Des forces ivoiriennes montent la garde à un poste frontière jouxtant le village de Pekanhouebli, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, à la frontière avec le Libéria, le 20 avril 2011.

© 2011 Getty Images

(Nairobi, le 19 juin 2012) – Les autorités libériennes doivent être saluées pour l’ouverture rapide d'enquêtes criminelles en vue de traduire en justice ou extrader les hommes armés suspectés d’être impliqués dans des attaques transfrontalières en Côte d’Ivoire, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. La réponse a été déclenchée suite à une attaque menée le 8 juin 2012, au cours de laquelle au moins 17 personnes, dont sept Casques bleus des Nations Unies, ont été tuées dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire.

Le 14 juin, le ministre libérien de l'Information, Lewis G. Brown, a annoncé que le Conseil de sécurité nationale (National Security Council, NSC) du pays a donné l’ordre d’arrêter 10 Libériens et Ivoiriens possiblement liés aux attaques le long de la frontière ivoiro-libérienne. Le gouvernement libérien a également fait part de la tenue imminente d’une audience d’extradition concernant 41 Ivoiriens et Libériens détenus au Libéria en rapport avec les crimes postélectoraux commis en Côte d’Ivoire.

« Le gouvernement libérien a pris des mesures importantes, indiquant clairement que les auteurs des attaques dévastatrices contre des résidents à la frontière ivoirienne et les responsables de la mort de sept Casques bleus des Nations Unies seront condamnés pour leurs actes », a déclaré Matt Wells, chercheur pour l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Grâce à une coopération efficace des deux côtés de la frontière, les attaquants doivent savoir qu’aucun refuge ne leur permettra d’échapper à la justice. »

Human Rights Watch a appelé les autorités ivoiriennes et libériennes à garantir la protection des droits à une procédure régulière, dont la présomption d’innocence, pour toute personne soupçonnée d’avoir participé aux attaques, qu’elle soit arrêtée en Côte d’Ivoire ou arrêtée au Liberia puis extradée.

Parmi les personnes visées par les mandats d’arrêt cités par Lewis G. Brown figure Isaac Chegbo, un Libérien mieux connu sous son nom de guerre « Bob Marley ». Human Rights Watch et l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) ont réuni des preuves de l’implication d'Isaac Chegbo dans deux massacres en Côte d’Ivoire au cours desquels plus de 100 personnes ont été tuées.

Entre juillet 2011 et le 25 avril 2012, au moins 40 résidents de Côte d’Ivoire ont été tués au cours de quatre attaques transfrontalières qui ciblaient vraisemblablement des civils de groupes ethniques qui soutiennent dans une large mesure le président Alassane Ouattara. Le 8 juin dernier, sept Casques bleus des Nations Unies originaires du Niger et 10 civils ont été tués dans une attaque au sud de la ville ivoirienne de Taï, à quelques kilomètres de la frontière libérienne. Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière contre l’ONUCI depuis qu’elle a commencé ses opérations de maintien de la paix en 2004. Dans la nuit du 11 juin, au moins cinq autres civils ont été tués lors d’attaques dans les villages ivoiriens de Sieblo-Oula et Tiele-Oula, à la frontière avec le Libéria.

Les détails précis sur les auteurs des attaques de juin n’ont pas encore été établis. Les Nations Unies et les autorités libériennes ont indiqué que leurs enquêtes étaient toujours en cours, tandis que les autorités ivoiriennes ont déclaré que les attaquants venaient du Libéria. Les autorités ivoiriennes ont fait savoir qu’elles avaient arrêté plusieurs attaquants, mais elles ont ajouté peu de détails supplémentaires.

Les autorités libériennes ont annoncé la fermeture de leur frontière avec la Côte d’Ivoire, le déploiement de forces militaires supplémentaires dans la région et la suspension de l’exploitation des mines d’or artisanales près de la frontière en raison de leur rôle possible dans le financement des groupes armés.

Deux jours avant l’attaque du 8 juin, Human Rights Watch a publié un rapport qui démontre le rôle de militants fidèles à Laurent Gbagbo, l’ancien président ivoirien, dans quatre attaques transfrontalières menées depuis le Libéria entre juillet 2011 et avril 2012. Les personnes qui ont reconnu avoir mené ou planifié des attaques transfrontalières depuis le comté de Grand Gedeh au Libéria ont raconté à Human Rights Watch qu’elles utilisaient les bénéfices de l’exploitation des mines d’or artisanales le long de la frontière pour mobiliser et recruter des combattants, y compris des enfants, pour des attaques futures. Human Rights Watch a visité cinq de ces camps de mines d’or artisanales.

Dans son rapport, Human Rights Watch a exprimé sa préoccupation quant à l’incapacité des autorités libériennes à enquêter de façon adéquate et à extrader ou traduire en justice les personnes qui, à l’instar d’Isaac Chegbo, ont vraisemblablement été impliquées dans des crimes graves en Côte d’Ivoire, avant de retourner au Libéria. Isaac Chegbo a été arrêté et inculpé de « mercenarisme » en mai 2011, mais il a été discrètement libéré sous caution en février dernier. Aucune autre action ne semble avoir été menée à son encontre.

Le 12 juin, le ministre ivoirien de l’Intérieur, Hamed Bakayoko, a annoncé à la télévision nationale que les autorités ont déjoué une tentative de coup d’État impliquant des responsables militaires et politiques fidèles à Laurent Gbagbo. Human Rights Watch a recueilli des témoignages dignes de foi sur certains cas de harcèlement, y compris des cas de détentions arbitraires et d’extorsion, par les forces armées ivoiriennes à l’encontre de jeunes hommes de groupes ethniques perçus comme pro-Gbagbo suite à l’attaque du 8 juin.

Les autorités libériennes ont de manière louable explicitement déclaré que les droits de tout accusé seront respectés. Ces droits incluent, pour tout accusé, le fait d’être informé du motif de son arrestation, la présentation rapide devant un juge et le fait d’être informé des chefs d’inculpation pour lesquels il est détenu ou extradé.

« Dans leur réponse aux attaques transfrontalières et aux autres menaces présumées pour la sécurité nationale, les autorités ivoiriennes doivent garantir les droits à des procédures régulières », a souligné Matt Wells. « La règle de droit ne doit pas être remplacée par une présomption de culpabilité collective, qui risquerait d’accroître davantage les divisions communautaires dangereuses en Côte d’Ivoire. »