(Paris, le 15 juin 2017) – La mauvaise gestion par la Guinée équatoriale de ses richesses pétrolières a contribué à un sous-financement chronique de ses systèmes de santé publique et d’éducation en violation de ses obligations en matière de droits humains, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les réserves de pétrole déclinantes signifient qu’il ne reste que peu de temps au gouvernement pour rectifier sa stratégie et procéder aux importants investissements requis pour améliorer les indicateurs de la santé et de l’éducation, dont l’actuel niveau est affligeant.

La Guinée équatoriale dispose d’importantes richesses pétrolières, mais la plupart des habitants vivent encore dans la pauvreté, en raison de dépenses gigantesques dans des projets d’infrastructure et d’allégations de corruption. Dans un nouveau rapport, HRW appelle le gouvernement à investir plutôt dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

Le rapport de 97 pages, intitulé «‘Une manne du ciel" ? Comment la santé et l'éducation paient le prix des opérations entre apparentés en Guinée équatoriale », révèle que le gouvernement n’a consacré que 2 à 3 % de son budget à la santé et à l’éducation en 2008 et en 2011, années pour lesquelles des données sont disponibles, tout en affectant près de 80 % à des projets d’infrastructures à grande échelle parfois contestables. Le rapport expose aussi comment, d’après les preuves recueillies lors des enquêtes sur le blanchiment d’argent menées par plusieurs autres pays, de hauts responsables du gouvernement engrangent d’énormes profits provenant de marchés de construction publics attribués à des entreprises qu’ils détiennent en totalité ou en partie, dans de nombreux cas, en partenariat avec des entreprises étrangères, dans un processus opaque et non concurrentiel.

« Les gens ordinaires ont payé le prix de la corruption de l’élite au pouvoir en Guinée équatoriale », a déclaré Sarah Saadoun, chercheuse auprès de la division Entreprise et droits humains à Human Rights Watch. « Maintenant que l’économie est doublement touchée par le déclin de la production de pétrole et des prix, il est plus crucial que jamais pour le gouvernement d’investir des fonds publics dans les services sociaux plutôt que dans des projets d’infrastructures douteux. »

La Guinée équatoriale, un petit État de l’Afrique centrale comptant près d’un million d’habitants, a perçu environ 45 milliards de dollars US (USD) de revenus du pétrole entre 2000 et 2013, ce qui l’a catapulté de la catégorie des pays les plus pauvres du monde au premier rang des pays africains classés selon le revenu par habitant. Toutefois, depuis 2012, le PIB de la Guinée équatoriale a chuté de 29 %, et ses réserves pétrolières  devraient être épuisées d’ici 2035, à moins que de nouveaux gisements ne soient découverts, selon le Fonds monétaire international (FMI).

Image satellite d’Oyala, une ville en cours de construction en Guinée équatoriale, datée du 12 janvier 2015. Après avoir dépensé plusieurs millions de dollars USD pour des projets liés à des immeubles administratifs dans la capitale, Malabo, et à Bata, le centre économique du pays, le gouvernement a investi des milliards de USD dans la construction de cette nouvelle capitale administrative, Oyala, située au milieu d’une vaste jungle. Selon le FMI, les dépenses allouées à Oyala ont constitué près de la moitié du budget national de la Guinée équatoriale en 2016. 

Imagerie satellite © 2017 NASA

Le président Teodoro Obiang dirige le pays depuis qu’il a renversé son oncle en 1979, ce qui fait de lui le plus ancien président en exercice au monde. Malgré sa fortune considérable, le gouvernement Obiang a en grande partie gâché l’opportunité d’utiliser les richesses pétrolières pour transformer les vies des citoyens ordinaires. La progression des indicateurs de santé et d’éducation est à la traîne par rapport aux résultats obtenus dans la région et certains se sont dégradés depuis le début du boom pétrolier. Par exemple, les taux de vaccination figurent désormais parmi les pires au monde et la vaccination contre la tuberculose chez les nouveau-nés et les nourrissons a chuté de 99 % en 1997 à 35 % en 2015. Plus de la moitié de la population équato-guinéenne n’a pas accès à de l’eau potable sûre à proximité, un taux inchangé depuis 1995 et, en 2012, 42 % des enfants en âge d’aller à l’école primaire (46 000 enfants) n’étaient pas scolarisés, ce qui correspond au septième rang mondial.

Cependant, le gouvernement n’a investi que 140 millions de USD dans l'éducation et 92 millions de USD dans la santé en 2011, après avoir investi respectivement 60 millions de USD et 90 millions de USD dans ces deux secteurs en 2008, selon les données du FMI et de la Banque mondiale.

En même temps, de hauts responsables du gouvernement ont bâti des fortunes personnelles à partir des richesses pétrolières. Le département américain de la Justice a accusé le fils aîné du président, Teodorin Obiang, d’avoir profité de sa fonction de ministre de l’Agriculture pour amasser 300 millions de USD, soit plus que les budgets de la santé et de l’éducation combinés certaines années. Le président a nommé Teodorin vice-président en juin 2016.

L’affaire américaine a été réglée lorsque Teodorin Obiang a accepté de renoncer à 30 millions de USD d’avoirs aux États-Unis, mais un autre procès à son encontre débutera en France le 19 juin 2017, suite à une enquête pour blanchiment d’argent menée dans ce pays. Les procureurs français allèguent qu’entre 2004 et 2011, 110 millions d’euros ont été transférés du Trésor public équato-guinéen vers le compte personnel de Teodorin Obiang, pour alimenter une frénésie d’achats de 175 millions d’euros à Paris incluant un hôtel particulier, des automobiles de luxe et des objets de designers. En octobre 2016, la Suisse a également ouvert une enquête sur Teodorin Obiang, saisissant 11 voitures de luxe et un yacht d’une valeur de 100 millions de USD.

Depuis 2009, le gouvernement a dépensé quasiment tous ses revenus issus du pétrole dans des projets d’infrastructures à grande échelle. Les preuves et les entretiens dans le cadre de l’enquête indiquent que les responsables du gouvernement détiennent souvent des parts dans les entreprises qui répondent aux appels d’offres pour des projets d’infrastructures publics. Par exemple, des hommes d’affaires et des experts du FMI ont expliqué aux enquêteurs américains que la famille présidentielle possède des intérêts dans plusieurs des principales entreprises de construction du pays. Une enquête du Sénat américain et un câble d’un département d’État rendu public prétendent que le président détient au moins partiellement la société qui a le monopole des importations de ciment.
 
 
Le président Obiang a justifié les dépenses élevées en infrastructures de son gouvernement comme étant nécessaires pour moderniser le pays et son économie. Mais il apparaît que les opérations entre apparentés conduisent fréquemment à des prix de contrat gonflés et à l’approbation de projets ayant peu de valeur sociale aux dépens de priorités fondamentales, notamment les services de la santé et de l’éducation. De plus, un processus de passation des marchés opaque et non concurrentiel rend généralement impossible la détermination du montant et des bénéficiaires des contrats publics.

Exemple frappant, le gouvernement construit une nouvelle capitale administrative, Oyala, au milieu de la jungle, après qu’il a dépensé des centaines de millions de USD pour construire les bâtiments gouvernementaux dans la capitale insulaire, Mabolo, et dans la plus grande ville, Bata, dans le même but. D’après un rapport de 2015 du FMI, les dépenses totales prévues pour Oyala cette année-là ont atteint 8 milliards de USD. Une version préliminaire non publiée d’un rapport du FMI de 2016 obtenu par Human Rights Watch a estimé que les dépenses dans Oyala engloutiront la moitié de tous les investissements publics en 2016.

« Alors que ses réserves de pétrole se tarissent, le gouvernement soutient le statu quo », a indiqué Sarah Saadoun. « Il n’est peut-être pas trop tard pour faire bon usage de la richesse pétrolière de la Guinée équatoriale, mais la fenêtre se fermera vite. »

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Dans la presse

RFI   Jeune Afrique

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