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Syrie : Les civils peu protégés dans le nord-est du pays

Les parties au conflit devraient respecter les droits des civils, autoriser la livraison d’aide humanitaire et enquêter sur les allégations d'abus

Des membres des forces de sécurité syriennes surveillaient l’entrée principale du camp d'al-Hol, détenant des familles de membres présumés de l’EI et situé dans la province d'al-Hasakah dans le nord-est de la Syrie, le 21 janvier 2026. La veille, les forces kurdes FDS s’étaient retirées de cette zone.  © 2026 Rami Alsayed/NurPhoto via AP Photo

(Beyrouth) – Les deux parties au conflit dans le nord-est de la Syrie, entre les forces gouvernementales et les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par des Kurdes, devraient protéger les civils et respecter les droits humains dans le cadre de leurs opérations, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. 

Ces deux forces devraient s’abstenir de bloquer arbitrairement l'acheminement d'aide humanitaire, de détruire des infrastructures essentielles ou d’entraver l'accès à ces structures. Elles devraient plutôt soutenir fortement les personnes déplacées, y compris les individus suspectés de liens avec l'État islamique (EI) et leurs proches détenus illégalement dans des camps ; elles devraient aussi éviter de procéder à des arrestations arbitraires et s’assurer que les personnes détenues ne soient ni harcelées ni maltraitées. 

« Dans le ping-pong propagandiste entre les forces gouvernementales syriennes et les FDS qui s’accusent mutuellement de commettre des abus, ce sont les civils qui paient le prix fort », a déclaré Adam Coogle, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « La prise ou le maintien d'un territoire lors d’opérations militaires ne devrait pas se faire au détriment des droits des personnes qui y vivent. » 

Human Rights Watch a mené des entretiens avec huit personnes, et a examiné des vidéos partagées en ligne ainsi que des rapports d'autres groupes sur les conditions de vie des civils du nord-est de la Syrie. 

Le 6 janvier, des affrontements ont éclaté entre les forces du gouvernement syrien de transition et les FDS dans deux quartiers à majorité kurde d'Alep. Le 17 janvier, la confrontation militaire s’est accrue : les autorités syriennes de transition ont pris le contrôle des gouvernorats de Raqqa et de Deir Ezzor, et leurs forces ont avancé vers des zones du gouvernorat d'al-Hasakah. Le 18 janvier, les autorités de transition et les FDS ont conclu un accord sur la cessation des hostilités. 

Cet accord conférait aux autorités de transition le contrôle total des frontières internationales, ainsi que des champs pétroliers et gaziers, et prévoyait l'intégration complète des FDS au sein des forces de sécurité syriennes. Cependant, selon des observateurs, le cessez-le-feu a été rompu à plusieurs reprises, parallèlement à des négociations sur certains aspects de l'accord. Le 20 janvier, les deux camps ont annoncé la mise en place d’un nouveau cessez-le-feu, d’une durée de quatre jours. 

Les deux camps ont précédemment commis de graves violations des droits humains dans des contextes similaires, notamment des exécutions extrajudiciaires, le recrutement militaire d'enfants, et la profanation de cadavres. Les forces des deux camps semblent avoir a nouveua commis des violations du droit international dans le cadre de l'escalade actuelle, a déclaré Human Rights Watch.

Les belligérants devraient prendre toutes les mesures possibles pour assurer la protection des civils et des biens civils lors d’opérations militaires. Le droit de la guerre interdit strictement les attaques indiscriminées. Les attaques doivent également être proportionnées, ce qui signifie que les pertes civiles ou les dommages aux bâtiments civils prévus ne doivent pas être excessifs par rapport à l'avantage militaire concret escompté.

Les belligérants devraient veiller à ce que les civils souhaitant fuir soient autorisés à le faire, ou s’ils restent sur place, qu'ils soient en sécurité et aient accès à l'aide humanitaire.

Le gouvernement syrien a mis en place des « couloirs humanitaires » à Alep pour permettre aux civils de fuir. Cependant, deux habitants ont déclaré à Human Rights Watch que ces passages étaient toutefois ciblés par des tireurs embusqués, et avaient été bombardés par les forces des deux camps. Un habitant a déclaré que l'Asayish (la police interne kurde) et les FDS empêchaient les gens d'emprunter les couloirs humanitaires, en raison de la reprise des combats. 

La création de couloirs humanitaires ne dispense pas les belligérants de leur obligation d'éviter les victimes civiles et de permettre l'acheminement d'aide à ceux qui restent, a déclaré Human Rights Watch.

Au 18 janvier, 6 000 personnes étaient arrivées dans des camps de déplacés à Alep et dans le gouvernorat d'Al-Hasakah, tandis qu'environ 7 000 personnes étaient en transit, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Deux habitants de Kobané, une ville à majorité kurde du gouvernorat d'Alep également connue sous le nom d'Ayn al-Arab, ont déclaré que de nombreuses personnes déplacées n'avaient pas accès à un abri ou à une alimentation suffisante. Selon les Nations Unies, les personnes déplacées « sont confrontées à une grave pénurie de nourriture [...] et de combustible pour se chauffer, ce qui met en évidence le besoin urgent d'une aide vitale ».

Human Rights Watch a reçu des informations crédibles selon lesquelles les habitants d'Alep et d'al-Hasakah n'ont pas eu accès à l'électricité ni à l'eau pendant plusieurs jours, au cours des affrontements. Un habitant de Kobané a déclaré le 21 janvier qu'ils n'avaient pas eu accès à l'eau ni à l'électricité pendant quatre jours, depuis que les autorités de transition avaient pris le contrôle du barrage de Tishreen. Un autre habitant d'Alep a déclaré que lorsque les affrontements ont éclaté, l'électricité a été coupée. L'utilisation de l'eau et de l'électricité comme armes d'une manière qui affecte de manière disproportionnée les civils constitue un crime de guerre, a déclaré Human Rights Watch.

Des vidéos montrant apparemment les forces de sécurité syriennes arrêtant des dizaines de résidents kurdes à Alep ont commencé à circuler en ligne le 10 janvier. Alors que les FDS affirment qu'il s'agit de civils, les autorités de transition syriennes affirment qu'il s'agit de combattants. Selon l’ONG Syrians for Truth and Justice (STJ) et le Syndicat des avocats kurdes, des dizaines de personnes ont perdu le contact avec leurs proches, et leur sort reste inconnu. 

Human Rights Watch n'a pas été en mesure de vérifier la situation ou l'affiliation des personnes enlevées. En vertu du droit international, les détenus doivent être traités avec humanité et doivent être libérés sans délai à la fin des hostilités actives. Il est interdit aux parties d'arrêter arbitrairement des civils et elles doivent libérer immédiatement et sans condition les civils détenus illégalement et leur permettre de rentrer chez eux. Tous ont le droit d'être en contact avec leur famille. 

Les forces des deux camps se sont mutuellement accusées d'exécutions extrajudiciaires. Human Rights Watch a examiné trois vidéos montrant apparemment des exécutions extrajudiciaires et la profanation de corps. Dans l'une d'elles, mise en ligne le 18 janvier, les autorités de transition semblent entrer dans la prison d'al-Tabqa, dans le gouvernorat de Raqqa, où deux corps ensanglantés d'hommes en civil, dont l'un est pieds nus, gisent sur le sol. 

Les autorités syriennes affirment que les FDS ont tué les détenus avant de se retirer. Les FDS ont nié toute responsabilité, affirmant avoir transféré les prisonniers quelques jours auparavant. Human Rights Watch n'a pas pu vérifier les circonstances.

Dans une autre vidéo, mise en ligne le 10 janvier, des combattants qui seraient affiliés aux autorités de transition jettent un corps, qui serait celui d'une combattante, depuis un immeuble à Alep, tandis que l'homme qui filme la scène s’exclame : « Allahu Akbar ! » (« Dieu est grand »). On ne sait pas si cette femme était encore en vie lorsqu'elle a été jetée du bâtiment. La profanation des corps constitue une violation des lois de la guerre.

Human Rights Watch n'a pas été en mesure d’authentifier ces vidéos. Néanmoins, ces images soulèvent de graves préoccupations, et nécessitent une enquête plus approfondie.

Le nord-est de la Syrie a également été le théâtre d'offensives majeures menées par la coalition dirigée par les États-Unis contre l'EI. Au 19 janvier, plus de 28 000 personnes suspectées d’être des proches de membres de l'EI étaient toujours détenues illégalement dans des conditions mettant leur vie en danger dans les camps d'al-Hol et de Roj, dans le nord-est de la Syrie. Environ 12 500 d'entre elles sont des étrangers provenant de plus de 60 pays. Environ 8 500 personnes se trouvent dans des centres de détention à travers le nord-est de la Syrie.

Le 20 janvier, le ministère syrien de la Défense a pris le contrôle des camps, après le retrait des FDS. Au moins 120 prisonniers, dont plusieurs femmes accompagnées de leurs enfants, se sont échappés, selon les autorités syriennes. Le 21 janvier, le ministère de la Défense a déclaré qu'il contrôlait le camp d'al-Hol et d'autres prisons, et que l'entrée était interdite à toute autre personne. Le camp de Roj reste sous le contrôle des FDS. 

Des femmes détenues dans ces camps ont décrit à Human Rights Watch des incidents de raids, de violences et de pillages. Elles ont déclaré que l'acheminement de l'aide à al-Hol était bloqué depuis plusieurs jours, entraînant des pénuries de nourriture et d'eau. Les travailleurs humanitaires ont déclaré que leurs groupes avaient été contraints de se retirer en raison des troubles. 

Les forces qui contrôlent effectivement les camps et les centres de détention devraient veiller à ce que l'aide humanitaire puisse entrer, et à ce que les résidents des camps ne soient pas maltraités. Toutes les personnes détenues illégalement devraient être libérées, et les autorités devraient assurer leur sécurité jusqu'à ce qu'elles atteignent un lieu sûr. 

Le 21 janvier, les États-Unis ont annoncé une opération visant à transférer jusqu'à 7 000 détenus de l'EI vers l'Irak, précisant qu'ils en avaient déjà transféré 150, y compris des ressortissants de pays tiers. L'annonce ne faisait aucune mention des membres de leur famille se trouvant dans les camps d'al-Hol et de Roj.

Les détenus transférés en Irak risquent toutefois d'y être victimes de disparitions forcées, de torture et de mauvais traitements. Les pays dont des ressortissants suspectés de liens avec l’EI et leurs proches sont détenus dans des prisons et des camps devraient d’urgence fournir une assistance à ceux qui souhaitent rentrer dans leur pays, ou dans un autre pays où ils ne risquent pas de subir des traitements inhumains.

« Les récents événements ont ouvert une boîte de Pandore, avec des complications liées non seulement à l'incapacité de résoudre les problèmes post-EI, mais aussi à la crise plus large due à l’insuffisante protection des communautés minoritaires par les autorités de transition syriennes », a conclu Adam Coogle. « Tant que ces questions resteront sans réponse, nous devrons craindre que l'instabilité persiste en Syrie. »

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