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Tigrayans who fled the conflict in Ethiopia's Tigray region stand on a hilltop overlooking Umm Rakouba refugee camp in Qadarif, eastern Sudan, November 26, 2020

Entretien sur la crise dans la région du Tigré en Éthiopie

Ces personnes ayant fui la région éthiopienne du Tigré, déchirée par un violent conflit, s’etaient rassemblées sur une colline rocailleuse près du camp de réfugiés d'Umm Rakouba à Qadarif, dans l'est du Soudan, le 26 novembre 2020. © 2020 Nariman El-Mofty/AP Images

Les combats dans la région du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, entrent dans leur neuvième mois et pourraient s’intensifier, après que les dirigeants de plusieurs régions éthiopiennes et de sa capitale, Addis-Abeba, ont appelé les habitants, y compris les jeunes, à se mobiliser contre les combattants séparatistes du Tigré. Le conflit a forcé plus de plus de deux millions d’habitants à fuir leurs foyers, et a rendu des millions de personnes dépendantes de l’aide alimentaire. Le gouvernement éthiopien a en outre coupé à plusieurs reprises les services de base dans la région, notamment l’électricité et les communications. Cette mesure – qui s’ajoute aux meurtres, pillages et viols commis par toutes les parties au conflit – a provoqué une crise humanitaire. L’ONU vient de prévenir qu’elle risque de manquer de vivres pour distribuer aux personnes en ayant besoin. Amy Braunschweiger s’entretient avec Laetitia Bader, directrice pour la Corne de l’Afrique auprès de Human Rights Watch, au sujet de la situation désastreuse sur le terrain et de la difficulté de couvrir ce conflit face aux immenses obstacles à l’obtention d’informations en temps réel.

Que savons-nous actuellement de la situation au Tigré ?

En juin dernier, de violents combats ont opposé les forces gouvernementales tigréennes et éthiopiennes, y compris leurs forces alliées de la région d’Amhara et de l’Érythrée voisine. Le 28 juin, les forces tigréennes ont repris la capitale régionale, Mekele, faisant prisonniers des milliers de soldats éthiopiens. Le même jour, le gouvernement fédéral s’est retiré de certaines zones du Tigré, déclarant un cessez-le-feu unilatéral, invoquant de nombreuses raisons, notamment l’acheminement d’une aide essentielle.

Pourtant, le gouvernement a isolé le Tigré après sa déclaration.

Depuis fin juin, les autorités éthiopiennes bloquent les routes de la région et l’accès est sporadique. Même maintenant, les approvisionnements en électricité et en carburant s’amenuisent rapidement, les communications sont coupées et les banques fermées, la disponibilité des espèces étant considérablement limitée, y compris pour les agences d’aide opérant dans la région.

Carte montrant l’emplacement de la région du Tigré, ou un violent conflit a débuté en novembre 2020, dans le nord de l’Éthiopie. © 2021 Human Rights Watch

Il importe de souligner qu’un cessez-le-feu ne devrait pas être nécessaire pour que les parties belligérantes permettent à la population civile d’accéder à l’aide humanitaire, ce qui est une exigence fondamentale du droit régissant les conflits armés.

Les combats se poursuivent. Nous avons reçu des informations faisant état d’exactions dans l’ouest du Tigré, et la semaine dernière, nous avons appris que les combats se sont étendus à la région éthiopienne d’Afar, limitrophe du Tigré à l’est, provoquant la fuite de milliers de personnes.

Quels abus avez-vous constatés au cours des huit derniers mois ?

Au début des combats, les habitants du Tigré ont essuyé des bombardements aveugles de la part des forces gouvernementales éthiopiennes, qui ont fait des dizaines de morts et forcé des milliers de personnes à fuir vers le Soudan ou ailleurs en Éthiopie. Au cours des mois suivants, les troupes d’Éthiopie, d’Érythrée et d’Amhara ont brûlé des récoltes, occupé et pillé des maisons et commis des exécutions extrajudiciaires. Nous avons documenté 10 jours d’horreur dans la ville historique d’Axoum, où les forces éthiopiennes et érythréennes ont bombardé la ville, puis procédé à un pillage généralisé de la ville et des centres de santé. Les forces érythréennes ont répondu à une embuscade en massacrant des dizaines de résidents dans leurs maisons et dans la rue, y compris des enfants. De manière générale, nous avons fait état d’exécutions sommaires, de violences sexuelles, de pillages, de détentions arbitraires et d’attaques visant des usines, des écoles et des hôpitaux.

Deux femmes tigréennes ayant fui le conflit dans la région du Tigré, en Éthiopie, réchauffaient de la nourriture dans le camp de réfugiés d'Umm Rakouba à Qadarif, dans l'est du Soudan, le 25 novembre 2020. © 2020 Nariman El-Mofty/AP Images

L’aide humanitaire ne parvient-elle toujours pas au Tigré aujourd’hui ?

Après une interruption de près d’un mois des vols vers le Tigré, le gouvernement éthiopien a autorisé les vols humanitaires dans la région le 22 juillet, bien que l’ONU ait déclaré que son personnel était soumis à des contrôles stricts et prenant beaucoup de temps.

Gardez à l’esprit qu’au début du mois de juin, 350 000 personnes étaient déjà menacées de famine dans le Tigré. Quatre millions de personnes, 70% de la population, avaient besoin d’une aide alimentaire. Après la déclaration unilatérale de cessez-le-feu du gouvernement, les travailleurs humanitaires ont constaté que les routes, notamment à travers la région voisine d’Amhara, étaient bloquées. Le 1er juillet, un pont qu’il faut traverser pour entrer dans le Tigré central a été détruit et un convoi de 29 camions transportant de l’aide alimentaire contraint de rebrousser chemin. Un convoi d’aide est arrivé au Tigré il y a deux semaines, mais un autre a été attaqué il y a dix jours dans la région d’Afar. Un autre convoi est actuellement bloqué à Afar, en l’attente de l’autorisation du gouvernement.

Les travailleur·euse·s humanitaires ont été en grande partie incapables de fournir de la nourriture et des fournitures médicales. Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies a prévenu plus tôt cette semaine que ses stocks au Tigré pourraient être épuisés d’ici quelques jours.

Pire encore, les travailleurs humanitaires ont été menacés et attaqués. Depuis le début du conflit, 12 d’entre eux ont été tués, dont trois membres du personnel de Médecins sans frontières fin juin. Les forces de défense éthiopiennes ont fait irruption dans les bureaux de l’UNICEF à la fin du mois de juin, démantelant des équipements de communication essentiels. Les belligérants, notamment les forces gouvernementales érythréennes, ont délibérément attaqué et occupé des installations médicales. Au cours des trois dernières semaines, des influenceurs actifs sur les réseaux sociaux ont fait à plusieurs reprises en ligne des déclarations mensongères à propos de travailleurs humanitaires, les exposant ainsi à des risques plus importants.

Que s’est-il passé pour que l’aide alimentaire devienne si essentielle au Tigré ?

Les troupes éthiopiennes et leurs alliés d’Érythrée et de la région d’Amhara ont pillé et brûlé des récoltes et attaqué des usines et des infrastructures. Cette guerre a débuté pendant la saison des récoltes. Nous avons interrogé des Tigréens réfugiés au Soudan qui ont signalé que du matériel agricole et des récoltes avaient été brûlés ou que celles-ci et leur bétail avaient été pillés, notamment par les forces amhara et érythréennes.

Des mois durant, les habitants ont également eu craint de s’exiler, compte tenu des risques auxquels ils étaient confrontés.

Une habitante de la ville de Wukro, dans la région du Tigré dans le nord de l’Éthiopie, marchait devant les décombres une maison endommagée par des tirs d’artillerie menés par des forces alliées au gouvernement fédéral éthiopien, le 1er mars 2021. © 2021 Eduarto Soteras/Getty Images

Comment les restrictions imposées aux communications par le gouvernement fédéral éthiopien nuisent-elles à la population ?

Au moment où je vous parle, les lignes téléphoniques sont de nouveau en panne dans la région. Internet est coupé depuis le début du conflit. Aucun service téléphonique ne met à la portée des gens des informations clés comme les zones qui peuvent être sûres ou alors où se rendre pour recevoir une aide médicale.

Les habitants ne peuvent pas non plus obtenir d’informations au sujet de leurs famille et de leurs amis. J’ai récemment parlé à un médecin qui a fui le Tigré pour se réfugier au Soudan. Sa femme a accouché il y a un mois et n’a toujours pas pu annoncer la nouvelle à ses proches restés sur place.

Cette situation rend aussi extrêmement difficile la tâche des travailleur·euse·s humanitaires pour aider les gens et prendre des décisions relatives à la sécurité ou évaluer les besoins communautaires. Et cela entrave la capacité des journalistes et des organisations de défense des droits humains comme la nôtre à recueillir des informations et rendre compte des abus en cours.

Alors comment avez-vous effectué vos recherches ?

Chaque fois que les lignes de communication sont rétablies, nous discutons avec les gens de la région pour savoir ce qu’ils ont vécu. Nous avons pu corroborer des atrocités et des témoignages à l’aide d’analyses médicolégales et de diverses techniques d’open source, notamment l’imagerie satellite et la vérification de vidéos et de photos.

Quelle est la situation des réfugiés érythréens au Tigré ?

Il y a deux semaines, nous avons reçu des informations alarmantes selon lesquelles les deux derniers camps de réfugiés érythréens au Tigré avaient été pris en étau dans les affrontements que se livrent les forces gouvernementales tigréennes et éthiopiennes. Les parties belligérantes doivent protéger ces personnes vulnérables et la communauté internationale réfléchir à la manière de les soutenir et de les protéger.

Plus tôt dans le conflit, deux autres camps abritant environ 20 000 réfugiés érythréens ont été détruits par l’armée de l’Érythrée, le pays qu’ils avaient fui en raison de la répression et des persécutions qu’ils y subissaient. Les milices tigréennes ont également tué et agressé sexuellement des réfugiés fin 2020, dans ce qui semble avoir été des attaques illégales en représailles à des exactions commises par les forces érythréennes au Tigré à l’époque, notamment des massacres, des pillages généralisés et des violences sexuelles.

De nombreuses informations font état de violences sexuelles à l’encontre des femmes et des filles. Sur quelle aide les victimes de viol peuvent-elles compter ?

L’ONU a signalé plus de 500 cas de violence sexiste rien qu’en mai, y compris contre des filles. Des informations indiquent que des soldats en uniforme sont impliqués dans des viols et des viols collectifs, des femmes et des filles ayant été retenues en captivité des jours durant dans certains cas. Nous estimons que de nombreux autres survivantes n’ont pas été comptabilisées en raison des défis posés par la stigmatisation, la communication et la demande d’aide. La région n’a qu’une seule clinique dispensant des services médicaux complets lors de violences sexuelles.

Des organisations humanitaires ont signalé que des femmes sont exploitées sexuellement en échange d’argent contre de la nourriture. Ces incidents pourraient s’aggraver à mesure que la famine se profile.

Quel est le sort des Tigréen·ne·s vivant en Éthiopie en dehors de la région du Tigré ?

Depuis le début du conflit, les forces de sécurité gouvernementales ont harcelé, profilé, licencié et procédé à l’arrestation arbitraire de Tigréens dans toute l’Éthiopie. De nombreux Tigréens de la capitale éthiopienne, Addis-Abeba, continuent d’y être victimes de discrimination et d’arrestations arbitraires. Le gouvernement a placé en détention secrète des journalistes, des militants politiques et d’autres personnes de tous horizons d’origine tigréenne ; leurs proches ne savent pas comment les localiser. Les forces de sécurité et les autorités locales ont fermé des dizaines d’entreprises tigréennes dans la capitale.

Quel a été l’impact des combats sur le reste du pays ?

Les événements du Tigré ont suscité beaucoup d’attention en raison de la gravité des crimes qui y ont été perpétrés. Mais cela ne se passe pas dans le vide. Depuis plusieurs années, notre organisation et d’autres avons alerté au sujet de la détérioration des droits humains sous le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed dans de nombreuses régions d’Éthiopie.

Rien qu’au cours de l’année écoulée, les forces de sécurité gouvernementales se sont livrées à des exactions dans la région d’Oromia, notamment à des arrestations arbitraires généralisées, des exécutions extrajudiciaires et publiques, des disparitions forcées et le harcèlement de personnes ayant des liens présumés avec les groupes rebelles oromo. La violence selon des lignes ethniques et communautaires a explosé dans les 10 régions d’Éthiopie, provoquant meurtres, déplacements et destruction de biens. Au cours des derniers jours seulement, des violences meurtrières ont été signalées le long de la frontière régionale afar et somalienne.

La situation en Éthiopie s’était détériorée à l’approche des élections nationales de fin juin, auxquelles de nombreuses régions du pays n’ont pas participé en raison de problèmes sécuritaires et de fraude électorale.

Les événements du Tigré se déroulent dans un contexte où les gouvernements fédéral et régionaux n’ont pas réussi à s’attaquer aux problèmes sous-jacents du pays. Les défis structurels et les griefs légitimes n’ont pas été discutés ou traités, et il n’y a eu aucune justice crédible pour les abus et la répression passés commis par le gouvernement ou pour les torts plus récents.

Lorsque Abiy est devenu Premier ministre en 2018, des promesses de réformes radicales ont soulevé un immense espoir. Celles-ci ne se sont pas matérialisées, réduisant cet espoir à néant pour les communautés à travers tout le pays.

Quelle a été la réponse internationale à la situation au Tigré ?

La réponse de l’ONU et des gouvernements exerçant une influence sur les parties au conflit a été lente et mitigée. Au cours des derniers mois, les États-Unis, l’Union européenne et le Royaume-Uni ont déployé des efforts plus concertés pour garantir l’accès à l’aide humanitaire et demander l’ouverture d’enquêtes sur les abus graves. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a établi une commission d’enquête, à laquelle l’Union africaine doit prêter une assistance financière, technique et politique. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) mène une enquête conjointe avec la commission nationale éthiopienne des droits de l’homme.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a été très lent à réagir à la crise, n’inscrivant la situation au Tigré à son ordre du jour qu’à la mi-juillet. Dans le même temps, le Conseil de sécurité de l’ONU était paralysé, discutant de l’Éthiopie pendant des mois à huis clos, certains États membres affirmant que le conflit relevait d’une « affaire interne ». La première séance publique du Conseil de sécurité à ce sujet n’a eu lieu qu’en juin.

Il est essentiel que les principaux organismes internationaux et gouvernements aillent au-delà des condamnations publiques pour prendre des mesures concrètes. Ils devraient faire pression pour que des enquêtes crédibles dirigées par l’ONU soient ouvertes, afin d’ouvrir la voie à des poursuites judiciaires contre les responsables de graves abus. Ils devraient également imposer des sanctions individuelles aux responsables de violations du droit international des droits humains et du droit humanitaire, et imposer un embargo sur la vente d’armes aux belligérants.

N.B. Cet entretien a été légèrement révisé afin d’être condensé.

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