Des troupes de Police locale afghane (ALP) dans le village de Gizab, situé dans la province d'Uruzgan, en avril 2011.

© 2011 AP Photo

(Kaboul, le 12 septembre 2011) – Les milices et certaines unités de la nouvelle Police locale afghane (ALP) soutenue par les États-Unis commettent de graves violations des droits humains, sous le contrôle lacunaire du gouvernement et en toute impunité, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Le gouvernement afghan et les États-Unis devraient rompre les liens qu'ils entretiennent avec les groupes armés irréguliers et prendre immédiatement des mesures pour créer des forces de sécurité correctement sélectionnées et entraînées, répondant de leurs actes.

Le rapport de 102 pages, intitulé Just Don’t Call It a Militia: Impunity, Militias and the “Afghan Local Police” (« Ne dites surtout pas que c'est une milice : Impunité, milices et la Police locale afghane (ALP) » atteste de graves exactions comme des assassinats, des détentions arbitraires, des appropriations de terres, des enlèvements et des raids illégaux perpétrés par des groupes armés irréguliers dans la province de Kunduz, dans le nord du pays, et par la Police locale afghane (ALP) dans les provinces de Baghlan, Herat, et Uruzgan. Le gouvernement afghan n'a pas à ce jour tenu ces forces armées pour responsables de leurs actes, encourageant ainsi de futures exactions et suscitant l'appui aux talibans et à d'autres forces d'opposition, a estimé Human Rights Watch.

« Le gouvernement afghan à répondu à l'insurrection en réactivant les milices qui menacent la vie des civils », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie à Human Rights Watch. « Les autorités à Kaboul et Washington doivent s'affranchir de tout soutien apporté aux milices déstabilisatrices qui sévissent dans le pays si elles veulent pouvoir déployer une stratégie fiable sur le long terme. »

Dans le cadre de sa stratégie de retrait des forces déployées en Afghanistan, l'armée américaine assure actuellement la formation et l'encadrement de l'ALP. Créée il y a un an, cette dernière est chargée d’assurer la sécurité des communautés locales. En mars 2011, le général américain David Petraeus, alors chef des troupes de l'OTAN en Afghanistan, a déclaré devant le sénat américain que l'ALP était « incontestablement l'élément le plus critique de nos efforts pour aider l'Afghanistan à développer la capacité à assurer sa propre sécurité ».

Les cas examinés par Human Rights Watch font ressortir de sérieuses réserves quant aux efforts du gouvernement afghan et de la communauté internationale pour armer, financer, contrôler et obliger à rendre compte les groupes armés irréguliers.Dans la province de Kunduz, les milices ont rapidement gagné du terrain ces dernières années. Ce renforcement reflète une politique délibérément suivie par l’agence de renseignement afghane (National Directorate of Security, NDS). Cette agence a en effet réactivé les réseaux de milices essentiellement par l'intermédiaire des réseaux Shura-e-Nazar (« Conseil de supervision » du nord) et Jamiat-i-Islami, puis les a ensuite approvisionnés en armes et en fonds de manière débridée.

Le rapport « Just Don’t Call It a Militia » (« Ne dites surtout pas que c'est une milice ») relate plus de 120 entretiens réalisés avec des victimes de ces exactions ainsi que des membres des familles concernées, des chefs tribaux, des témoins, des travailleurs d'organisations non gouvernementales, des responsables de la sécurité afghane, des représentants des droits humains, des responsables gouvernementaux, des diplomates et des responsables militaires étrangers, des journalistes et des analystes afghans.

La plupart des cas d'abus attestés par Human Rights Watch dans la province de Kunduz n'ont donné lieu à aucune poursuite contre leurs auteurs. Par exemple, en août 2009 dans le district de Khanabad dans cette province, une milice a tué quatre hommes à la suite d'une dispute familiale. Un responsable du NDS a confirmé que la police était dans l'impossibilité de procéder à une quelconque arrestation en raison des liens établis entre le chef de la milice et le chef de police provincial, d'une part, et un homme d'influence de la communauté locale fortement impliqué avec les groupes armés qui sévissent dans la région, d'autre part. Un procureur, également père de l'une des victimes a déclaré à Human Rights Watch : « Personne ne m'a aidé, alors que je travaille pour le gouvernement. Alors imaginez les autres. Personne ne les écoutera. »

« En réalité, les milices prétendument pro-gouvernementales qui ont partie liée avec de hauts fonctionnaires des forces de sécurité locales et le gouvernement central terrorisent les communautés locales et agissent en toute impunité », a indiqué Brad Adams.

Dans le même temps, l'émergence rapide de l'ALP a fait naître des suspicions quant à sa volonté d'intégrité législative, selon Human Rights Watch. Érigée en juillet 2010 sur ordre des États-Unis, cette force de police est censée prêter main forte à l'armée et à la police afghane au niveau des communautés et des villages. L'armée américaine envisage l'ALP comme un moyen de désamorcer les pressions qui accompagneront le transfert du contrôle de sécurité au bénéfice du gouvernement afghan d'ici à 2014.

Les shuras (assemblées villageoises), sont chargées de sélectionner puis de nommer les membres de l'ALP, dont les unités rendent compte au chef de police du district. Des unités formées pendant 21 jours seulement sont déployées dans des zones où la présence de l'armée et de la police afghane est ténue. En août, la force comptait 7 000 hommes dans ses rangs. Les prévisions parlent d'en armer et d'en entraîner jusqu'à 30 000.

Des responsables américains et afghans ont assuré à Human Rights Watch que l'ALP a renforcé la sécurité dans certaines zones. Dans certaines communautés, des résidents interrogés par Human Rights Watch ont accueilli favorablement cette nouvelle force et fait état d'améliorations en termes de sécurité. D'autres ont néanmoins affirmé que ses membres n'avaient pas été convenablement recrutés, parlant même de la présence de criminels et d'insurgés en son sein. Nombre d'entre eux ont déploré le fait que l'ALP, à l'instar d'autres groupes armés irréguliers, ne soit pas tenue responsable lorsqu'elle est impliquée dans des exactions.

Quoique récente, Human Rights Watch a pointé du doigt de graves violations commises par les membres de cette force. En février dernier par exemple, dans le district de Shindand, dans la province d'Herat, une unité de l'AFP a fait incursion dans plusieurs maisons, pillant les habitations, passant les habitants à tabac, et procédant même à l'arrestation illégale de six hommes. Dans une autre affaire, l'ALP est également accusée d'avoir roué de coups de jeunes garçons et de leur avoir planté des clous dans les pieds. Ils n'ont pourtant pas été inquiétés.

Dans la province de Baghlan, d'anciens combattants du parti islmiste Hezb-i-Islami, notamment un homme influent de la région, Nur-ul Haq, ont été enrôlés dans l'ALP. Nur-ul Haq et ses hommes ont été impliqués dans des assassinats, des confiscations de terres et des enlèvements. Cependant, la police a refusé d'enquêter sur ces allégations, arguant auprès de Human Rights Watch être dans l'incapacité de mettre en cause les membres de l'ALP présumés en raison de leurs liens avec d'influents responsables gouvernementaux et des forces spéciales américaines. À Baghlan en avril dernier, quatre membres armés de l'ALP ont enlevé un garçon de 13 ans alors qu'il rentrait chez lui de la médina. Ils l'ont emmené au domicile d'un sous-commandant où il a subi un viol collectif. Il est parvenu à s'échapper le lendemain. Ses agresseurs sont bien connus ; pourtant, aucun d'entre eux n'a été arrêté.

Dans la province d'Uruzgan, en décembre 2010, un homme d'influence du nom de Neda Muhammed, a procédé à l'arrestation de six chefs tribaux au motif qu'ils avaient refusé de lui livrer des hommes pour gonfler les rangs de l'ALP. Dans la région de Khas Uruzgan, des membres de l'ALP ont été compromis par des responsables locaux et des résidents dans des opérations de raids illégaux, de passages à tabac et de racket (dîme appelée ushr).

Les partisans de l'ALP, autochtones et non-autochtones confondus, mettent en avant l'existence de garde-fous tels que le contrôle exercé par le ministère de l'Intérieur afghan, l'aval donné par les shuras en matière de recrutement des membres ainsi que la formation et l'encadrement prodigués par les forces d'opérations spéciales américaines. Il n'en reste pas moins que la police nationale manque de structures de commandement et de contrôle adéquates, et que les forces de l'AFP sont de loin plus nombreuses que les forces de police dans les régions où elles opèrent, a indiqué Human Rights Watch. Des fonctionnaires du ministère de l'Intérieur ont également concédé à Human Rights Watch que de tels garde-fous avaient déjà fait l'objet de promesses pour nombre d'initiatives de défense communautaire qui s'étaient soldées par un échec.

Précédemment, des programmes visant à établir des forces de défense locale ont été récupérés par des hommes forts de la région ou des factions ethniques ou politiques. Un climat de peur et de vendetta s'est alors instauré, faisant parfois même le jeu des groupes insurgés talibans dans certaines régions, a indiqué Human Rights Watch. La Police nationale auxiliaire afghane (ANAP) en constitue l’exemple même : fondée en 2006, elle avait fait l’objet d’une formation et d’une homologation plus que précaires, d’un processus de recrutement aléatoire, était profondément infiltrée et fortement corrompue. Autre exemple, la Force de protection publique afghane (AP3) dans la province de Wardak avait été récupérée par des hommes forts locaux et s'était compromise dans des opérations de passage à tabac et d'intimidation.

« Il y a indéniablement besoin de plus de sécurité dans les communautés villageoises. Pour autant, les gouvernements afghan et américain devraient se garder de répéter les erreurs des milices passées » a déclaré Brad Adams. « Si le tir n'est pas corrigé rapidement, l'ALP pourrait devenir une autre milice qui crée plus de problèmes qu'elle n'en résout. »

Human Rights Watch a mis en garde les gouvernements afghan et américain contre la mise en place précipitée de nouvelles unités de l'ALP dans le pays en l'absence d'un processus de validation, de contrôle et d'obligation de rendre compte approprié, comme cela s'est déjà produit avec certaines unités.

Human Rights Watch a également exhorté le gouvernement afghan à enquêter sur toutes les allégations de violations commises par des milices et l'ALP, à se donner les moyens d'instruire ces abus présumés et à créer un organe indépendant chargé de traiter les allégations de violations par l'ALP et d'autres forces de police.

« La pression pour parvenir au désengagement des troupes internationales ne devrait pas s'exercer aux dépens des droits des Afghans » a affirmé Brad Adams. « Le gouvernement afghan et ses partisans doivent comprendre que l'insécurité n'est pas seulement le fruit de l'insurrection. Une mauvaise gouvernance, la corruption, les abus commis à l'encontre des droits humains et l'impunité dont jouissent les forces affiliées au gouvernement, tous ces facteurs contribuent à fomenter l'insurrection. Ces questions doivent être traitées si l'on veut espérer voir un jour une véritable stabilité régner en Afghanistan. »