Les journalistes Gaël Mpoyo et Franck Zongwe (en haut, de gauche à droite) et les défenseurs des droits humains Jean-Chrysostome Kijana et Fidèle Mutchungu (en bas, de gauche à droite), de la République démocratique du Congo.

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(Goma) – Deux journalistes et deux activistes des droits humains sont passés dans la clandestinité en République démocratique du Congo, après avoir reçu des menaces à la suite de la diffusion d’un documentaire sur des expulsions massives de populations de terres revendiquées par la famille du président.

Les autorités congolaises et la mission de maintien de la paix des Nations Unies en RD Congo, la MONUSCO, devraient condamner publiquement ces menaces et assurer la sécurité des journalistes, Gaël Mpoyo et Franck Zongwe, et des activistes, Jean-Chrysostome Kijana et Fidèle Mutchungu. Le film documentaire de 27 minutes, intitulé « Mbobero : La raison du plus fort est toujours la meilleure », diffusé le 6 juillet 2018, affirme que depuis 2016, les forces de sécurité de l’État, comprenant notamment des membres de la Garde Républicaine attachés au service de protection rapprochée du président, ont expulsé plus de 2 000 personnes et détruit environ 300 habitations, ainsi qu’un hôpital, à Mbobero, dans la province du Sud-Kivu, dans l’est du pays.

« Les journalistes et les activistes des droits humains qui enquêtent sur des allégations d’abus commis par le gouvernement devraient être en mesure de s’acquitter de leur travail sans subir d’actes d’intimidation ou de représailles », a déclaré Ida Sawyer, directrice adjointe de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le documentaire sur Mbobero suscite de graves inquiétudes qui devraient conduire à l’ouverture d’enquêtes indépendantes, et non pas à des menaces à l’encontre des personnes qui ont révélé les faits. »

Le 5 juillet, veille du jour où le film devait être diffusé dans la capitale provinciale, Bukavu, un responsable gouvernemental de haut rang a téléphoné à Mpoyo, le metteur en scène, le mettant en garde contre la diffusion de son documentaire, affirmant qu’il « énerver[ait] » et « radicaliser[ait] le propriétaire [terrien] » et reconnaissant en même temps qu’il s’agissait du président Joseph Kabila. Ce responsable a confirmé à Human Rights Watch, le 23 juillet, qu’il avait bien eu cette conversation avec Mpoyo.

Le 10 juillet, un inconnu a menacé Mpoyo dans un SMS qui disait : « Petit, là tu joues avec le feu… Tu joues vraiment avec le Raïs [un titre en langue swahilie qui se réfère au président Kabila] ! Je te donne 24 heures pour retirer cette vidéo du site de YouTube si tu veux rester en vie. Mes hommes te surveillent. »

D’autres ont également reçu des messages et des appels téléphoniques menaçants depuis la diffusion du film, y compris Zongwe, le collègue de Mpoyo, ainsi que Kijana et Mutchungu, respectivement président et responsable de programme de la Nouvelle dynamique de la société civile en RD Congo (NDSCI), une organisation congolaise de défense des droits humains qui a été la première à documenter les expulsions.

Le 20 juillet, Kijana a reçu un SMS provenant d’un numéro non identifié, lui disant : « Toi, JC Kijana. Tu es venu à Bukavu pour mettre le feu au Sud-Kivu. Mais attends ! Tu vas être sodomisé jusqu’au sang. Tu n’es pas plus important que les autres. Je sais tout de tes déplacements, jour et nuit. »

Après la diffusion du documentaire, des hommes non identifiés se sont rendus aux domiciles des deux journalistes et des deux activistes, à la recherche de ces derniers. Des hommes qui disaient être à la recherche de Mpoyo ont rendu visite à sa mère à sept reprises. Les quatre hommes ont décidé de se cacher car ils craignaient pour leurs vies.

Des personnes qui étaient des sources citées dans le documentaire auraient également reçu des menaces.

« J’ai publié ce documentaire parce que je croyais que cela aiderait les gens [de Mbobero] », a affirmé Mpoyo à Human Rights Watch le 19 juillet. « Jusqu’à présent, tout le monde, y compris les autorités, a eu trop peur de parler ouvertement de ce dossier incroyablement sensible. »

La NDSCI a affirmé qu’en 2010, la famille du président avait fait l’acquisition de 200 hectares de terres à Mbobero, un village situé à 10 kilomètres de Bukavu. Actuellement, la famille revendique la propriété de 600 hectares dans ce secteur.

Le documentaire montre que l’épouse de Kabila, Olive Lembe, accompagnait les forces de la sécurité d’État, y compris des soldats de la Garde républicaine – une unité d’élite dont la principale responsabilité est d’assurer la protection du président – lors d’un raid contre un village.

« Ils sont venus avec un tracteur pour démolir nos maisons », a déclaré à Human Rights Watch une des victimes des premières expulsions, en janvier 2016. « J’ai vu le gouverneur [de la province du Sud-Kivu] et la femme du président. [À l’hôpital] le chirurgien qui était en train d’opérer un patient leur a demandé d’attendre qu’il ait fini son travail, mais ils ne l’ont pas écouté. » La NDSCI a affirmé que 16 patients avaient alors été contraints de quitter l’hôpital. Puis les forces de sécurité ont entrepris de détruire l’hôpital, ainsi qu’environ 50 maisons situées à proximité.

Le 15 février 2016, les forces de sécurité ont réprimé une manifestation à Bukavu organisée par la NDSCI contre les expulsions et ont arrêté et brièvement détenu Kijana et certains de ses collègues.

Une deuxième, puis une troisième série d’expulsions ont commencé en février 2018. Depuis lors, les forces de sécurité ont détruit environ 230 habitations, a affirmé l’organisation.

De nombreuses familles expulsées, ce qui inclut des centaines d’enfants, font face à des difficultés, entassées avec des familles d’accueil dans des habitations surpeuplées ou dormant en plein air. Le village et ses alentours connaissent une importante présence militaire depuis que les expulsions ont commencé, ce qui rend difficile pour beaucoup de villageois de rejoindre leurs exploitations agricoles. De nombreux enfants qui vivaient dans les habitations qui ont été démolies ne vont plus à l’école. Une école primaire de la région a perdu près de la moitié de ses élèves depuis le début des expulsions. Les familles expulsées n’ont reçu aucune indemnité ou assistance humanitaire de la part de la famille du président ou d’autres autorités depuis que leurs maisons ont été détruites, ont affirmé des activistes et des victimes.

La famille présidentielle a déjà utilisé par le passé la Garde républicaine pour protéger ses intérêts d’affaires et ses propriétés foncières, souvent par l’intimidation et la peur. Human Rights Watch a documenté l’utilisation par la Première dame de la Garde républicaine pour exproprier de force des familles après avoir acheté les terres sur lesquelles elles vivaient à Kilolirwe, dans la province du Nord-Kivu, afin d’y installer un élevage de bovins.

« Olive Lembe m’a chargé de vous dire qu’elle a déjà acheté la terre », a déclaré le chef du village aux habitants en 2014. La Première dame est par la suite apparue lors d’une réunion publique, ordonnant à la population de partir ou de risquer l’expulsion. Plus de 20 témoins ont affirmé à Human Rights Watch que des membres de la Garde républicaine avaient alors incendié plusieurs dizaines de maisons à Kilolirwe, disant aux habitants « de partir, de s’en aller », comme l’a rapporté l’un d’eux.

Bloomberg News a également affirmé que des membres de la Garde républicaine accompagnaient la Première dame à Kilolirwe, lorsque celle-ci avait dit à des agriculteurs d’enlever leurs maisons de fortune ou de regarder les militaires les détruire. L’enquête effectuée en 2016 par Bloomberg sur les avoirs de la famille du président a également fait apparaître que dans l’une des mines de diamants dont la famille est propriétaire dans la province de Kwango, les journalistes de Bloomberg avaient vu des mineurs de diamants donner « des seaux de graviers potentiellement pleins de pierres précieuses en guise de taxe » quand les militaires de la Garde républicaine se présentaient.

Dans une mine de cobalt de la province du Haut-Katanga, où des mineurs ont affirmé qu’ils « travaillaient pour la famille présidentielle sous la supervision des militaires de la Garde républicaine », plus de 100 mineurs sont morts dans des éboulements survenus lors d’une période de six semaines à la fin de l’année 2015, selon des informations publiées par le magazine belge Moustique. Un mineur interrogé par Bloomberg a indiqué que le nombre total des mineurs tués était bien supérieur. 

Les menaces à l’encontre des journalistes et activistes qui ont permis la réalisation du documentaire sur les événements de Mbobero ont été proférées dans le contexte d’une répression gouvernementale accrue alors que le pays est plongé dans une crise politique qui s’aggrave, a déclaré Human Rights Watch. Des élections longtemps retardées sont désormais prévues pour le 23 décembre 2018, mais de sérieux doutes subsistent sur le point de savoir si le président Kabila quittera le pouvoir conformément à la constitution et permettra la tenue d’un scrutin crédible.

« Les autorités congolaises ne devraient jamais entraver la collecte et la publication indépendantes d’informations sur les questions d’intérêt public », a affirmé Ida Sawyer. « Les personnes responsables de harcèlement, de menaces et d’agressions contre des journalistes qui font leur travail devraient faire l’objet d’enquêtes et de sanctions appropriées, quel que soit leur grade ou leur fonction. »

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