(Tunis, le 30 juin 2011) - Les policiers ont été lents à réagir à la violence des manifestants qui, le 26 juin 2011, ont forcé l'entrée d'un cinéma projetant un documentaire controversé, et attaqué les spectateurs, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Le peu de cas fait des appels à l'aide par la police constitue un échec de sa mission de protéger le droit à la liberté d'expression, a ajouté Human Rights Watch.

Plusieurs dizaines de protestataires ont pénétré de force dans la salle où était projeté un film sur l'athéisme en Tunisie, Laïcité, inch'Allah. Ce film était projeté dans le cadre d'une soirée culturelle au cinéma AfricArt, financée par l'Institut arabe des droits de l'Homme et organisée par Être ensemble (Lam Echaml), un collectif d'associations tunisiennes et d'artistes. Le programme de la soirée, intitulé « Touche pas à nos créateurs », était présenté en vue de soutenir les Tunisiens qui ont été agressés, menacés et dénigrés par des personnes qui considèrent que leurs créations artistiques portent atteinte à l'islam.

« Les policiers tunisiens auraient dû arriver rapidement pour protéger le public et les organisateurs de la projection », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Le gouvernement - y compris la police - a le devoir de protéger le droit des Tunisiens à créer et à voir de l'art, quels que soient son point de vue et son caractère éventuellement choquant aux yeux d'autres personnes. »

Les policiers en poste à proximité étaient conscients de la menace pesant sur la projection, mais n'ont pas agi pour prévenir la violence et ont répondu à l'attaque sans se presser, a déclaré Human Rights Watch. Les policiers qui sont venus sur place avant la protestation ont suggéré aux organisateurs d'annuler la projection, ont déclaré les organisateurs, au lieu de se déplacer pour protéger le cinéma d'éventuelles violences. Les artistes qui ont essayé d'appeler les policiers à l'aide au début de l'attaque ont déclaré qu'ils avaient reçu des commentaires dédaigneux sur leur prétendue opposition au régime précédent et aux forces de sécurité.

Des commentateurs en ligne, dont certains sur Facebook, ont calomnié le documentaire sous son ancien titre, Ni Allah Ni Maître, ainsi que sa réalisatrice, la Franco-Tunisienne Nadia Al Fani, en grande partie parce que Al Fani a déclaré ouvertement son athéisme dans des interviews à la télévision tunisienne et qu'elle en a fait le thème de son film. Al Fani a reçu de nombreuses menaces de mort par internet.

Les organisateurs de l'événement ont déclaré à Human Rights Watch qu'ils avaient averti les autorités locales à l'avance, comme la loi l'exige. Un des organisateurs, Mounir Baâziz, président de l'Association des cinéastes tunisiens, a déclaré qu'un collègue avait téléphoné à la police plus tôt dans l'après-midi, alors que les organisateurs avaient remarqué autour du cinéma des hommes qui avaient éveillé leur suspicion. À environ 16h, deux policiers en civil sont arrivés. Lorsque les organisateurs leur ont dit de quoi traitait le film, les policiers leur ont conseillé de ne pas le projeter, a confié Baâziz à Human Rights Watch.

Peu après, une foule d'hommes et de femmes s'est formée en face du cinéma, scandant « Dieu est le plus grand » et « Il n'y a de dieu que Dieu et Mohammed est son prophète ». Certains portaient des drapeaux noirs où était inscrite cette dernière phrase. La manifestation, qui a duré environ 30 minutes, est visible sur une vidéo en ligne.

Bien que le cinéma soit à moins de 100 mètres du poste de police le plus proche, et que le siège du ministère de l'Intérieur et la rue soient d'habitude très surveillés par la police, les agents ne sont pas venus protéger les amateurs de cinéma avant que les protestataires aient fracassé les portes et agressé des spectateurs à l'intérieur.

Mohamed Bahri Ben Yahmed, un cinéaste qui est membre du collectif Lam Echaml, a déclaré à Human Rights Watch:

« À 17h15 environ, les personnes qui criaient à l'extérieur du cinéma ont déferlé tout à coup vers l'entrée, fracassant les portes en verre et les vitrines. Une petite partie est entrée de force, en frappant certains des artistes présents qui tentaient de leur bloquer le passage, dont Mounir Baâziz. L'un d'eux a pulvérisé une sorte de gaz lacrymogène sur Habib Belhadi [directeur du cinéma AfricArt] et Sadok Ben Mhenni [un de ceux qui étaient venus pour la projection]. J'étais terrifié et j'ai couru à l'intérieur du cinéma pendant que les attaquants montaient les escaliers. »

Belhadi a ajouté : « Ils étaient peut-être 60 à 80 dehors. Quand j'ai voulu empêcher certains d'entre eux d'entrer, ils m'ont aspergé de gaz lacrymogène et un autre m'a frappé avec une barre de fer ». Belhadi a reçu de légères blessures à cause des coups au visage et du gaz lacrymogène pulvérisé dans ses yeux. Le récit de Belhadi a été recueilli par une radio tunisienne.

Ben Yahmed a déclaré à Human Rights Watch : « Un des employés du cinéma est entré en courant et en criant : ‘Sortez, sortez, ils nous attaquent ! Échappez-vous par la sortie de secours !' C'était le chaos dans la salle. Nous étions terrifiés. Certains se sont enfuis, mais beaucoup d'autres sont restés. ».

À environ 17h30, Sondos Zarrouk, secrétaire générale de l'Association tunisienne pour la promotion de la critique cinématographique, s'est rendue au poste de police appelé « Al-Mintqa ». Zarrouk a déclaré à Human Rights Watch qu'elle avait crié aux policiers présents : « Ils nous attaquent ! Ils nous attaquent ! Il y a des islamistes qui attaquent le AfricArt ! ». Zarrouk a affirmé que le policier en service lui avait rétorqué : « Peu m'importe ! C'est entre vous et eux. ».

L'actrice Najwa Miled, qui assistait à l'événement à l'AfricArt, est allée rejoindre Zarrouk au poste de police pour demander de l'aide. Zarrouk se souvient : « Le policier nous a répondu : ‘Ben Ali vous protégeait, et vous l'avez mis dehors'. Puis il nous a dit : ‘Nous n'allons nulle part sans recevoir des ordres au préalable, parce que, à chaque fois que nous bougeons, vous nous filmez en train de taper des gens'. ».

Les deux femmes ont supplié les policiers jusqu'à ce qu'un groupe d'une dizaine d'agents les raccompagne au cinéma.

Baâziz, qui était resté au cinéma, a déclaré que six à huit protestataires, certains armés de barres de fer et d'autres de lames de rasoir, sont entrés dans la salle de projection. Il a rapporté qu'ils criaient : « Mécréants ! Vous n'êtes pas des Tunisiens ! » et « Vous passez ce film et il y aura un massacre ! ».

À environ 17h50, un officier de policier haut-gradé est arrivé, suivi cinq minutes après par environ huit agents. Ils ont arrêté plusieurs protestataires, qui n'ont présenté aucune résistance, d'après les témoins. À 18h, des forces anti-émeute armées de matraques ont pris position à l'extérieur pour protéger le cinéma.

Le cinéma a pu alors projeter le film.

Le 28 juin, les protestataires se sont rassemblés en face du Palais de justice de Tunis pour exiger la libération de tous ceux qui avaient été arrêtés à l'AfricArt et dénoncer à nouveau le film. Human Rights Watch n'a pas pu obtenir le nom de ceux qui ont été arrêtés, ni leur statut aux yeux de la loi.

On ne sait pas si les assaillants appartenaient à un parti ou mouvement particulier. Les drapeaux qu'ils agitaient sont associés au Parti de la libération (Tahrir), une formation politique à laquelle le gouvernement provisoire a refusé la reconnaissance légale. Le secrétaire général du parti, Abdelmajid Habibi, a déclaré à Human Rights Watch que le parti n'était pas impliqué dans l'attaque du cinéma du 26 juin.

Le 27 juin, le ministre de la Culture a émis un communiqué « déplorant » l'attaque du cinéma et défendant « la liberté de pensée et de création » comme « l'une des exigences de la Révolution ».

Dans un acte de violence préalable, peut-être lié à une expression jugée « anti-islamique », le 18 avril à Tunis, un agresseur inconnu a frappé le réalisateur Nouri Bouzid sur la tête avec une barre de métal. Bouzid a été attaqué peu après avoir donné une interview à une radio tunisienne, dans laquelle il appelait de ses vœux une constitution laïque pour la Tunisie et expliquait que son prochain film défendrait les libertés civiques et critiquerait le fondamentalisme religieux. Son long-métrage de 2006, Le making-of, raconte l'histoire d'un groupe islamiste qui transforme un jeune danseur tunisien de break-dance en kamikaze potentiel. Bouzid n'a pas été blessé sérieusement et la police n'a pas arrêté de suspect.

Le gouvernement tunisien a l'obligation, au vu de la législation internationale sur les droits humains, de dissuader et de punir les actes d'individus qui réduisent les droits des autres. Le comité des droits de l'Homme des Nations-Unies, qui surveille si les Etats se conforment au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, énonce dans une observation générale que les gouvernements doivent protéger les individus « non seulement contre les violations de ces droits par ses agents, mais aussi contre les actes commis par des personnes privées physiques ou morales, qui entraveraient l'exercice des droits énoncés dans le Pacte » dans la mesure où ils sont applicables. Un État peut se rendre coupable de violation des droits humains « si celui-ci tolère de,tels actes ou s'abstient de prendre des mesures appropriées ou d'exercer la diligence nécessaire pour prévenir et punir de tels actes commis par des personnes privées, physiques ou morales, enquêter à leur sujet ou réparer le préjudice qui en résulte ».

« Les Tunisiens n'ont pas chassé le président Ben Ali pour se voir privés de leur toute récente liberté d'expression par des concitoyens intolérants », a conclu Sarah Leah Whitson. « Les autorités doivent empêcher d'agir ceux qui veulent censurer les autres par les menaces et la violence, et poursuivre les responsables en justice. »