Travailleurs migrants sur l'île de Saadiyat, au large d’Abou Dabi (Émirats arabes unis). Des milliers de travailleurs originaires d'Inde, du Pakistan, du Bangladesh, du Sri Lanka et du Népal sont employés sur divers chantiers, y compris ceux d’un campus de NYU et de filiales des musées du Louvre et du Guggenheim.

© 2010 Samer Muscati / Human Rights Watch

(New York) – De graves préoccupations subsistent quant aux droits des travailleurs construisant à Abou Dabi des filiales des musées du Louvre et du Guggenheim, ainsi qu’un campus de l'Université de New York (NYU), selon un nouveau rapport de Human Rights Watch publié aujourd'hui. Ces institutions ne devraient poursuivre leur implication dans ce projet de grande envergure sur l’île de Saadiyat que si les maîtres d’ouvrage et les promoteurs s’engagent à faire appliquer plus fermement les clauses protégeant les travailleurs et à dédommager ceux qui ont subi des abus, y compris les travailleurs ayant été arbitrairement expulsés après avoir fait grève.

Le rapport de 82 pages, intitulé « Migrant Workers’ Rights on Saadiyat Island in the United Arab Emirates: 2015 Progress Report » (« Les droits des travailleurs migrants sur l'île de Saadiyat aux Émirats arabes unis : Rapport d’avancement 2015 »), est le troisième rapport de Human Rights Watch sur les abus commis à l’encontre des travailleurs migrants sur le site de l'île de Saadiyat. Le rapport énonce en détail comment, cinq ans après que Human Rights Watch a révélé l’existence de conditions de travail forcé sur cette île, certains employeurs retiennent les salaires et compensations dues aux travailleurs, ne leur remboursent pas les frais de recrutement qu’ils ont dû avancer, leurs confisquent les passeports et les logent dans des conditions insalubres. Dans les cas les plus graves, des promoteurs travaillant pour les deux organismes gouvernementaux chargés du développement des sites de NYU et du Louvre ont apparemment informé les autorités des Émirats arabes unis (EAU) d’une grève de travailleurs, conduisant à l'expulsion arbitraire de plusieurs centaines de travailleurs grévistes.

« Les progrès réalisés jusqu’à présent en matière de respect des droits des travailleurs sur l'île de Saadiyat n’auront servi à rien si les travailleurs savent qu'ils ne peuvent pas protester quand les choses vont mal, et s’ils continuent d’être coincés par des frais de recrutement et à subir d'autres abus », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord. « Le Louvre, le Guggenheim et NYU devraient indiquer clairement que la pertinence des nouvelles lois et codes de conduite dépend de leur mise en œuvre.  »

Si les abus ne concernent qu'un faible pourcentage des travailleurs, les problèmes graves, qui font écho aux conclusions d’observateurs indépendants, révèlent une lacune dans l'application des engagements pris par les partenaires pour le développement des EAU. Les travailleurs sur le site de NYU sont censés être protégés par un code de conduite mis en place par l'Autorité des Affaires exécutives d’Abou Dabi et dont l’application est surveillée par le cabinet Mott McDonald. Les travailleurs sur les sites du Louvre et du Guggenheim sont protégés par un code de conduite mis en place par la Société d'investissement et de développement touristique (Tourism Development and Investment Company, TDIC), et dont l’application est surveillée par la société PricewaterhouseCoopers (PwC).

Bien que les maîtres d’ouvrage gouvernementaux (EAA et TDIC) ne nous aient jamais accordé l'accès aux sites, Human Rights Watch a pu s’entretenir avec 116 salariés actuels et anciens des entreprises travaillant sur les projets de l’île de Saadiyat. Les représentants du ministère de l'Intérieur ont informé le chercheur de Human Rights Watch, alors qu'il quittait les Émirats arabes unis en janvier 2014, qu'ils l'inscrivaient sur une liste noire et ne lui permettraient pas de revenir.

Les Émirats arabes unis ont amendé leur législation relative au droit du travail pour permettre aux travailleurs de changer d'employeur sans avoir à obtenir le consentement de l’employeur initial, et afin de révoquer les licences des agents qui facturent des frais de recrutement aux travailleurs. De nouveaux codes de conduite encadrent les promoteurs sur les sites de NYU et des musées. Mais les travailleurs continuent d’être victimes de graves abus, notamment d’expulsion sommaire, selon Human Rights Watch.

Les employés de BK Gulf, un promoteur sur le site de NYU, et d’Arabtec, sur le site du Louvre, ont indiqué à Human Rights Watch que les autorités des EAU ont arbitrairement détenu et expulsé plusieurs centaines de travailleurs lors de grèves distinctes et sans rapport entre elles en mai et octobre 2013.

« Elles [les autorités émiraties] ont arrêté tous ceux qu’ils arrivaient à attraper », a déclaré un ancien travailleur de Gulf BK, qui a décrit comme « terrifiantes » les arrestations, dont lui ainsi que d'autres ont affirmé qu’elles ont été menées par un groupe de policiers masqués. Un autre travailleur a déclaré que la police de Dubaï l’a frappé et l'a poussé lors d’un interrogatoire, et a exigé de savoir qui avait organisé la grève, dont les hommes ont indiqué qu’elle a conduit à plus de 200 expulsions. Ni Gulf BK ni l’Autorité des Affaires exécutives d'Abou Dabi n’ont répondu aux questions sur l'incident.

Un travailleur d’Arabtec détenu puis expulsé à cause d’une grève en octobre 2013 a expliqué qu'il est encore en train d’essayer de rembourser des personnes au Bangladesh, qui lui ont prêté de l'argent pour payer 2 600 $ US  de frais de recrutement, que son employeur ne lui avait pas remboursés.

En réponse aux lettres de Human Rights Watch, Arabtec a déclaré avoir accédé à certaines des revendications des travailleurs, mais qu’ « un certain nombre d'employés n’étaient pas prêts à accepter ces accords et ont demandé à être rapatriés. » Les médias des EAU ont rapporté que les autorités ont annulé les visas de 467 employés d’Arabtec après la grève.

PwC, la société d’audit indépendante nommée par TDIC en 2011, a publié le troisième d'une série de rapports de conformité en décembre 2014, confirmant la plupart des conclusions de Human Rights Watch, et a conclu que la société n’avait pas surveillé correctement la conformité aux codes de conduite. Dans son rapport de 2014, PwC a noté que TDIC n’avait exigé le paiement des sanctions financières que de trois des six entrepreneurs qu'elle avait sanctionnés l'année précédente, mais PwC et TDIC n’ont jamais nommé les entrepreneurs qui ont été sanctionnés, ni précisé les raisons des amendes ou leurs montants. Dans sa réponse au résumé des constatations de Human Rights Watch, TDIC a soutenu que, sans un échantillon aléatoire de travailleurs, ces conclusions ne « reflétaient pas véritablement la réalité sur le terrain ».

Le code de conduite qui protège les travailleurs sur le site de NYU ne semble pas disposer d’une échelle de sanctions qui lui soit associée. L’Autorité des Affaires exécutives d'Abou Dabi n'a pas répondu aux demandes d'information à ce sujet.

À la lumière des abus répétés à l’encontre des travailleurs sur leurs projets, l'Agence France-Muséums, la Fondation Solomon R. Guggenheim et l'Université de New York devraient rendre la poursuite de leur implication dans leurs projets sur l'île de Saadiyat tributaire d’engagements publics de la part des autorités gouvernementales des Émirats arabes unis et des deux organismes qui supervisent les projets visant à protéger les travailleurs contre les exactions, pénaliser les entrepreneurs en cas de violations et dédommager les travailleurs victimes d'abus.

« À l’heure actuelle, NYU, le Louvre et le Guggenheim devraient sûrement comprendre qu'ils ne peuvent pas accepter aveuglément les assurances des autorités émiraties quant au respect des droits des travailleurs », a conclu Sarah Leah Whitson. « L’université et les deux musées devraient exercer leur influence avec beaucoup plus de vigueur et exiger bien davantage en échange de leur présence sur l'île de Saadiyat. »