Douze journalistes turcs visés, comme beaucoup de leurs confrères, par la répression des médias en Turquie. Rangée du haut : Aslı Erdoğan, Ahmet Altan, Kadri Gürsel, Necmiye Alpay. Rangée du milieu : Erdem Gül, Ceyda Karan, Can Dündar, Hatice Kamer. Rangée du bas : Refik Tekin, Hanım Büşra Erdal, Nedim Oruç, Nazlı Ilıcak.

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(Istanbul) – Le gouvernement turc a pratiquement réduit au silence les médias indépendants afin d’empêcher qu'ils enquêtent ou critiquent la répression impitoyable de ceux qu’il perçoit comme ses ennemis, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les attaques contre le journalisme critique avaient déjà augmenté en 2014 mais se sont surtout intensifiées suite à la tentative de coup d’État de juillet 2016. Elles ont privé la population du flux régulier d’informations indépendantes élaborées par les médias nationaux – journaux, chaînes de radio et télé – sur les événements du pays.

Le rapport de 69 pages, intitulé « Silencing Turkey’s Media: The Government’s Deepening Assault on Critical Media » (« Les médias muselés en Turquie: Offensive croissante du gouvernement contre les médias critiques »), détaille cinq volets essentiels de la répression des médias nationaux indépendants en Turquie, notamment en utilisant le système judiciaire pour poursuivre et emprisonner des journalistes sur des accusations bidon de terrorisme, d’insultes à fonctionnaire ou de crimes contre l’État. Human Rights Watch a également réuni des informations sur les menaces et agressions physiques subies par des journalistes et des organes médiatiques ; sur l’intrusion du gouvernement dans le domaine de l’indépendance éditoriale ; les pressions exercées sur les médias pour qu’ils licencient certains journalistes critiques ; sur la prise de contrôle ou la fermeture forcée de sociétés médiatiques privées ; et enfin des restrictions de l’accès aux fréquences, des amendes et la fermeture de chaînes de télé qui lui sont hostiles.

« Les efforts systématiques du gouvernement turc et du président pour museler les médias du pays visent à empêcher tout regard public sur leurs actions », a déclaré Hugh Williamson, directeur de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. « Détenir 148 journalistes et collaborateurs/trices de médias, fermer 169 médias et maisons dédition en vertu de létat durgence, ces actions montrent bien que la Turquie viole délibérément les principes fondamentaux des droits humains et de lÉtat de droit, principes au cœur de la démocratie ».

Human Rights Watch a constaté que la répression ne ciblait pas seulement les médias et journalistes proches du mouvement Gülen – que le gouvernement accuse d’être une organisation terroriste responsable de la tentative de coup d’État de juillet –, mais aussi de médias pro-kurdes et de voix indépendantes hostiles au gouvernement, comme le quotidien Cumhuriyet et ses journalistes. Human Rights Watch considère l’usage des pouvoirs d’état d’urgence, le vaste champ d’application des lois turques sur le terrorisme ainsi que la complaisance de la justice comme des moyens de la répression.

Le rapport de Human Rights Watch est basé sur 61 entretiens détaillés avec des journalistes, des rédacteurs/trices en chef, des avocat/es et des défenseurs/ses de la liberté de la presse ainsi que sur une analyse de documents judiciaires relatifs aux poursuites et à l’emprisonnement de journalistes et collaborateurs/trices de médias.

Les professionnel/les interrogé/es ont décrit une ambiance de travail malsaine et un espace toujours plus réduit accordé aux reportages sur les sujets pour lesquels le gouvernement ne veut pas de couverture médiatique. Plusieurs d’entre eux/elles ont été arrêté/es par la suite et sont actuellement en prison, en attente de jugement, ou bien ont dû fuir la Turquie pour ne pas être arrêté/es.

Il s’agit notamment de Kadri Gürsel, chroniqueur de Cumhuriyet, et de Hanım Büşra Erdal, ancien reporter au journal Zaman, qui sont en prison, ainsi que de Fatih Yağmur, ancien reporter du journal Radikal, qui a quitté la Turquie. D’autres personnes dont parle ce rapport – tels qu’Aslı Erdoğan, Necmiye Alpay et Ahmet Altan – ont été emprisonnées pendant sa préparation. Erdoğan et Alpay ont été inculpés de crimes de terrorisme et seront jugés à Istanbul dans le mois à venir.

« Autrefois, des journalistes étaient assassinées en Turquie », a déclaré un journaliste à Human Rights Watch. « Mais cest le journalisme que ce gouvernement est en train dassassiner ».

Les journalistes ont décrit qu’on entravait leur accès au sud-est du pays, à majorité kurde, où les conflits se sont intensifiés depuis la rupture du cessez-le-feu entre le gouvernement et le groupe armé Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en juillet 2015, ruinant un processus de paix de deux ans et demi. Les journalistes couvrant cette région affrontent des risques importants. Lors de leurs reportages, certain/es ont été menacé/es, arrêté/es et malmené/es par des membres des forces de sécurité et de police, et même par le public.

Pourtant, cette dernière année, les agressions physiques de journalistes ne se limitaient pas au sud-est de la Turquie, comme le montre la tentative de meurtre de Can Dündar, l’ancien rédacteur en chef de Cumhuriyet, l’agression devant chez lui d’Ahmet Hakan, journaliste à CNNTürk, ou les attaques contre le journal Hürriyet. Les journalistes questionnés doutaient que les autorités soient disposées à enquêter de façon sérieuse sur les menaces et agressions physiques, ou que les procès en cours contre les suspects aboutissent un jour.

Lors de l’année écoulée, le gouvernement a orchestré la prise de contrôle de médias privés et d’autres organisations en les plaçant sous la tutelle d’administrateurs ayant toute sa confiance. Il s’agit d’un grave détournement de la loi de mise sous tutelle, une violation du droit à la propriété privée, et s’agissant des médias, une politique de censure délibérée visant à éliminer les critiques et les dissidences politiques, a déclaré Human Rights Watch. Dans la période suivant le coup d’État militaire avorté, le gouvernement a choisi de fermer purement et simplement des journaux, des agences de presse, des chaînes de radio et de télé, en se servant des pouvoirs conférés par l’état d’urgence.

À la lumière de toutes ces informations, le gouvernement turc devrait mettre fin à la détention et aux inculpations de journalistes fondées sur leur métier ou leur appartenance politique supposée ; veiller à ce que toute fermeture de média sous l’état d’urgence n’ait lieu qu’en dernier recours et suivant les procédures légales requises; condamner les attaques contre les journalistes et mener à leur sujet des enquêtes rapides et efficaces ; cesser de détourner le Code pénal pour mettre des médias sous tutelle ; et réviser le Code pénal et la loi antiterrorisme pour les rendre conformes aux obligations internationales de la Turquie au regard des droits humains.

Les États-Unis et les pays membres de l’Union européenne, le Conseil de l’Europe, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ainsi que le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies devraient faire pression sur le gouvernement turc pour qu’il respecte la liberté des médias, a déclaré Human Rights Watch.

« Des médias libres et indépendants favorisent le libre échange des idées, des opinions et des informations, nécessaire au fonctionnement des processus politiques, et servent de filtre critique aux représentants du pouvoir et aux puissants acteurs qui en sont proches », a conclu Hugh Williamson. « La destruction de la liberté des médias par le gouvernement turc nuit à la Turquie, à sa démocratie aussi bien quà sa réputation dans le monde. »

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