Le moment tant attendu est arrivé. Dix ans après le lancement du projet, le président Emmanuel Macron assistera à l’inauguration du musée du Louvre Abou Dhabi, sur l’île de Saadiyat, la prétendue «île du Bonheur», aux Emirats arabes unis, le 8 novembre 2017. Le musée ouvrira ses portes au public le 11 novembre.

Et pourtant, alors que les brochures vantent ce projet comme s’inscrivant dans une logique de tolérance et d’ouverture à la diversité, la construction du splendide musée a été entachée de controverses et d’abus des droits humains des ouvriers migrants travaillant sur le chantier. Les travailleurs migrants représentent environ 90% de la population active du secteur privé aux Emirats Arabes Unis.

Human Rights Watch a appelé dès 2007 le gouvernement français et le Louvre à s’engager publiquement à protéger les droits des travailleurs et à bannir tout travail forcé sur le chantier. Human Rights Watch a publié trois rapports sur les chantiers de l’île de Saadiyat, dont un sur celui du Louvre, avant d’être interdit d’entrée sur le territoire en 2014.

Notre rapport le plus récent, «Les droits des travailleurs migrants sur l’île de Saadiyat aux Émirats arabes unis», publié en février 2015, documentait de nombreuses violations commises par les employeurs : conditions de travail dangereuses responsables d’accidents du travail et de morts, confiscation de passeports, conditions de vie et de logement déplorables, salaires de misère -voire non-paiement des salaires. A cela s’ajoutait une législation connue sous le nom de «Kafala», un système de parrainage, qui accorde aux employeurs des pouvoirs considérables sur la vie des travailleurs, ainsi que des restrictions au droit de se syndiquer ou de négocier collectivement leurs conditions de travail.

Conditions de vies déplorables

Les dernières observations de la Commission d’experts de l’Organisation internationale du travail (OIT) indiquent qu’en 2016, de nombreux passeports étaient encore confisqués et des salaires non-payés aux Emirats, malgré les lois interdisant ces pratiques. Les travailleurs migrants continuaient d’être sanctionnés s’ils se mettaient en grève. En 2013, plusieurs centaines d’ouvriers des chantiers de l’île de Saadiyat ont été déportés de manière arbitraire par le gouvernement et interdits d’entrée sur le territoire pendant un an pour avoir exercé leur droit de grève. Ces conditions de vie et de travail déplorables sont aussi jugées partiellement responsables de l’augmentation du taux de suicide chez ces ouvriers.

La pression exercée par les ONG et la communauté internationale a pour autant eu un impact notable : plusieurs décrets et résolutions visant à protéger les droits des travailleurs migrants sont récemment entrés en vigueur. Les employeurs sont à présent obligés d’utiliser des contrats de travail standardisés, rédigés par le ministère du travail ; et le système de Kafala a été partiellement réformé afin que les employés puissent légalement briser unilatéralement leur contrat de travail, si ses clauses ont été violées, sans être expulsés du pays. L’OIT a également initié un programme, en coopération avec le gouvernement, pour former des inspecteurs du travail spécialisés dans la protection des travailleurs migrants.

Cela constitue des avancées législatives positives. Mais il est à présent crucial d’assurer le respect de ces lois grâce à un renforcement des inspections du travail. II demeure très difficile de mesurer l’impact de cette nouvelle législation sur les conditions réelles de vie et de travail des ouvriers↓: la répression de la société civile est si sévère qu’elle a réduit au silence les activistes, et les ouvriers qui osent porter leurs revendications se font rares. Human Rights Watch et Amnesty International, mais aussi certains journalistes ainsi que des universitaires s’intéressant à la question des travailleurs migrants, sont désormais interdits d’entrée sur le territoire et ne peuvent s’assurer de la mise en œuvre effective de ces réformes.

Les travaux de construction du Louvre sont désormais achevés et nombreux sont ceux qui considèrent l’édifice comme une prouesse technique et esthétique. Certes, mais au prix d’une trop grande souffrance humaine, dans un pays dont les dirigeants semblent encore largement mépriser les droits humains et qui répriment toute voix critique.

Coalition contre les civils au Yémen

Derrière les fastes de l’inauguration du musée, la pilule de la tolérance est en outre particulièrement difficile à avaler, alors que les Emirats arabes unis sont, avec l’Arabie saoudite, l’un des piliers de la coalition militaire à l’origine de dizaines de frappes potentiellement illégales -dont certaines pourraient être des crimes de guerre, ayant tué et blessé des milliers de civils au Yémen. La coalition aggrave aussi ce qui est déjà la pire crise humanitaire au monde, notamment en imposant de lourdes restrictions sur l’acheminement de l’aide humanitaire destinée à la population yéménite.

Le champagne et la superbe «pluie de lumière» de l’architecte Jean Nouvel ne sauraient faire oublier au président français, ses ministres, ainsi qu’à la communauté culturelle, tous si attachés aux valeurs universelles et à leur rayonnement, le coût humain de ce chantier titanesque et l’ampleur des abus dont les Emirats arabes unis sont responsables. Le président Emmanuel Macron devrait pousser ses proches partenaires à cesser de réprimer toute voix indépendante. Il devrait aussi exhorter les Emirats à mettre un terme aux graves abus de la coalition contre les civils au Yémen.

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