Des enfants réfugiés syriens en Turquie, au Liban et en Jordanie, photographiés près des écoles où ils vont ou en salle de classe. 

© 2017 Human Rights Watch

(Beyrouth, le 14 septembre 2017) – Promises l’an dernier, des aides d’un montant de plusieurs millions de dollars destinée à scolariser des enfants réfugiés syriens ne sont pas parvenues à leurs destinataires, ou bien avec du retard, ou n’ont pu être localisées faute de transparence, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.

Le rapport de 55 pages, intitulé « Following the Money: Lack of Transparency in Donor Funding for Syrian Refugee Education » (« Suivre l’argent à la trace : Manque de transparence des bailleurs de fonds dans le financement de l’éducation des réfugiés syriens ») examine les suites données aux promesses de contributions faites lors d’une conférence à Londres qui s’est déroulée en février 2016. Human Rights Watch s’est lancé sur la « piste » de l’argent des principaux donateurs en faveur de l’éducation au Liban, en Turquie et en Jordanie, les trois pays accueillant le plus grand nombre de réfugiés syriens, en constatant d’importantes disparités entre les fonds que les différents donateurs affirment avoir débloqués et les montants ayant effectivement été perçus par leurs bénéficiaires en 2016. Le manque de respect des délais impartis et de transparence a contribué à priver d’éducation plus de 530 000 écoliers syriens dans ces trois pays à la fin de l’année scolaire 2016-2017.

« Donateurs et pays hôtes se sont engagés à ce que les enfants syriens ne deviennent pas une génération perdue, mais c’est exactement ce qui est en train de se passer », a déclaré Simon Rau, titulaire d’une bourse Mercator chez Human Rights Watch.  « Une plus grande transparence dans le financement aiderait à cerner les besoins auxquels il n’a pas été répondu pour permettre aux enfants de se rendre à l’école. »

Lors de la conférence de Londres, les donateurs et les pays d’accueil limitrophes de la Syrie se sont mis d’accord pour fournir à tous les enfants réfugiés syriens une « éducation de qualité » d’ici à la fin de l’année scolaire 2016-2017 et les fonds nécessaires à cette fin. Selon les six donateurs qui ont promis les sommes les plus conséquentes – l’Union européenne, les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon et la Norvège –, leurs contributions ont dépassé en 2016 l’objectif de 1,4 milliard de dollars pour l’éducation en Syrie et pour les réfugiés syriens des pays hôtes de la région. Pourtant, les budgets éducatifs dans les pays d’accueil ont été insuffisamment financés.

Différents mécanismes de suivi de l’aide ont mis en évidence des disparités significatives dans l’aide à l’éducation et la plupart des informations rendues publiques étaient trop vagues ou confuses pour permettre une traçabilité des modes de financement d’un donateur donné vers des projets éducatifs dans le pays hôte concerné. Une partie de l’argent n’est parvenue à ses bénéficiaires qu’après le début de l’année scolaire, trop tard pour inscrire les enfants qu’il était destiné à aider. Dans certains cas, les donateurs ont comptabilisé deux fois les fonds promis.

Une information plus détaillée et complète sur l’aide à l’éducation est nécessaire pour déterminer si les donateurs ont tenu leurs promesses de contribution et fourni de l’aide en temps opportun et si les activités financées portent sur les obstacles considérables qui entravent l’éducation des enfants réfugiés syriens. Les donateurs, les organismes de mise en œuvre et les gouvernements des pays hôtes ont besoin de ces informations pour coordonner leurs efforts et éviter lacunes ou doublons.

En 2016, les donateurs s’étaient engagés à fournir environ 250 millions de dollars pour l’éducation en Jordanie et 350 millions au Liban, en reconnaissant la nécessité de fournir une grande partie de l’aide avant le début de l’année scolaire, afin de permettre d’embaucher des enseignants, d’acheter des manuels et de planifier les programmes. Mais début septembre 2016, la Jordanie faisait face à un déficit budgétaire de 171 millions de dollars, le Liban de 181 millions. À la fin de l’année civile, ce déficit était de 41 millions de dollars pour la Jordanie et de 97 millions pour le Liban.

De son côté, la Turquie a reçu environ 742 millions de dollars pour soutenir l’éducation des réfugiés en 2016, principalement en provenance de l’UE, mais les agences de l’ONU en Turquie n’ont perçu que 111 des 137 millions de dollars demandés. D’après plusieurs sources, le montant perçu en début d’année scolaire varie entre 14,7 et 46 millions de dollars.

Pour leur part, le Liban, la Jordanie et la Turquie sous-estiment probablement le nombre d’enfants syriens déscolarisés. Ils ne comptabilisent que les Syriens enregistrés comme réfugiés, mais près d’un million de ceux qui se trouvent au Liban et en Jordanie n’ont pas ce statut. En outre, les estimations peuvent être exagérées. Si la Jordanie a amélioré sa collecte de données, elle a identifié 45 000 enfants syriens de moins inscrits pendant l’année scolaire 2016-2017 que ce qui avait été précédemment comptabilisé.

L’UE a été le plus important bailleur de fond en faveur de l’éducation en Jordanie, au Liban et en Turquie en 2016, avec des contributions d’un montant total de plus de 776 millions de dollars. L’organisation régionale a assuré ce financement par l’intermédiaire de trois plateformes : sa branche humanitaire ECHO ; ses locaux pour les réfugiés en Turquie; et son Fonds d’affectation spéciale régional en réponse à la crise en Syrie. Les deux premiers ont fourni des informations détaillées relatives au financement, contrairement au Fonds d’affectation spéciale. Un portail de données est censé assuré le suivi de l’ensemble de l’aide fournie par l’UE, mais il ne fait état que de quatre projets éducatifs en Jordanie, au Liban et en Turquie en 2016, alors qu’il y en a eu beaucoup plus.

Des représentants du gouvernement américain ont déclaré à Human Rights Watch que celui-ci a accordé une aide humanitaire d’un montant de 1,4 milliard de dollars à la Syrie et à la région au cours de l’exercice financier 2016, mais on ignore la part qui a été affectée à l’éducation des enfants réfugiés. L’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a indiqué qu’elle fournissait une aide de 248 millions de dollars pour l’éducation en Jordanie, mais sa propre base de données de suivi ne comptabilisait que 82 millions et une base de données du gouvernement jordanien ne faisait état que de 13 millions effectivement reçus des États-Unis à l’appui de l’éducation en 2016.

Le ministère allemand de la coopération économique et du développement s’est engagé à verser 249 millions de dollars en faveur de l’éducation. Le ministère est transparent, mais les informations répertoriées comportent des lacunes, notamment l’absence de dates de décaissement, qui seraient imputables à son infrastructure informatique.

Le ministère britannique du développement international affirme avoir mis à disposition 81,8 millions de dollars en faveur de l’éducation en Jordanie et au Liban en 2016. Le Royaume-Uni a rendu publiques des informations détaillées sur la date à laquelle les fonds ont été octroyés et pour quels projets.

La Norvège a fourni au moins 31,9 millions de dollars à l’appui de l’éducation en Jordanie, au Liban et en Turquie en 2016. La Norvège a publié des informations détaillées à ce sujet, mais pourrait les améliorer en publiant ses données relatives à l’aide dans le cadre de l’Initiative internationale pour la transparence de l’aide, une norme communément agréée. L’Agence norvégienne de coopération pour le développement (NORAD) a déclaré qu’elle avait l’intention de le faire d’ici à décembre 2015, mais ce n’était toujours pas fait en juillet 2017.

Selon son ministère des Affaires étrangères, le Japon a débloqué 25,5 millions de dollars pour soutenir l’éducation en Jordanie, au Liban et en Turquie en 2016, mais il existe si peu d’informations publiques qu’il est impossible de déterminer à quel moment cette aide a été fournie ou les projets qu’elle a permis de soutenir.

Human Rights Watch a fait état à plusieurs reprises des obstacles qui se posent à l’éducation en Turquie, au Liban et en Jordanie, y compris les politiques qui rendent les frais de scolarité inabordables en contribuant à la pauvreté des familles réfugiées et limitent la capacité des enfants à avoir accès aux écoles ou à s’y inscrire. Une plus grande transparence du financement de l’éducation pourrait contribuer à identifier les raisons pour lesquelles les objectifs d’inscription scolaire ne sont pas atteints et les responsables de cette situation, et à pousser ces derniers à redoubler d’efforts. Elle pourrait déterminer dans quelle mesure les politiques des pays hôtes, par opposition au financement insuffisant des bailleurs de fonds, maintiennent les enfants en dehors du système scolaire.

« Malgré des préoccupations partagées au niveau international quant au sort des enfants réfugiés syriens, il est toujours impossible de trouver des réponses aux questions fondamentales, comme celle de savoir si les besoins éducatifs de ces jeunes gens sont satisfaits », a conclu Simon Rau. « Les bailleurs de fonds devraient combler le déficit de transparence qui entrave le soutien dont ils se revendiquent auprès des enfants syriens, lesquels ne peuvent plus attendre plus longtemps avant de retourner à l’école ».