillais] en gagnant un bas salaire, je [payais] mes impôts, mais un seul contrôle de police et c’est fini », a-t-il déclaré. « J’ai perdu ma fille. »
..............