Un homme sans domicile fixe dort dans une rue du centre d'Athènes. En mars 2014, Cephas Lumina, à l'époque expert de l'ONU pour les questions de dette extérieure et de droits humains, a signalé une hausse de 25 % du nombre des personnes sans abri depuis 2009, citant les estimations d'organisations non gouvernementales selon lesquelles la Grèce comptait au moins 20.000 personnes sans domicile fixe en 2014.

© 2014 Human Rights Watch

(Athènes) – La police à Athènes harcèle et maltraite fréquemment les sans-abris, les usagers de drogues, ainsi que les travailleuses et travailleurs du sexe, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les contrôles et la détention arbitraire par la police de personnes qui vivent ou passent beaucoup de temps dans les rues du centre-ville d'Athènes entravent en outre leur accès aux services de soins de santé et de soutien.

La police contrôle et détient des personnes qui sont sans abri, se droguent ou vendent des prestations sexuelles dans le centre-ville alors qu’elles marchent dans la rue, attendent un bus, ou se rendent dans un centre de jour où elles peuvent manger, se laver, ou obtenir de l'aide, a constaté Human Rights Watch. La police a même interpellé des travailleurs ainsi qu’une chercheuse de Human Rights Watch à plusieurs reprises, les a détenus et a même soumis les travailleurs sociaux à une fouille corporelle lors d’un contrôle.

« Le nouveau gouvernement a pris des engagements importants de changer son approche du maintien de l’ordre dans le centre d'Athènes, mais des réformes juridiques et politiques concrètes sont nécessaires pour mettre fin à ces exactions », a déclaré Eva Cossé, chercheuse sur la Grèce auprès de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. « Mener des poursuites contre des personnes et les placer en détention sans raison valable est un gaspillage des faibles ressources de la Grèce et cela n'a aucun sens. »

Au début de février 2015, peu de temps après son arrivée au pouvoir, le gouvernement d'Alexis Tsipras a annoncé la fin des rafles policières anti-migrants abusives à Athènes. Human Rights Watch a documenté des contrôles et des fouilles abusives, des brutalités policières et la privation arbitraire de liberté pendant ces descentes de police. Le 6 avril, le ministre délégué à la Protection des citoyens, Giannis Panousis, a souligné la nécessité d'une approche non répressive des problèmes de l'exclusion sociale, notamment en soutenant les populations vulnérables comme les sans-abris.

Pourtant, la police grecque a présenté un nouveau plan de maintien de l'ordre pour le centre d'Athènes qui comprend des opérations ciblées contre les personnes soupçonnées de se livrer à un commerce illicite comme la vente de produits piratés ou protégés par des droits d’auteur, d'utiliser ou de vendre de la drogue, ou de mendicité. Les « travailleuses du sexe » seraient également ciblées, bien que le travail du sexe ne soit pas illégal. Le nouveau plan soulève des craintes que sans les réformes nécessaires, les pratiques policières de longue date – notamment la violence physique, la discrimination, la détention arbitraire et le harcèlement – continueront, a déclaré Human Rights Watch.

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Une travailleuse du sexe à Athènes. De nombreuses femmes qui vendent des prestations sexuelles dans les rues se trouvent en violation des règles strictes qui régissent les transactions sexuelles professionnelles légales, et sont victimes quotidiennement d'actes de harcèlement de la part de la police.   © 2014 Human Rights Watch

Entre mai et septembre 2014, Human Rights Watch a mené des entretiens approfondis auprès de 44 personnes qui vivent ou passent beaucoup de temps dans le centre de la ville, notamment des personnes sans abri et des personnes qui ont déclaré avoir consommé des drogues et échangé des relations sexuelles contre de l'argent. D’autres entretiens avec des travailleurs sociaux et des conversations avec six personnes provenant des mêmes groupes en avril indiquent que les exactions n’ont pas cessé sous le nouveau gouvernement.

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Un homme sans domicile fixe dort dans une rue d'Athènes, près d'une pancarte disant : « Je suis sans abri et vous demande un petit peu d'aide, merci. »  © 2014 Human Rights Watch

Les personnes interrogées en 2014 ont expliqué avoir été arrêtées fréquemment par la police pour des contrôles d'identité, souvent emmenées dans des postes de police et détenues pendant des heures et parfois déplacées jusqu’à des postes de police situés dans des zones éloignées et y être libérées. Ces personnes ont affirmé qu'elles semblaient être ciblées en raison de leur apparence plutôt que pour ce qu'elles avaient fait. Certaines ont fait état de violences physiques de la part de la police et presque toutes ont déclaré qu'elles avaient été traitées avec brutalité, insultées et menacées. Depuis que le nouveau gouvernement a pris ses fonctions, la pratique de transférer des personnes dans des postes de police loin du centre-ville, qui n'a jamais été reconnue officiellement, semble avoir cessé.

Eirini, 39 ans, qui est inscrite à un programme de méthadone, a déclaré à Human Rights Watch en septembre 2014 : « Peu importe d’où vous venez, où vous allez, sans motif et sans provoquer qui que ce soit, on vous emmène toujours au poste de police. »

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Eirini, une femme de 39 ans enrôlée dans un programme de substitution par la méthadone, décrit des exactions commises par la police. Les abus commis par les forces de maintien de l’ordre en Grèce constituent depuis longtemps un grave problème, y compris lors des contrôles d'identité. © 2014 Human Rights Watch

Human Rights Watch a observé des policiers dans le centre d'Athènes qui semblaient faire usage de larges pouvoirs en matière d'interpellation et de fouille pour cibler les personnes et les détenir pendant de longues périodes, ce qui équivaut à une privation injustifiée de liberté. Les policiers détenaient les gens dans la rue, les confinaient dans des bus de police, ou les détenaient dans des postes de police pendant des heures, notamment dans des postes de police situés loin du centre-ville, sans aucun soupçon raisonnable et individualisé d’actes criminels.

Le plan de maintien de l’ordre du nouveau gouvernement, le Plan de police opérationnel spécial pour la municipalité d'Athènes, ne mentionne pas expressément ces pratiques, soulevant des inquiétudes que les abus puissent continuer, selon Human Rights Watch.

Les descentes de police et les transferts aux commissariats centraux ainsi que dans d'autres parties de la ville ont interféré avec la capacité des personnes arrêtées à accéder aux services sociaux, à la prévention de la santé publique et à des soins médicaux. Vingt-et-une personnes ont décrit des situations dans lesquelles les contrôles de police ont eu un impact négatif direct ou indirect sur leur droit à la santé, notamment en interférant avec leur accès à un médecin et à des médicaments nécessaires, ainsi qu’aux services et informations sur la prévention du VIH, la méthadone et d'autres médicaments délivrés sur ordonnance.

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Une voiture de police stationnée au bord d'une rue à Athènes. Les pouvoirs trop étendus dont dispose la police en matière d'interpellation et de fouille des citoyens, auxquels s'est ajouté l'ordre de cibler certains groupes sociaux, sont à l'origine de nombreuses interpellations injustifiées d'usagers de drogues, de travailleuses  du sexe et de personnes sans abri. © 2014 Human Rights Watch

La Grèce a un devoir d'améliorer la sécurité dans les rues pour tout le monde. Cependant, l'intensité des mauvais traitements et des contrôles d'identité contre les groupes marginalisés soulève de graves préoccupations quant à savoir si les moyens d'atteindre ces objectifs légitimes sont nécessaires et proportionnés, a déclaré Human Rights Watch. Le droit international et national interdit la discrimination, la privation arbitraire de liberté, l’ingérence injustifiée dans le droit à la vie privée ainsi que les violations du droit à la santé et de l'intégrité physique. Les normes internationales et nationales exigent également que la police traite tout le monde correctement.

Le gouvernement grec devrait étroitement circonscrire les pouvoirs de la police en matière d'interpellation et de fouille afin qu’ils exigent un soupçon individualisé d'actes répréhensibles, a déclaré Human Rights Watch. Les autorités devraient adopter des lignes directrices claires et contraignantes destinées aux agents d'application de la loi concernant les contrôles d'identité, notamment les motifs admissibles pour effectuer un contrôle et pour emmener une personne à un poste de police à des fins de vérification de ses documents.

Le gouvernement devrait également émettre des directives claires destinées aux agents de police sur l'utilisation de la force, spécifiant l'interdiction du recours à une force injustifiée. Le gouvernement devrait offrir une formation portant spécifiquement sur le traitement des personnes sans abri, des usagers de drogues et des travailleurs du sexe, notamment la nécessité de renvois non coercitifs vers des services de santé et sociaux. Le gouvernement grec devrait également garantir des enquêtes diligentes sur les allégations d'abus commis par la police à l’encontre de membres de ces groupes, et faire en sorte que toute personne reconnue responsable rende des comptes.

Le gouvernement devrait également intensifier ses efforts pour traiter la question des sans-abris dans le centre d'Athènes en s’assurant que les usagers de drogues ne soient pas exclus des refuges gouvernementaux ou municipaux, a déclaré Human Rights Watch. Une interdiction générale sur l’accès des usagers de drogues actifs aux refuges pour sans-abris et l'incapacité à fournir des alternatives ont exacerbé la situation et se sont avérées contre-productives.

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La salle de stockage du refuge de nuit de l'organisation Médecins du Monde pour les personnes sans abri à Athènes, qui leur offre des lits, un bain chaud et un endroit pour laver leurs vêtements. ©2014 Human Rights Watch

Les statistiques que la police grecque a fournies à Human Rights Watch sur l'opération Thésée, qui a débuté en juillet 2014 pour cibler le crime et qui a été remplacée le 1er avril 2015 par le nouveau plan de maintien de l'ordre, suggèrent que les contrôles d'identité sont un outil inefficace et largement inopérant. De mi-juillet à décembre 2014, la police a arrêté 42 454 personnes dans le cadre de l'opération Thésée. La police n’a ensuite effectué que six arrestations pour mendicité parmi toutes les personnes contrôlées, 365 arrestations pour des infractions liées au travail du sexe et 194 arrestations pour violation des lois sur les drogues.

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Des employés d'Athens Checkpoint, une organisation d'aide à la prévention du VIH, parlent à un usager de drogues sans domicile fixe à Athènes. Les usagers de drogues sont sous le coup d'une interdiction générale d'accès aux refuges gouvernementaux et municipaux pour sans-abris. © 2014 Human Rights Watch.

Le fait que moins de 1,5 pour cent des détentions aient conduit à une arrestation officielle donne lieu à la crainte que la police utilise peut-être le profilage. Les arrestations résultant de renseignements devraient conduire à un taux de détection de criminalité plus élevé. Étant donné que les statistiques de police ne comprennent pas les nombreuses personnes arrêtées pour un contrôle d'identité rapide dans la rue et libérées sur place, le taux de détection global est susceptible d'être encore plus bas.

« La vie dans la rue est déjà assez difficile sans les abus de la police », a conclu Eva Cossé. « Au lieu du harcèlement et de la détention par la police de personnes démunies vivant en marge de la société, le gouvernement grec devrait aider les personnes à obtenir les services et les soins dont elles ont besoin. »

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Un bénévole d'Athens Checkpoint, une organisation d'aide à la prévention du VIH, reconstitue des stocks de préservatifs gratuits dans le centre d'Athènes. Depuis 2011, Athènes a connu une forte hausse des nouvelles infections par le VIH parmi les personnes qui consomment des drogues par injection. © 2014 Human Rights Watch