Un homme montre le corps d'un civil ivoirien tué le 21 février 2011 dans le quartier de Treichville à Abidjan, lors d'affrontements entre des forces fidèles à Laurent Gbagbo et des partisans de Alassane Ouattara, adversaire de Gbagbo lors de l'élection présidentielle de 2010.

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(Dakar, le 23 février 2011) - La délégation de l'Union africaine chargée de résoudre la crise politique en Côte d'Ivoire devrait s'employer à mettre fin aux graves violations des droits humains commises par les forces sous le contrôle de Laurent Gbagbo, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. La délégation a quitté le pays le 23 février 2011, prévoyant d'émettre ses recommandations dans les prochains jours.

Gbagbo a refusé de céder le pouvoir à Alassane Ouattara, dont la grande majorité des observateurs internationaux ont certifié qu'il avait remporté de façon crédible l'élection présidentielle de novembre 2010. Les forces de Gbagbo ont pris pour cible les partisans réels ou supposés de Ouattara, recourant à une force excessive et souvent meurtrière contre les manifestants largement pacifiques depuis début décembre, a indiqué Human Rights Watch.

Human Rights Watch a documenté les meurtres commis par les forces de sécurité de Gbagbo d'au moins 11 personnes depuis le 19 février, dont des manifestants et des passants, ainsi que l'enlèvement et le meurtre de personnes blessées emmenées d'un hôpital d'Abidjan ; Human Rights Watch a également rassemblé des preuves sur les actes d'intimidation et de harcèlement commis par des miliciens armés, et sur les exactions qu'ils ont perpétrées. Des meurtres de personnes appartenant aux forces de Gbagbo dans des quartiers pro-Ouattara ont aussi été signalés ces derniers jours. Human Rights Watch a fait part de sa profonde préoccupation quant au risque d'une escalade du conflit si une solution rapide n'est pas trouvée.

« Alors que la délégation de l'Union africaine se réunissait à Abidjan, le bain de sang continuait », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Les dirigeants de l'UA doivent intervenir afin de trouver une façon juste et responsable de sortir de cette impasse avant que les violences ne s'aggravent. »

Le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Union africaine (UA) a demandé à cinq présidents africains de s'employer à débloquer l'impasse. Les présidents d'Afrique du Sud, du Tchad, de Mauritanie et de Tanzanie sont arrivés à Abidjan le 21 février, mais le président du Burkina Faso s'est trouvé empêché de participer aux pourparlers en raison de menaces de la part de partisans de Gbagbo. Victor Gbeho, président de la Commission de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), s'est dit préoccupé le 23 février par le fait que le panel de l'UA a maintenu sa visite à Abidjan sans la délégation au complet. Des dirigeants politiques et de la jeunesse faisant partie de la coalition de Ouattara ont dit clairement que les manifestations continueraient si la décision du panel de l'UA n'aboutissait pas au retrait de Gbagbo.

Fin janvier, une enquête approfondie menée par Human Rights Watch sur les violations commises dans la capitale commerciale, Abidjan, a révélé une campagne de violence, organisée dans de nombreux cas et menée par les forces de sécurité de Gbagbo, visant des membres de la coalition politique d'Ouattara, des groupes ethniques du nord de la Côte d'Ivoire, des musulmans et des immigrés venus des pays voisins ouest-africains.

Les recherches menées par Human Rights Watch révèlent de nouvelles violations au cours ces dernières semaines, selon des témoignages indiquant que les forces de sécurité ont utilisé des armes meurtrières - notamment des balles réelles, des grenades à fragmentation et des grenades tirées avec des lance-roquettes - sur des foules de manifestants qui continuent de demander à Gbagbo de concéder sa défaite électorale face à Ouattara.

Lors d'un incident particulièrement flagrant, les forces de sécurité ont enlevé des partisans supposé et réels de Ouattara dans un hôpital où ils étaient soignés pour des blessures par balles. Des membres de leurs familles ont retrouvé par la suite les corps de plusieurs d'entre eux dans des morgues locales, selon des témoignages recueillis par Human Rights Watch. Au moins un émigrant du Burkina Faso a été blessé à coups de machette à un poste de contrôle de fortune mis en place par des milices dans le quartier de Port Bouët.

Human Rights Watch est également préoccupé par le meurtre apparent d'au moins trois membres des forces de sécurité pro-Gbagbo. Le 8 février, les corps de trois hommes dont la gorge avait été tranchée ont été trouvés dans les rues d'Abobo PK-18, un quartier d'Abidjan qui est un bastion de Ouattara. Un autre corps, celui d'un homme vêtu d'un uniforme militaire qui avait été tué apparemment de façon similaire, a été retrouvé dans la nuit du 13 février. Un journaliste local, parlant à Human Rights Watch sous couvert de l'anonymat, a confirmé l'information sur les trois meurtres d'Abobo et a identifié l'une des victimes comme étant le Caporal-chef Dago Séri, en service à la Garde républicaine de Gbagbo.

D'autres sources ont affirmé que les agresseurs des officiers pro-Gbagbo étaient des jeunes membres de la coalition politique de Ouattara, le Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), et des combattants armés des Forces Nouvelles (FN), l'armée rebelle longtemps sous le contrôle de Guillaume Soro, nommé récemment Premier ministre dans le gouvernement Ouattara. Les Forces Nouvelles contrôlent la moitié nord du pays depuis la guerre civile de 2002-2003.

Le Colonel d'état-major Hilaire Babri Gohourou, porte-parole des Forces de défense et de sécurité (FDS) fidèles à Gbagbo, a reconnu sur la chaîne de télévision nationale la mort de trois militaires depuis le 7 février, deux à Abobo et un à Duékoué dans l'ouest de la Côte d'Ivoire.

De nombreux Ivoiriens et Libériens, dont d'anciens combattants, ont indiqué à Human Rights Watch que des groupes des deux côtés de la ligne de fracture actuelle recrutent des jeunes gens et en remobilisent d'autres pour les utiliser en cas d'une reprise des hostilités fortement redoutée. Des témoignages dignes de foi indiquent que la seule ville d'Abidjan fourmille de centaines de nouvelles recrues, notamment des miliciens pro-Gbagbo entraînés dans les quartiers de Yopougon, d'Abobo et de Port Bouët. Les Forces Nouvelles recrutent elles aussi à Abidjan.

Le conflit pourrait aisément se propager à la région environnante, car Human Rights Watch a documenté un recrutement persistant au Libéria, notamment d'anciens combattants de la sanglante guerre civile libérienne, par les forces de sécurité fidèles à Gbagbo.

Human Rights Watch a appelé Gbagbo à déclarer publiquement de toute urgence que le recours persistant à la violence par ses forces contre les partisans de Ouattara et d'autres personnes ne serait pas toléré. Le gouvernement en place de Gbagbo doit aussi reconnaître les droits des personnes à la liberté d'expression, d'association et d'assemblée, a rappelé Human Rights Watch. En outre, les deux parties devraient ordonner à leurs forces armées de faire preuve d'une retenue maximale. Human Rights Watch a rappelé aux groupes armés qu'ils pouvaient être tenus pour responsables de crimes de guerre et de toutes autres violations graves des droits humains en cas de reprise des hostilités.

« Pour empêcher un retour à une guerre civile, le sang-froid doit prévaloir des deux côtés de la ligne de fracture actuelle », a insisté Daniel Bekele. « À tout le moins, la délégation de l'Union africaine qui vient de visiter la Côte d'Ivoire devrait appeler les deux parties à mettre fin aux exactions et aux incitations à la violence. »

Recours excessif à la force, détention illégale

Le 21 février dans le quartier de Koumassi, trois témoins ont indiqué à Human Rights Watch que plus tôt dans la journée, les forces de sécurité avaient tiré au moins deux grenades au lance-grenades directement sur une foule de plus de 100 manifestants, faisant au moins quatre morts parmi eux ainsi que plusieurs blessés. Plusieurs témoins ont également déclaré que les forces de sécurité pro-Gbagbo, notamment celles appartenant au Centre de commandement des opérations de sécurité (CECOS), unité d'élite de la gendarmerie, ont tiré à balles réelles et lancé des grenades à fragmentation sur la foule.

Un manifestant a expliqué : « D'abord ils nous ont tiré dessus, puis ils ont lancé des roquettes directement dans la foule. J'ai vu plusieurs morts, dont un Malien dont le bras était complètement arraché. Ses intestins lui sortaient complètement du corps. »

À Treichville, vers 9 h du matin le même jour, des soldats de la Garde républicaine, une unité d'élite étroitement liée à Gbagbo, sont arrivés à bord d'un convoi de camions de marchandises et ont ouvert le feu sur les manifestants rassemblés aux intersections de l'Avenue 16 et des Rues 17 et 21. Selon la déclaration d'un témoin à Human Rights Watch : « Ils sont arrivés et ont ouvert le feu immédiatement à balles réelles. Un jeune qui se trouvait non loin de moi a pris une balle dans la tête ; c'était comme si une partie de son visage avait été arrachée. C'est l'une des deux personnes au moins que j'ai vues se faire tuer de mes propres yeux. »

Human Rights Watch a également confirmé des informations antérieures faisant état de 5 personnes au moins tuées lorsque les forces de sécurité ont ouvert le feu dans le quartier d'Abobo les 19 et 20 février.

Human Rights Watch a appelé les forces de sécurité à se conformer aux Principes de base de l'ONU sur le recours à la force et l'utilisation des armes à feu, qui stipulent que, pour disperser des rassemblements, « les responsables de l'application des lois doivent éviter le recours à la force ou, lorsque cela n'est pas possible, limiter l'emploi de la force au minimum nécessaire ».

Tirer des balles réelles, des grenades à fragmentation, et des grenades au lance-roquettes sur des foules et des manifestants en train de s'enfuir viole clairement ces exigences, et les forces de sécurité qui continuent à se livrer à de tels comportements devraient être traduites en justice, a déclaré Human Rights Watch. Les officiers commandants, notamment les dirigeants de la Garde républicaine et du CECOS - unités d'élite qui ont été constamment impliquées dans de graves atteintes aux droits humains durant la période postélectorale - devraient de plus recevoir des avertissements pour ne pas avoir pris toutes les mesures en leur pouvoir pour empêcher, réprimer ou signaler de telles exactions, a ajouté Human Rights Watch. 

Plus de 20 manifestants ont aussi été arrêtés et détenus le 21 février. Human Rights Watch a appelé les forces de sécurité à les libérer immédiatement ou à les mettre en accusation.

Enlèvements dans un hôpital

Vers 10 h du matin le 8 février, des soldats armés portant des tenues de camouflage vertes sont arrivés à bord de plusieurs camions militaires et ont pénétré dans l'hôpital Houphouët-Boigny situé dans le quartier d'Abobo. Au moins 17 personnes blessées y avaient été transportées après que les forces de sécurité avaient ouvert le feu sur les manifestants la veille, faisant plusieurs morts. La plupart des 17 personnes présentaient des blessures par balles et se trouvaient pour l'essentiel dans l'incapacité de bouger, selon les témoignages recueillis par Human Rights Watch.

Un témoin présent à l'hôpital a entendu les militaires qui disaient : « Vous êtes tous des rebelles. Allez, montez », tandis qu'ils contraignaient plusieurs blessés à monter dans les camions.

Des membres de leurs familles ont eu immédiatement connaissance de la situation, et se sont rendus dans divers sites de l'armée et de la police dans toute la ville, tentant de découvrir où se trouvaient leurs proches. Une mère interrogée par Human Rights Watch a retrouvé le corps de son fils à la morgue d'Anyama le 11 février.

Selon des renseignements dignes de foi, les membres de deux autres familles ont retrouvé à l'hôpital militaire d'Abidjan les corps d'autres victimes décédées. Le nombre exact de personnes enlevées et le nombre de morts restent inconnus.

Il semble bien que certains manifestants se soient livrés à des comportements agressifs au poste de police local le 7 février, mais ces menaces ne justifiaient en aucune façon des exécutions extrajudiciaires, le recours excessif à la force, ou des arrestations arbitraires, a indiqué Human Rights Watch.

« Enlever en plein jour des personnes blessées dans un hôpital, un lieu qui devrait toujours être un refuge, démontre l'absence de scrupules et l'impunité totale avec lesquelles opèrent les forces de sécurité de Gbagbo », a souligné Daniel Bekele. « Les blessés seront désormais trop terrifiés pour se faire soigner, ce qui met d'autant plus de vies en danger en ces temps difficiles. »

Intensification des efforts de recrutements, craintes de conflit armé

De nombreux habitants ivoiriens et anciens combattants libériens interrogés par Human Rights Watch ont fait état de vagues récentes de recrutement de jeunes devant être déployés dans l'éventualité où les hostilités reprendraient entre les forces fidèles à Gbagbo et les forces alliées aux Forces Nouvelles. Des Ivoiriens d'Abidjan habitant les quartiers de Yopougon, Abobo et Port Bouët, ainsi que ceux qui s'étaient rendus dans la capitale politique, Youmoussoukro, et dans la ville de Duékoué dans l'extrême ouest du pays, où certains des combats les plus violents ont eu lieu durant la guerre civile, ont expliqué avoir vu des centaines de jeunes gens suivant un entraînement militaire dans des écoles, des résidences universitaires et des camps militaires. L'entraînement était en général dirigé par des membres des forces de sécurité ivoiriennes.  

Plusieurs habitants du quartier de Port Bouët ont expliqué qu'ils étaient régulièrement victimes d'actes d'intimidation et de harcèlement de la part d'un groupe d'environ 150 jeunes qui font partie d'une milice armée basée dans un dortoir universitaire du quartier. Les habitants ont décrit la façon dont les jeunes, nombre d'entre eux armés de pistolets, d'armes automatiques et de machettes, harcèlent, menacent et parfois même attaquent les membres de la diaspora ouest-africaine qui y vivent.

Un témoin a déclaré à Human Rights Watch : « Je les vois traverser le quartier en courant chaque matin et chaque après-midi, encadrés devant et derrière par des hommes portant des fusils. » Il avait prodigué les premiers secours à un voisin du Burkina Faso qui avait été agressé et tailladé avec des machettes par le groupe le 19 février. Le témoin a indiqué que les miliciens menacent souvent d'attaquer et de tuer les habitants du quartier si Gbagbo était contraint d'abandonner ses fonctions. D'autres personnes ont dit s'être plaintes à deux reprises à la police à propos des actes d'intimidation, mais elles se sont entendu dire : « C'est une question politique ; il n'y a rien que nous puissions faire. »

Plusieurs Libériens qui avaient combattu lors du conflit armé au Libéria, qui a pris fin en 2003, ont confié à Human Rights Watch qu'ils avaient été contactés et interrogés pour savoir s'ils voulaient combattre aux côtés des troupes fidèles à Gbagbo. Le recrutement documenté par Human Rights Watch a eu lieu dans les villes de Monrovia, Zwedru et Buchanan, au Libéria.

Quant à l'autre camp, les militants pro-Ouattara s'arment de plus en plus et ripostent contre les forces de sécurité, en particulier à Abobo. Des informations dignes de foi indiquent aussi que les Forces Nouvelles ont réintégré presque tous les soldats qui avaient été démobilisés auparavant. Les recherches menées par Human Rights Watch ont aussi révélé que certains soldats des Forces Nouvelles s'étaient livrés à des actes d'intimidation et de violence contre les partisans de Gbagbo dans le nord du pays, mais sans commune mesure avec les violences commises par les forces pro-Gbagbo à Abidjan.

Les officiers commandants des deux côtés de la fracture militaire doivent veiller au maintien d'une procédure effective de commandement et de contrôle de leurs subordonnés, qu'ils devraient en outre former afin qu'ils adhèrent aux lois de la guerre et aux règles internationales des droits humains, a conclu Human Rights Watch.