Les restes d'une bouteille remplie d’une poudre rougeâtre non identifiée, retrouvée sur les lieux d’une frappe aérienne menée contre Saraqib, en Syrie, le 2 mai 2015.

© 2015 Idlib Civil Defense

(New York, le 3 juin 2015) – Le gouvernement syrien a recommencé à utiliser des substances chimiques apparemment toxiques lors de plusieurs attaques au baril d'explosifs dans le gouvernorat d'Idlib en avril et en mai 2015, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Human Rights Watch a interrogé des médecins locaux et des premiers secouristes qui sont intervenus sur les sites de trois attaques et a analysé des photos et des vidéos sur lesquelles des débris d'armes sont visibles. Ces attaques ont été commises en violation de la Convention de 1993 sur les armes chimiques, des lois de la guerre et d'une résolution de 2015 du Conseil de sécurité des Nations Unies.

La poursuite de l'utilisation de substances chimiques toxiques dans des attaques donne encore plus d'urgence aux timides négociations esquissées au sein du Conseil de sécurité pour créer un mécanisme afin de déterminer les responsabilités dans le recours à de telles armes illégales, a déclaré Human Rights Watch. Le Conseil de sécurité devait se réunir le 3 juin pour entendre un compte-rendu mensuel sur les armes chimiques en Syrie.

«Tandis que les délibérations des membres du Conseil de sécurité de l’ONU sur les prochaines mesures à prendre avancent à une allure d’escargot, des produits chimiques toxiques pleuvent sur la population civile en Syrie », a déclaré Philippe Bolopion, directeur de plaidoyer à Human Rights Watch auprès de l'ONU et pour les situations de crise. « Le Conseil de sécurité devrait établir fermement les responsabilités et imposer des sanctions pour ces attaques, qui bafouent sa résolution 2209 et enfreignent le droit international. »

Human Rights Watch a enquêté sur trois attaques distinctes commises en mai dans le gouvernorat d'Idlib, en interrogeant trois secouristes qui sont intervenus sur les lieux des attaques, dont un a été lui-même affecté par l'exposition aux substances chimiques toxiques, et deux médecins qui ont soigné des victimes. Des experts ont également examiné des éléments de preuve figurant sur des photos et des vidéos. Deux de ces attaques se sont produites à quelques heures d'intervalle le 2 mai dans les villes de Neirab et Saraqib, et la troisième le 7 mai dans le village de Kafr Batikh. Les trois attaques ont tué deux personnes et en ont affecté 127 autres, selon des informations recueillies par les médecins qui ont soigné des victimes.

Human Rights Watch n'a pas été en mesure de déterminer de manière concluante la nature des substances chimiques toxiques utilisées dans ces trois attaques. Cependant, l'odeur caractéristique de chlore dont ont fait état les secouristes et les médecins à la suite d'attaques commises lors de ces deux derniers mois, et le fait que le gouvernement syrien a eu recours au chlore dans des attaques précédentes, semblent indiquer que ce produit chimique industriel a été utilisé dans certaines de ces trois attaques, sinon dans les trois.

Keith Ward, expert indépendant des techniques de détection et des effets des composants d'armes chimiques, a étudié les signes cliniques et les symptômes décrits par Human Rights Watch, ainsi que les vidéos des victimes des attaques du 2 mai à Neirab et à Saraqib, et a affirmé qu'ils étaient cohérents avec l'exposition à une substance suffocante.

Keith Ward a ajouté que les meilleures preuves du recours au chlore dans des attaques sont les descriptions faites sur place des signes cliniques et des symptômes présentés par les victimes, ainsi que l'odeur caractéristique dont ont fait état les victimes et les premiers secouristes. La détection définitive de la substance chimique impliquée n'est possible qu'en utilisant un détecteur chimique près du site de l'attaque peu après qu'elle a eu lieu, a-t-il dit.

Human Rights Watch a documenté l'utilisation de barils d'explosifs contenant des cartouches de chlore par les forces gouvernementales dans le gouvernorat d'Idlib en avril 2014, puis en mars 2015. Deux médecins, qui ont soigné des victimes de l'attaque de mai, ont également fourni à Human Rights Watch des données qu'ils avaient recueillies auprès de centres médicaux du gouvernorat d'Idlib concernant 21 autres attaques perpétrées entre le 16 mars et le 19 mai et qui ont causé des symptômes cohérents avec l'exposition à des substances chimiques toxiques. Ils ont indiqué que les 24 attaques commises durant cette période ont tué au moins neuf personnes et en ont affecté plus de 520 autres, qui présentent des symptômes correspondant à une exposition au chlore. Human Rights Watch n'a pas encore été en mesure d'enquêter sur les 21 autres attaques.

Le recours au chlore en tant qu'arme en Syrie a été précédemment documenté. Une mission d'investigation de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) a constaté en septembre 2014 « avec un degré élevé de conviction, que du chlore a été utilisé comme arme systématiquement et de manière répétée dans trois villages du nord de la Syrie ».

La Convention sur les armes chimiques, à laquelle la Syrie a adhéré en octobre 2013, interdit l'utilisation de produits chimiques industriels comme armes dans des attaques. Entre autres obligations, chaque pays membre s'engage à ne jamais « aider, encourager ou inciter quiconque, de quelque manière que ce soit, à entreprendre quelque activité interdite […] à un État partie en vertu de la présente Convention ».

Les lois de la guerre applicables en Syrie interdisent le recours aux armes chimiques. L'utilisation d'armes interdites avec une intention criminelle, c'est-à-dire délibérément ou imprudemment, constitue un crime de guerre.

Le 6 mars, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté la résolution 2209, dans laquelle il exprimait sa préoccupation du fait que des substances chimiques toxiques avaient été utilisées comme armes en Syrie et il menaçait d'imposer des sanctions à toute partie au conflit qui utiliserait des armes chimiques en Syrie.

« Le gouvernement syrien utilise des barils d'explosifs contenant des produits chimiques toxiques depuis plus d'un an et le Conseil de sécurité n'a rien fait », a déploré Philippe Bolopion. « Si les membres du Conseil de sécurité ont encore des doutes sur le point de savoir qui sont les auteurs de ces attaques, ils devraient créer immédiatement un mécanisme pour établir les responsabilités afin de pouvoir commencer à discuter des moyens de faire rendre des comptes. »

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Complément d’informations

Les attaques du 2 mai
Le 2 mai, entre minuit et 01h00, un baril d'explosifs est tombé dans la cour d'une maison familiale dans le village de Neirab, blessant 12 membres de la famille. Firas Kayali, un secouriste travaillant pour la section d'Idlib de la Défense civile syrienne, a été l'un des premiers à arriver sur les lieux. La Défense civile syrienne est une organisation de secouristes qui opère dans les zones qui ne sont pas contrôlées par le gouvernement.

Firas Kayali a affirmé à Human Rights Watch que son équipe médicale de secours avait été alertée qu'un hélicoptère s'approchait de leur secteur, par des volontaires qui surveillent les déploiements d'aéronefs en direction du sud. Il a entendu passer l'hélicoptère. Quelques minutes plus tard, les vigies à Neirab ont informé son équipe qu'un baril d'explosifs avait été largué.

Kayali a affirmé à Human Rights Watch que quand il est arrivé près de cette maison à Neirab, il a tenté à trois reprises d'y entrer mais a été suffoqué par des émanations toxiques:

L'odeur rappelait celle de produits ménagers de nettoyage, mais beaucoup plus concentrés. Je n'ai pas pu rester dans la maison plus de 30 secondes. Mes poumons et mes yeux me brûlaient, mes yeux ont commencé à se remplir de larmes. La deuxième fois, en plus de la sensation de brûlure et des larmes, je ne pouvais pas respirer, je toussais violemment, je toussais sans arrêt. J'ai vu un petit enfant enveloppé dans des couvertures mais je n'ai pas pu l'atteindre. À mon troisième essai, du fluide a commencé à couler de mes yeux, de mon nez et de ma bouche. J'ai senti que je risquais de m'évanouir. Je me suis mis à courir, puis j'ai perdu connaissance. Je ne suis revenu à moi que quand d'autres membres de la Défense civile m'ont lavé avec de l'eau.

Dans un hôpital de campagne proche, Kayali a été soigné avec de l'oxygène et une dose d'atropine, un médicament à usages multiples qui est souvent utilisé pour traiter les accumulations excessives de fluide dans les voies nasales et pulmonaires, comme cela peut être causé par une exposition à des agents suffocants tels que le gaz de chlore. Deux autres secouristes, arrivés après Firas Kayali sur les lieux de l'attaque, ont remarqué une forte odeur de chlore dans la maison, ainsi que sur leurs vêtements après qu'il eurent passé un certain temps sur place.

Mohammed Tennari, chef de l'hôpital de campagne Sarmin, a affirmé avoir soigné des victimes après l'attaque du 2 mai à Neirab. Il a indiqué qu'ils présentaient des symptômes correspondant à une exposition à un produit chimique toxique, dont des difficultés respiratoires, une impression de suffoquer et des brûlures aux yeux. Tennari a déclaré que des victimes de précédentes attaques aux produits chimiques avaient présenté des symptômes similaires. « Notre diagnostic a été qu'ils avaient été exposés à des gaz toxiques », a-t-il dit.

Deux des personnes exposées lors de l'attaque du 2 mai à Neirab sont mortes un peu plus tard: le petit garçon que Kayali avait vu, qui a succombé quelques heures après, apparemment d'asphyxie, et son père, un homme de 60 à 70 ans, mort dans un hôpital en Turquie quelques jours après l'attaque. Human Rights Watch n'a pas été en mesure de faire confirmer la cause du décès par les médecins en Turquie. Human Rights Watch a également examiné des séquences vidéo prises sur le site de l'attaque, montrant des fragments de métal provenant d'un baril, ainsi qu'un objet qui semblait être un débris de cartouche réfrigérante.

Un peu plus tard le 2 mai, vers 3h30 du matin, deux autres barils d'explosifs sont tombés sur la ville proche de Saraqib, selon Laith Faris, un secouriste de la Défense civile syrienne à Idlib qui est intervenu sur les sites des deux attaques ce matin-là. Laith Faris a déclaré à Human Rights Watch que les barils sont tombés dans des quartiers de l'est et de l'ouest de la ville, mais qu'en raison de vents forts, des émanations avaient atteint le centre de la ville. Il a affirmé que ces émanations avaient affecté environ 75 personnes.

Un autre secouriste, Mouti’a Jalal, qui est aussi intervenu après les attaques à Saraqib, a affirmé que les victimes avaient les yeux rougis, des difficultés respiratoires et l'impression d'étouffer, et avaient le visage rougi. Certains ont vomi, a-t-il dit. Il a remarqué une forte odeur de chlore dans l'atmosphère sur le lieu de l'attaque. Human Rights Watch a également examiné des photos de débris d'un baril d'explosifs provenant des attaques à Saraqib, dont des photos de ce qui apparaît comme une cartouche réfrigérante, une bouteille en plastique dont un secouriste a indiqué qu'elle était remplie d'une poudre de couleur rouge violacé, et des débris métalliques du baril d'explosifs, également maculés de poudre rouge violacé. On ignore encore si cette poudre a pu jouer un rôle dans les attaques ou dans leurs conséquences médicales et, si oui, lequel.

L'attaque du 7 mai
Une autre attaque au baril d'explosifs chimique semble avoir eu lieu le 7 mai vers 3h00 du matin, dans le village de Kafr Batikh, dans le gouvernorat d'Idlib. Faris, le secouriste, a été parmi les premiers arrivés sur le lieu de l'attaque. Il a affirmé qu'avant cette attaque, alors qu'il se trouvait à Saraqib, à environ onze kilomètres du village, il avait entendu un hélicoptère qui approchait. Toutefois, Human Rights Watch n'a pas été en mesure d'examiner de vidéos ou de photos de ce site après cette attaque.

Walid Tamer, un médecin de Saraqib, a affirmé à Human Rights Watch qu'après cette attaque, il avait soigné 17 personnes, dont 8 enfants, sur un site médical d'urgence. Les victimes vomissaient et avaient le visage et les yeux rougis ainsi que le larynx douloureux et enflé. Il a précisé que leurs vêtements dégageaient une forte odeur de chlore, semblable à celle de produits chimiques utilisés dans le nettoyage ménager. Faris a indiqué qu'il avait également observé ces symptômes chez les victimes qu'il a aidé à soigner.