Les deux journalistes français Valentine Bourrat et Thomas Dandois, sont photographiés en compagnie d’ un agent d'immigration le 28 août 2014 à Jayapura, dans la province indonésienne de Papouasie, trois semaines après leur arrestation le 6 août alors qu’ils travaillaient sur un documentaire pour la chaîne de télévision franco-allemande Arte.

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(New York, le 17 octobre 2014) – Le gouvernement indonésien devrait abandonner les chefs d'accusation pesant contre deux journalistes français dans la province de Papouasie, dans la partie la plus orientale de l'Indonésie, et mettre fin aux restrictions imposées aux médias étrangers dans cette région, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Thomas Dandois et Valentine Bourrat doivent être jugés le 20 octobre 2014, sous l'accusation d'« utilisation abusive de visas d'entrée », après avoir été arrêtés alors qu'ils produisaient un documentaire pour la chaîne de télévision franco-allemande Arte.

L'arrestation des deux journalistes et l'ouverture de poursuites judiciaires à leur encontre reflètent la politique adoptée de longue date par le gouvernement indonésien, qui consiste à faire obstacle à toute couverture médiatique indépendante de la province de Papouasie, où un conflit de faible intensité se poursuit depuis plusieurs décennies. Les journalistes étrangers ont besoin d'une autorisation officielle spéciale pour visiter l'île – que le gouvernement accorde rarement et le plus souvent après avoir différé l'examen de la demande, entravant ainsi la couverture d'événements qui viennent de se produire. Les journalistes qui obtiennent ce permis sont systématiquement suivis de près par des gardes du corps mandatés par les autorités, qui contrôlent strictement leurs déplacements et leur accès à des témoins.

« La chape de plomb posée par le gouvernement indonésien sur la couverture médiatique de la Papouasie a pour résultat que pour les étrangers, faire du journalisme dans la province est considéré comme une activité criminelle », a déclaré Phelim Kine, directeur adjoint de la division Asie à Human Rights Watch. « Le gouvernement devrait abandonner les chefs d'accusation retenus contre Valentine Bourrat et Thomas Dandois, comme première étape vers la levée de la censure imposée sur la couverture de la Papouasie par les médias étrangers. »

La police a arrêté et placé en détention les deux journalistes le 6 août, les accusant de « travail illégal » sans accréditation officielle. Le 14 août, le porte-parole de la police de Papouasie, Sulistyo Pudjo, a laissé entendre que les deux journalistes pourraient être poursuivis pour « subversion » parce qu'ils auraient filmé des membres d'un groupe séparatiste armé, le Mouvement de libération de la Papouasie (OPM). Pudjo a soutenu que les deux journalistes d'Arte « s'étaient joints à des efforts visant à déstabiliser la Papouasie. » La police de Papouasie a rejeté la confirmation par le gouvernement français que Thomas Dandois et Valentine Bourrat étaient bien des journalistes professionnels, au motif que ni l'un ni l'autre n'était porteur d'une carte de presse en cours de validité.

Le gouvernement indonésien a répondu avec rudesse aux efforts des médias étrangers pour contourner les obstacles dressés par l'État à la couverture médiatique de la Papouasie. En juillet 2013, le ministre des Affaires étrangères Marty Natalegawa défendait l’interdiction d’accès imposée aux médias étrangers en mettant en garde, sans les nommer, contre des « éléments présents en Papouasie désireux d’attirer l’attention internationale en s’en prenant à des personnalités étrangères, y compris des journalistes ». Bien que le gouvernement permette aux médias indonésiens de faire du journalisme en Papouasie, la crédibilité de leur couverture suscite de sérieux doutes, compte tenu des efforts du gouvernement pour contrôler le flux d'informations en provenance de la province. Des documents officiels ayant fait l'objet de fuites en 2011 indiquent que l'armée indonésienne emploie plus d'une vingtaine de journalistes indonésiens basés en Papouasie comme informateurs, ce qui fait douter de l'objectivité de leurs reportages. L'armée indonésienne a également financé et formé des journalistes et des blogueurs, les mettant en garde contre de prétendues ingérences étrangères en Papouasie, notamment de la part des États-Unis et d'autres gouvernements.

Le gouvernement justifie les restrictions qu'il impose à l'accès des médias à la Papouasie comme étant une mesure de sécurité nécessaire dans le contexte du conflit avec l'OPM. Les séparatistes de l'OPM sont peu nombreux et mal organisés, bien qu'ils aient progressé en termes de sophistication ces dernières années. Les tensions en Papouasie se sont accrues en février 2013 à la suite d’une attaque menée contre l’armée indonésienne par des éléments soupçonnés d’appartenir à l’OPM, dans laquelle huit soldats ont été tués - l’action violente la plus grave contre l’armée dans la région depuis plus de dix ans. Le gouvernement arrête et emprisonne régulièrement des manifestants papous pour avoir réclamé pacifiquement l'indépendance de la province ou d'autres changements politiques. À l'heure actuelle, plus de 60 militants papous sont en prison sous l'accusation de « trahison. »

La liberté de la presse fait partie intégrante du droit international en matière de droits humains et est essentielle pour assurer le respect d'autres droits, a déclaré Human Rights Watch. Les médias jouent un rôle crucial dans la révélation au public des abus de pouvoir, des violations des droits humains, des malversations éventuelles des grandes compagnies, ainsi que des crises dans les domaines de la santé et de l'environnement, assurant ainsi que le public soit informé, qu'il soit mis fin aux abus, que les criminels soient traduits en justice et que les victimes puissent obtenir réparation.

Les principaux instruments internationaux de promotion des droits humains défendent la liberté des médias, notamment la Déclaration universelle des droits de l'Homme (article 19) et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) (article 19), que l'Indonésie a ratifié en 2005. L'article 28 de la Constitution de l’Indonésie garantit la liberté « d'exprimer des opinions oralement et par écrit », tandis que l'article 28F garantit « le droit de communiquer et d'obtenir de l'information … et le droit de rechercher, d'obtenir, de posséder, de stocker, de traiter et de diffuser de l'information ».

Le Comité des droits de l'Homme des Nations Unies, l'organe indépendant qui surveille l'application des dispositions du PIDCP, a déclaré que « le journalisme est une fonction exercée par des personnes de tous horizons, notamment des reporters et analystes professionnels à plein temps, ainsi que des blogueurs et autres particuliers qui publient eux-mêmes le produit de leur travail, sous forme imprimée,  sur l’Internet ou d’autre manière, et les systèmes généraux d'enregistrement ou d’octroi de licence pour les journalistes par l’État sont incompatibles » avec le plein exercice de la liberté d'expression qui est « essentiel à la promotion et la protection des droits de l’homme » (ang fra).

Même si les gouvernements sont en droit d'imposer certaines restrictions au droit à la liberté de déplacement pour des raisons de sécurité nationale, la manière dont ces restrictions sont imposées et leur magnitude doivent répondre à une nécessité et être proportionnées à un but légitime que le gouvernement cherche à atteindre. Les restrictions très générales du gouvernement indonésien sur l'accès des médias étrangers à la province de Papouasie vont bien au-delà de ce qui est permissible aux termes du droit international.

Le gouvernement du président indonésien sortant, Susilo Bambang Yudhoyono, a refusé d'alléger les restrictions à l'accès des journalistes à la Papouasie. En décembre 2013, Human Rights Watch et trois organisations indonésiennes de défense des droits humains ont adressé une lettre au vice-président Boediono, qui dirigeait les efforts du gouvernement en vue de la  réconciliation dans la province, lui demandant de mettre fin à l'isolement médiatique de la Papouasie. Aucune réponse n'a jamais été reçue. Le successeur du président Yudhoyono, Joko « Jokowi » Widodo, qui a été élu le 9 juillet 2014 et prendra ses fonctions le 20 octobre, s’était rendu en Papouasie le 5 juin au cours de la campagne présidentielle et avait indiqué qu’il ouvrirait l’accès à la Papouasie pour les journalistes étrangers et les organisations internationales.

« Le nouveau président de l'Indonésie devrait faire la preuve que le gouvernement ‘n'a rien à cacher’ en Papouasie en levant les obstacles à la couverture médiatique de la province », a conclu Phelim Kine. « Quand il entrera en fonction le 20 octobre, le président Widodo devrait démontrer son attachement à la liberté de la presse en abandonnant les chefs d'accusation prononcés contre Valentine Bourrat et Thomas Dandois, et en mettant fin à la politique oppressive du gouvernement à l'égard des médias en Papouasie. »