Des agents de police contrôlent le passeport interne de passants au bazar de Chorsu, à Tachkent. En Ouzbékistan, tout défaut de déclaration du lieu de résidence constitue un délit administratif, qui peut donner lieu à une arrestation et à un placement en détention.

© 2010 Elena Urlaeva

Le message du « printemps arabe » aux leaders européens, américains et russes est le suivant : coucher avec des dictateurs n’est jamais une bonne idée. L’avenir dira comment les héritages légués par Moubarak et Ben Ali hanteront les dirigeants occidentaux qui les ont soutenus. De même, l’image de Moscou est ternie par son soutien à l’emprise brutale de Bachar al-Assad sur le peuple syrien.

D’aucuns pourraient penser que la leçon a été apprise et appliquée. Ne soyez pas trop optimiste ! Le gouvernement autoritaire d’Islam Karimov en Ouzbékistan prospère à l’ombre de la guerre d’Afghanistan. La Russie lui apporte son soutien car elle veut garder ce pays dans son orbite et cherche la «stabilité» sur son flanc sud. En outre, comme Karimov réprime des groupes de musulmans indépendantistes, l’Ouzbékistan semble servir de zone tampon contre l’extrémisme islamique.

Pour l’Occident, l’affaire est encore plus claire : les bases sur le sol ouzbek, près de la frontière afghane, servent depuis dix ans aux pays de l’Otan, en particulier aux États-Unis et à l’Allemagne, pour leurs opérations militaires en Afghanistan. C’est pourquoi ils restent silencieux alors que la torture est systématiquement utilisée en Ouzbékistan contre des prisonniers politiques qui ne peuvent pas rêver d’un procès équitable puisque la profession d’avocat indépendant a été supprimée.

Le gouvernement de M. Karimov a intelligemment vendu aux gouvernements occidentaux l’idée selon laquelle ils pouvaient soit disposer de bases et d’un accès frontalier pour leurs troupes au nord de l’Afghanistan, soit agir en faveur des droits humains en Ouzbékistan, mais pas les deux à la fois. Par conséquent, les Occidentaux ont salué les dérisoires «commissaires des droits de l’homme» ouzbeks ou encore des réformes qui n’existent que sur papier comme étant «un progrès».

Les sanctions de l’Union européenne, ordonnées contre l’Ouzbékistan après le massacre en 2005 de manifestants pacifistes dans la ville d’Andijan, ont été levées en 2009. Les autorités américaines ont aussi fait un pas en septembre en renonçant aux restrictions imposées par le Congrès pour l’aide à ce pays, y compris l’aide militaire. L’Allemagne, qui a dépensé environ 26 millions d’euros en 2010 pour louer la base de Termez au sud de l’Ouzbékistan, a mis en sourdine ses critiques envers la situation des droits humains dans ce pays.

Mais la réalité, telle que documentée dans un nouveau rapport de Human Rights Watch, montre que la répression est aussi dure qu’en 2005. Fondées sur plus de 100 entretiens réalisés en Ouzbékistan entre 2009 et 2011 avec des victimes, des familles de victimes, des avocats et des témoins, ses conclusions sont claires : le gouvernement ouzbek poursuit sa répression implacable contre les défenseurs des droits humains, les activistes politiques, les groupes musulmans indépendants, ainsi que les journalistes et les avocats qui veulent travailler de façon autonome.

Dans des prisons et des centres de police à travers le pays, les détenus sont torturés à l’électricité, par étranglement, abus sexuel et autres brutalités ; dans au moins un cas, de l’eau bouillante a été versée sur un détenu. Des rapports crédibles indiquant des morts suspectes lors de détentions préventives s’accumulent. Ces histoires sont rarement racontées parce que, comme l’une de nos sources l’a dit, «il ne reste plus personne pour témoigner». Le gouvernement ouzbek a expulsé la plupart des organisations non gouvernementales étrangères, il agit contre les avocats indépendants, et les pays occidentaux détournent leur regard ?

Que devraient faire Bruxelles, Paris, Berlin, Moscou, et Washington ? Les dirigeants, dans ces capitales, devraient cesser d’ignorer les horreurs commises sous l’autorité d’un gouvernement avec lequel ils traitent. Ils devraient prendre des mesures punitives, comme le gel d’avoirs et des interdictions de quitter le territoire contre les responsables de torture et de détentions arbitraires, tels les hauts responsables des forces de sécurité et les autorités pénitentiaires. Ils devraient porter le cas de l’Ouzbékistan devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies et demander la nomination d’un rapporteur spécial pour ce pays.

Avant tout, les Européens, les Américains et les Russes devraient arrêter de troquer les services d’un allié stratégique en Asie centrale contre leur silence envers un des régimes les plus brutaux du monde. Ce que les leaders mondiaux font ou s’abstiennent de faire, les hantera à l’avenir. Ils devraient se placer du côté des droits humains et des lois internationales. Voilà la leçon de 2011.

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Jan Egeland est le Directeur exécutif adjoint Europe, et Steve Swerdlow le chercheur en charge de l’Ouzbékistan, à Human Rights Watch.