Des talibés mendient devant une pharmacie à Dakar, au Sénégal, le 7 mai 2017. 

© 2017 Lauren Seibert/Human Rights Watch
Au début du mois, le gouvernement sénégalais s’est discrètement associé à Interpol pour une opération de lutte contre la traite des êtres humains organisée sur deux jours à Dakar. Dans le cadre de l’opération Épervier, une équipe composée d’officiers de police et d’assistants sociaux – agissant aux côtés d’Interpol et de la Cellule nationale de lutte contre la traite des personnes – a retiré plus de 50 enfants des rues de la capitale sénégalaise. La plupart de ces enfants étaient des talibés, ou élèves d’écoles coraniques, contraints de mendier par leurs maîtres.

Arrestation des trafiquants

L’équipe a emmené ces enfants dans des centres d’accueil pour leur prodiguer des soins et les rendre à leur famille, comme le gouvernement l’avait déjà fait lors d’initiatives similaires. Mais cette fois-ci, quelque chose d’inédit s’est produit : cinq trafiquants présumés, y compris au moins un maître coranique, ont été arrêtés.

Le “maître” en question “plaçait les enfants à différents endroits d’un quartier et leur fixait une somme à verser par jour”, d’après un rapport d’Interpol daté du 6 novembre. Il a été déféré à la justice.

Dans le cadre d’un projet d’Interpol visant à lutter contre la traite des êtres humains au Sahel, l’opération Épervier a appuyé des opérations de courte durée menées par la police nationale au Sénégal, au Niger, au Mali, au Tchad et en Mauritanie. Au total, l’opération a permis de secourir environ 500 victimes, y compris 236 mineurs, et d’arrêter 40 trafiquants présumés.

Plus de 50 000 talibés présents au Sénégal

Le fait d’envoyer des enfants dans des pensionnats coraniques traditionnels reste une pratique bien ancrée dans toute l’Afrique de l’Ouest. Le Sénégal, en particulier, voit un grand nombre de talibés de pays voisins intégrer ces écoles, ou daaras. Plus de 50 000 talibés au Sénégal sont contraints de quémander de l’argent ou de la nourriture par des marabouts peu scrupuleux, et un grand nombre de ces enfants sont victimes de violence.

Au cours des quatre dernières années, je me suis rendue dans des dizaines de daaras où des talibés vivaient dans des conditions sordides. En 2016 et 2017, j’ai documenté cinq cas d’abus sexuels commis par des maîtres coraniques ; plus de 30 cas de talibés battus, enchaînés ou emprisonnés ; et cinq cas de talibés décédés à la suite d’abus qui auraient été infligés par leurs maîtres (voir ici et  les reportages de Human Rights Watch).

Malgré des lois nationales pour lutter contre la maltraitance, le trafic et l’exploitation des enfants, on constate un manque déplorable de volonté d’appliquer la loi qui interdit aux marabouts de violer les droits des enfants.

Des agents et des activistes de la société civile sénégalaise m’ont affirmé que la police s’abstenait régulièrement d’enquêter sur les cas d’abus et de mendicité forcée commis par ces maîtres, tandis que des procureurs abandonnent les enquêtes malgré l’existence manifeste d’un grand nombre de preuves.

La justice au cœur de la solution

Des pressions croissantes s’exercent sur le Sénégal pour que le pays s’attaque à ce problème, et un programme lancé mi-2016 a entraîné le retrait de plus de 1 500 enfants des rues. Cependant, comme l’a révélé un rapport de Human Rights Watch publié en juillet 2017, ce programme a renvoyé plus d’un millier de talibés auprès des maîtres coraniques qui les avaient forcés à mendier, et il ne s’est soldé par aucune enquête ni poursuite judiciaire.

En revanche, l’initiative menée il y a peu avec Interpol montre l’impact que pourrait avoir le fait de veiller à ce que la justice fasse partie intégrante des mesures de protection de l’enfance déployées au Sénégal. Bien que l’opération n’aurait entraîné l’arrestation que de quelques trafiquants présumés, elle pourrait signifier un changement important de stratégie face à ce problème.

En finir avec la mendicité forcée des enfants

La semaine dernière, le monde fêtait la Journée mondiale de l’enfance, vingt-huit ans après l’adoption par l’ONU de la Convention des droits de l’enfant, ratifiée par le Sénégal en 1990. Si le gouvernement sénégalais envisage sérieusement une approche plus complète du problème de la mendicité forcée des enfants – intégrant le retrait des talibés des daaras où ils sont victimes d’abus ou d’exploitation, le retour des enfants dans leur famille, ainsi que l’ouverture d’enquêtes et de poursuites à l’encontre de maîtres responsables d’abus – les enfants sénégalais auront enfin matière à célébrer.