Des hommes entassés derrière les barreaux du centre de détention de migrants de Al-Hamra, près de la ville de Gharayan, en Libye, photographiés le 15 avril 2014. Dans 19 centres officiels de ce type en Libye, des migrants et demandeurs d'asile sont parfois détenus pendant plusieurs mois.

© 2014 Daniel Etter/Redux

(Beyrouth) – La situation des droits humains en Libye a connu une forte régression en 2014, touchant le fond comme jamais auparavant depuis la fin du soulèvement qui a renversé Mouammar Kadhafi en 2011, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui dans son Rapport mondial 2015. L’éclatement de nouveaux conflits armés, conjugué à un effondrement encore plus extrême de l’autorité gouvernementale un peu partout dans le pays, a concouru à la disparition de tout semblant d’ordre public dans de nombreuses régions de la Libye.

Début mai, des affrontements entre milices armées dans l’est de la Libye ont dégénéré en conflits armés qui, dès juillet, se sont aussi propagés aux régions occidentales, dont Tripoli, la capitale. Les violences ont fait des centaines de victimes, y compris civiles, elles ont déplacé de chez elles des centaines de milliers de personnes et détruit des infrastructures civiles vitales, telles que le principal aéroport et les hôpitaux de Tripoli, occasionnant de graves pénuries alimentaires et d’autres ressources de base. À la fin de l’année, des milliers de personnes continuaient d’être détenues arbitrairement en dehors de tout contrôle gouvernemental, des milliers d’autres restaient déplacées de force, et le système judiciaire avait cessé de fonctionner dans des régions clés.

« Les factions politiques rivales de Libye font preuve du mépris le plus total à l’égard des vies civiles dans la guerre qu’elles se livrent, perpétrant des crimes de guerre et d’autres exactions graves en toute impunité », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice à la Division Moyen-Orient et Afrique de Nord de Human Rights Watch. « Les entités internationales qui ont appuyé le soulèvement en Libye devraient faire pression sur toutes les parties pour que cesse le bain de sang et que soient traduits en justice ceux qui commettent de graves atteintes aux droits humains. »

Cette 25e édition annuelle du Rapport mondial de Human Rights Watch, dont la version anglaise comprend 656 pages (et la version abrégée en français 186 pages), examine les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son introduction, le directeur exécutif Kenneth Roth invite les gouvernements du monde à reconnaître que les droits humains constituent un repère moral efficace lors de périodes agitées, et que les violations de ces droits risquent de déclencher ou d’aggraver de graves problèmes sécuritaires. Les avantages à court terme obtenus en portant atteinte aux valeurs fondamentales que sont la liberté et la non-discrimination compensent rarement le coût à long terme de telles violations.

Dans son examen de la Libye, Human Rights Watch a noté le nombre croissant d’assassinats de militants, journalistes, politiciens et membres des forces armées perpétrés par des agresseurs non identifiés, qui constituent probablement des crimes contre l’humanité. Rien que dans deux villes de l’est, Benghazi et Derna, au moins 250 meurtres de cette nature ont été commis entre janvier et septembre. Une commission d’enquête internationale ou un mécanisme similaire devrait être mis sur pied pour enquêter sur ces crimes et autres délits graves et ses conclusions devraient être publiées.

Les milices engagées dans les conflits armés ont perpétré des crimes de guerre, notamment des attaques contre des civils et des infrastructures civiles, des pillages, des incendies et des enlèvements. Certaines milices de Derna ont annoncé leur affiliation au groupe extrémiste État islamique (aussi connu sous le nom d’EIIL). Ces groupes ont terrorisé les habitants et imposé un système d’administration très dur dans les zones qu’ils contrôlent, avec exécutions publiques, flagellations et obligation de repentir en public pour ceux qu’ils considèrent « infidèles ».

Le système judiciaire libyen a à peine fonctionné, l’insécurité croissante ayant conduit les tribunaux et les procureurs à suspendre leurs activités à Benghazi et dans d’autres villes. Des milliers de personnes ont continué d’être détenues arbitrairement en dehors de tout contrôle de l’État, même après que les conflits armés eurent éclaté, et elles sont exposées à la torture et autres mauvais traitements, ainsi qu’à une absence de garanties de procédure équitable.

La Procureure de la Cour pénale internationale, qui a compétence pour connaître des crimes graves perpétrés en Libye depuis le 15 février 2011, n’a pas ouvert de nouvelles enquêtes sur les exactions graves commises actuellement, invoquant l’instabilité en Libye et le manque de ressources comme obstacles à l’ouverture de nouvelles enquêtes par son bureau.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 2174, qui menace les auteurs de crimes graves de sanctions, notamment d’une interdiction de voyager et du gel de leurs avoirs, mais à ce jour, cette menace n’a pas été mise à exécution.