Patrouille nocturne de policiers dans la capitale du Libéria, Monrovia.

© 2011 Espen Rasmussen/Panos

(Monrovia, le 22 août 2013) – La corruption policière généralisée au Libéria prive les citoyens d’une justice équitable et impartiale et entrave le développement du pays après les années de guerre, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Le gouvernement libérien devrait endiguer la corruption policière et les violations connexes avant le retrait de la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL) prévu à partir de 2013.

Le rapport de 64 pages, intitulé « No Money, No Justice: Police Corruption and Abuse in Liberia » (« Pas d’argent, pas de justice : La corruption et les abus policiers au Libéria »), décrit des actes criminels multiples perpétrés par des policiers corrompus, allant d’exiger de l’argent aux victimes d’actes criminels à chaque étape de l’enquête, jusqu’à extorquer des marchandises aux vendeurs de rue. Ces actions violent les droits des Libériens en vertu du droit national et international et sapent la confiance du public à l’égard de la police nationale du Libéria.

« La police doit protéger la population, et non s’en prendre aux personnes vulnérables », a déclaré Corinne Dufka, chercheuse senior auprès de la division Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Les Libériens ont vécu de trop nombreuses années de chaos et de violence. Une force de police professionnelle est essentielle pour faire respecter les droits des personnes et créer une société respectueuse des droits. »

La Mission de l’ONU, qui se trouve au Libéria depuis dix ans pour stabiliser le pays après des années de guerre civile, a annoncé son plan visant à réduire de moitié le nombre de troupes de l’ONU entre 2013 et 2015. Cependant, une récente évaluation de l’ONU sur la police nationale a constaté un comportement abusif, un manque de professionnalisme et de sérieux problèmes de ressources qui font que les forces de police ne sont pas préparées à devenir l’unique gardien de la sécurité intérieure du Libéria.

Human Rights Watch s’est entretenu avec plus de 120 personnes qui ont été victimes de corruption et d’abus policiers. Elles ont indiqué que des policiers demandent généralement aux victimes d’actes criminels de payer des sommes d’argent pour enregistrer leurs cas, pour le transport sur les lieux du crime, ainsi que pour les stylos et d’autres articles utilisés dans l’enquête. Les suspects détenus par la police paient régulièrement des pots-de-vin pour être relâchés.

« Je ne m’adresse jamais à la police pour quoi que ce soit », a déclaré un habitant de Monrovia à Human Rights Watch. « Ils veulent toujours quelque chose de moi et je n’ai rien. »

Les marchands ambulants, qui vendent des produits tels que du poisson, des vêtements et des articles de toilette, ont décrit des descentes de police fréquentes, en particulier à Monrovia, la capitale. Les policiers volent régulièrement des marchandises, arrêtent les vendeurs, puis les obligent à payer pour leur libération. Des motocyclistes et des chauffeurs de taxi à travers le pays ont décrit des cas de harcèlement et d’extorsion le long des routes. Les personnes qui refusent de répondre aux demandes des policiers sont confrontées à la violence et aux arrestations.

Les unités d’élite armées, telles que l’Unité de soutien de la police (Police Support Unit), ont été fréquemment accusées de commettre des abus violents. Un résident de la section de West Point de Monrovia a déclaré que des membres de l’Unité de soutien de la police sont venus à son domicile, lui ont donné des coups de pied, ont tenu sa femme en joue et volé de l’argent qu’elle avait caché dans son soutien-gorge.

La corruption policière menace les objectifs de développement nationaux fixés par la présidente Ellen Johnson Sirleaf, selon Human Rights Watch. Lorsque la présidente Sirleaf a pris ses fonctions en 2006, elle a annoncé que la corruption était « le principal ennemi public ». La stratégie de son gouvernement en matière de réduction de la pauvreté s’est axée sur la professionnalisation du secteur de la sécurité et l’établissement de l’État de droit. Le gouvernement de Mme Sirleaf a fait quelques progrès dans l’amélioration des procédures d’arrestation et dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Toutefois la corruption et autres violations de droits humains de la part de la police persistent, niant aux citoyens libériens à la fois l’accès à la justice et aussi un moyen de payer les frais de scolarité, de nourrir leurs familles et de payer un logement. L’extorsion par la police fait obstacle aux tentatives des personnes à faible revenu pour reconstruire leur vie après les guerres civiles de 1989-2003, qui ont coûté la vie à plus de 200 000 personnes et ont fait en outre un million de personnes déplacées.

La police a exprimé sa propre frustration face à un manque de soutien adéquat pour son travail. Human Rights Watch s’est entretenu avec 35 policiers de divers grades, qui ont décrit des équipements insuffisants, des salaires bas et une certaine pression quant à payer leurs supérieurs pour obtenir des postes convoités et des promotions.

« Ils viennent pleurer et vous n’avez même pas une goutte d’essence », a déclaré un officier, en décrivant la difficulté de se rendre sur les lieux pour enquêter après qu’un crime a été signalé. « Nous ne sommes pas censés demander de l’argent à quelqu’un, mais parce que nous n’en avons pas, nous en demandons à la personne pour y aller. »

Les institutions de lutte anticorruption du Libéria, censées endiguer la corruption de la police, sont déficientes, a constaté Human Rights Watch. La Commission anticorruption du Libéria (Liberia Anti-Corruption Commission, LACC) a du mal à obtenir des condamnations dans les affaires de corruption. Une de ses rares condamnations depuis sa création en 2008 – contre l’ancien inspecteur général de la police nationale du Libéria – a été contestée en appel et se trouve maintenant devant la Cour suprême du Libéria.

La Division des normes professionnelles (Professional Standards Division) – l’organe de contrôle interne de la police nationale – devrait répondre aux plaintes du public de façon plus rapide, efficace et impartiale, et améliorer le système pour que le public puisse signaler les exactions.

Le gouvernement libérien devrait concrétiser son engagement de mettre fin à la corruption policière en établissant un Conseil de surveillance civil (Civilian Oversight Board), que la Présidente Sirleaf a proposé en 2012. Il devrait également enquêter immédiatement sur les graves pénuries de ressources au sein de la police nationale, selon Human Rights Watch.

« Le gouvernement libérien a fait des efforts remarquables ces dernières années pour promouvoir les droits humains », a conclu Corinne Dufka. « Cependant, la corruption et les abus policiers persistants, portent atteinte aux objectifs de sécurité nationale et de développement économique de la nation. »