Manifestation géante en hommage à Boris Nemtsov tenue dans le centre de Moscou le 1er mars 2015, deux jours après le meurtre de l’opposant russe, à quelques pas seulement du Kremlin.

© 2015 Reuters

La Russie est devenue le genre de pays où un chef de file de l'opposition peut être assassiné à quelques pas seulement du bureau du Président.

Boris Nemtsov, un ancien Vice-Premier ministre devenu l’un des leaders de l'opposition, se promenait avec une femme sur un pont près du Kremlin quand une voiture s’est arrêtée à côté d'eux, et un homme dans le véhicule a tiré sur Nemtsov au moins quatre fois, le blessant mortellement.

Nemtsov était l’un des rares opposants en Russie qui critiquait encore publiquement,  fermement et régulièrement la corruption du gouvernement. En 2013, il avait publié un rapport cinglant sur la corruption liée aux préparatifs des Jeux Olympiques d'hiver à Sotchi, et selon certaines sources, s’apprêtait à publier des informations sur l'implication du gouvernement russe – malgré les fréquents démentis apportés par celui –  dans la guerre en Ukraine.

Depuis plusieurs années, et surtout après le retour de Vladimir Poutine à la présidence de la Russie en 2012, les médias contrôlés par l'État et de hauts fonctionnaires vilipendent des membres de l'opposition politique et de la société civile, les accusant de constituer une « cinquième colonne » et les traitant d’« ennemis publics », voire de traîtres. Adoptant eux-mêmes ce genre de discours, des groupes pro-gouvernementaux et nationalistes ont systématiquement et publiquement harcelé les détracteurs du Kremlin, y compris Boris Nemtsov, en les accusant d’être des ennemis de la Russie payés par leurs maîtres occidentaux pour déstabiliser le pays. Or, un pays où l’on encourage les gens à haïr d’autres personnes en raison de différences d'opinions est un pays où il est dangereux de vivre.

Une enquête sur le meurtre de Boris Nemtsov a été ouverte, avec des promesses qu’elle serait approfondie et impartiale, mais les premiers signes ne sont pas encourageants. Dmitri Peskov, porte-parole du président Poutine, a soutenu que l'assassinat portait les marques d'une « provocation » visant à déstabiliser la Russie – une thèse qui s’apparente à une tentative cynique de présenter l’assassinat comme une action contre l'État et contre Poutine lui-même. Le fait que le porte-parole du chef de l'État puisse exprimer si rapidement et ouvertement de tels propos pouvant nuire à l'enquête est à la fois troublant et contraire à la déontologie requise.

Les autorités chargées de l’application de la loi en Russie ont à ce jour un triste bilan en ce qui concerne les enquêtes sur les meurtres de personnes ayant critiqué le Kremlin, comme la journaliste Anna Politkovskaïa, tuée en 2006 à Moscou, et la militante des droits humains Natalia Estemirova, enlevée puis abattue en Tchétchénie en 2009. Une enquête immédiate, efficace et impartiale sur le meurtre de Boris Nemtsov permettrait aux autorités russes de démontrer qu'un tel décès n’est pas insignifiant pour le gouvernement.