Fragments d’un récipient contenant un réfrigérant hautement toxique qui se trouvait dans un baril d’explosifs, trouvés par le groupe «Syria Civil Defence» à Sarmin, dans le nord-ouest de la Syrie, suite à une frappe aérienne menée par les forces gouvernementales près d’Idlib le 16 mars 2015.

© 2015 Syria Civil Defence

(New York, le 14 avril 2015) – Des preuves semblent clairement indiquer que les forces du gouvernement syrien ont utilisé des produits chimiques toxiques lors de plusieurs attaques aux bombes-barils dans le gouvernorat d’Idlib, entre le 16 et le 31 mars 2015, a affirmé aujourd’hui Human Rights Watch. Des secouristes syriens ont témoigné que ces attaques avaient fait au moins 206 victimes, parmi lesquelles 20 volontaires de la protection civile. L’une des attaques a tué six civils, dont trois enfants. Ces attaques constituent une violation de la Convention  sur l'interdiction des armes chimiques, ainsi que d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies. 

Human Rights Watch a enquêté sur six attaques au cours desquelles des hélicoptères du gouvernement syrien ont largué des barils d’explosifs – dites « bombes-barils » – contenant des bonbonnes de gaz, qui renfermaient des produits chimiques selon les habitants de la zone. Dans trois de ces attaques, les témoignages et les preuves photo et vidéo suggèrent fortement qu’il s’agissait d’une attaque aux armes chimiques ; trois autres incidents doivent faire l’objet d’enquêtes complémentaires. Si Human Rights Watch n’est pas en mesure d’établir avec certitude la nature du produit chimique utilisé, de nombreux témoins ont fait état d’une odeur de  chlore. Les forces du gouvernement syrien ont déjà largué auparavant des bombes-barils contenant des bonbonnes remplies de gaz au chlore.

« Les autorités syriennes semblent une nouvelle fois avoir fait preuve du plus profond mépris pour la souffrance humaine, en violant l’interdiction mondiale en vigueur contre les armes chimiques », a déclaré Nadim Houry, Directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Le Conseil de sécurité des Nations Unies et les États parties à la Convention  sur l'interdiction des armes chimiques devraient réagir avec la plus grande fermeté. »

Les volontaires de la Protection civile syrienne (Syrian Civil Defence), un groupe de secouristes qui intervient dans les zones hors de contrôle du gouvernement, ont rassemblé des informations sur 14 bombes-barils qui contenaient apparemment des produits chimiques toxiques. Ils ont affirmé que celles-ci avaient été utilisées lors de sept attaques dans quatre localités du gouvernorat d’Idlib, entre le 16 et le 31 mars. Les activistes et journalistes locaux ont rapporté d’autres attaques similaires.

Dans trois des attaques étudiées par Human Rights Watch, les personnes qui se trouvaient à proximité des zones d’impact ont présenté des symptômes cohérents avec une exposition à des produits chimiques toxiques, et parmi les restes de bombe-baril découverts sur les lieux figuraient des bonbonnes de gaz, selon Human Rights Watch. Des témoins ont décrit une forte odeur de chlore sur les zones d’impact, ou provenant des vêtements des victimes.

Toutes les attaques se sont produites dans des territoires contrôlés par des groupes d’opposition armée, et dans le contexte de la lutte pour le contrôle de la ville d’Idlib. Le 18 mars, l’organisation islamiste Jabhat al-Nusra et d’autres groupes d’opposition armée ont lancé une offensive de grande ampleur contre les forces gouvernementales dans cette ville, qui a atteint son pic avec la prise d’Idlib le 28 mars. 

Deux témoins qui se trouvaient tout près des zones visées lors de deux de ces incidents ont raconté avoir entendu des hélicoptères peu avant les attaques. Les premiers secours ont vu et filmé des restes de bombes-barils, qui ne peuvent être larguées que par voie aérienne. Seules les forces gouvernementales sont connues pour utiliser des bombes-barils en Syrie.

Parmi les débris, les témoins ont raconté avoir trouvé des récipients normalement utilisés pour les gaz réfrigérants dans les réfrigérateurs et les systèmes d’air conditionné. Des vidéos et des photos prises juste après cinq de ces attaques, et notamment des documents fournis par la Protection Civile Syrienne, montrent des récipients de taille, forme et type communément utilisé pour les gaz réfrigérants. Il est aisé de remplir ces bonbonnes avec d’autres types de gaz, et on les trouve facilement partout en Syrie.

Trois médecins qui ont traité les personnes exposées lors de deux de ces attaques ont décrit à Human Rights Watch des symptômes tels que difficultés respiratoires, brûlures aux yeux, sensation de brûlure dans la gorge et toux. Dans les cas les plus graves, les médecins ont fait état de patients souffrant d’œdème pulmonaire, ou d’épanchements de liquide dans les poumons. Keith Ward, expert indépendant en matière de détection et d’effets des agents chimiques de guerre, a étudié les signes et symptômes cliniques décrits à Human Rights Watch ainsi que les vidéos des victimes de deux attaques, et les a jugés cohérents avec une exposition à un agent suffocant.

Il n’a pas été possible de déterminer avec certitude la nature des produits chimiques utilisés, à déclaré Human Rights Watch. L’odeur de chlore signalée par les secouristes et les médecins, la description par un journaliste local d’un gaz jaune s’échappant d’une bonbonne de gaz réfrigérant après une attaque dans la ville d’Idlib, et l'usage de chlore au cours de précédentes attaques par le gouvernement syrien, semblent désigner ce produit chimique. Certains symptômes des victimes peuvent également correspondre à une exposition intense à des gaz réfrigérants ou aux gaz toxiques qui peuvent se dégager lors de la combustion de tels produits, mais l’exposition à ces seuls agents n’explique pas l’odeur de chlore.

Les témoignages, les photos et les vidéos indiquent également que les bombes-barils utilisées dans au moins cinq attaques contenaient des bouteilles remplies d’un liquide rouge, que Human Rights Watch n’a pas été en mesure d’identifier. On ne sait pas si ce liquide rouge peut avoir joué un rôle dans les attaques ou leurs conséquences médicales, ni de quel rôle il s’agit.
La Convention sur l’interdiction des armes chimiques, que la Syrie a ratifiée en octobre 2013, interdit les attaques utilisant des produits chimiques industriels comme armes. Parmi d’autres obligations, tous les pays membres s’engagent à ne jamais «aider, encourager ou inciter, de quelque façon que ce soit quiconque à se livrer à toute activité interdite aux États partie à cette convention ».  

Le 6 mars 2015, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la Résolution 2209, dans laquelle il exprime sa préoccupation quant à l'utilisation de produits chimiques toxiques comme armes en Syrie, et a décidé qu'en cas de non-respect de leur interdiction, il imposerait des mesures telles que prévues dans le Chapitre VII de la Charte de l’ONU.

Le Conseil de sécurité, qui a débattu le 2 avril sur les informations faisant état d'attaques toxiques en Syrie, devrait agir avec fermeté pour mettre un terme à l'utilisation de produits chimiques toxiques comme moyen de guerre, notamment en identifiant les responsabilités de ces attaques et en imposant un embargo sur les armes aux parties prenantes qui ont recours à de telles armes, a affirmé Human Rights Watch.

Le Conseil de sécurité devrait ordonner à toutes les parties au conflit en Syrie de faciliter l'accès au pays de l' Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC), et d'assurer la sécurité et la protection de la mission dans les zones placées sous leur juridiction ou leur contrôle. Le 25 mars, le directeur général de l'OIAC a affirmé que l'organisation suivait de près « les informations récentes suggérant que des produits chimiques aient pu être utilisés comme armes dans la province d'Idlib », en Syrie.

« Le gouvernement syrien semble une fois de plus se moquer du Conseil de sécurité et au droit international », a déclaré Nadim Houry. « Le Conseil de sécurité ne devrait pas attendre une minute de plus pour faire toute la lumière sur cet utilisation récurrente d'armes chimiques, et presser le gouvernement de cesser cette pratique. » 

Communiqué intégral en anglais, avec davantage  d’informations détaillées :
https://www.hrw.org/news/2015/04/13/syria-chemicals-used-idlib-attacks