La famille d'Ahmed Ben Ammar Boulâabi, un ouvrier tunisien agricole de 32 ans, tué par la police alors qu'il participait à une manifestation le 8 janvier dans la ville de Thala. Dans un premier temps, la police a tiré des gaz lacrymogènes en direction des manifestants de l'avenue Bourguiba. Le commandant de l'unité de police les a avertis de se disperser. Face au refus des manifestants, le commandant a ordonné à ses forces de tirer. Boulâabi a été touché par balle vers 21h30 et est mort sur le coup. Le certificat médical préliminaire délivré par l'hôpital de Thala, daté du 8 janvier, indique que la cause du décès est une balle dans l'abdomen.

© 2011 Human Rights Watch

(Tunis, le 29 janvier 2011) - Le gouvernement provisoire tunisien devrait enquêter de toute urgence sur les homicides de manifestants commis début janvier 2011 par les forces de sécurité tunisiennes, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.

Les forces de sécurité ont recouru à une force excessive dans la répression des manifestations qui se déroulaient à Kasserine et Thala, deux villes du centre-ouest du pays, selon Human Rights Watch, tuant au moins 21 personnes avec des balles réelles ne serait-ce que dans ces deux villes entre le 8 et le 12 janvier.

« Les choses bougent vite en Tunisie, mais il est urgent de savoir qui a ouvert le feu sur les manifestants et pourquoi », a déclaré Eric Goldstein, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Les unités et les commandants responsables de ces exécutions manifestement illégales devraient être identifiés et tenus de rendre compte de leurs actes. »

Un gouvernement provisoire a été instauré depuis que le président Zine el-Abidine Ben Ali a fui le pays le 14 janvier, a expliqué Human Rights Watch. Ce gouvernement provisoire a annoncé la création d'une commission chargée d'enquêter et de trancher sur la responsabilité à l'égard de graves atteintes aux droits humains commises depuis le début du mouvement de contestation. Ce mouvement a fait suite à l'auto-immolation d'un vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, à 70 kilomètres à l'est de Kasserine. Les familles des victimes ont informé Human Rights Watch qu'aucun organe officiel quel qu'il soit ne les avait contactées.

Kasserine et Thala ne sont que deux des villes tunisiennes où les forces de sécurité ont ouvert le feu sur les manifestants. D'autres contestataires ont en effet été tués à Tunis, Menzel Bouzaïane, Douz, Regueb, Bizerte, Zarzis et ailleurs. Le ministre de l'Intérieur du gouvernement provisoire, Ahmed Friaa, a déclaré le 17 janvier que 78 personnes avaient trouvé la mort et que 94 autres avaient été blessées pendant les semaines d'affrontements qui ont conduit à la chute de Ben Ali. Les témoignages recueillis dans plusieurs villes tunisiennes permettent d'affirmer avec quasi-certitude que la grande majorité de ces victimes sont mortes après avoir été touchées par balle par la police.

Kasserine et Thala

Du 19 au 22 janvier, Human Rights Watch a enquêté sur les tirs meurtriers qui ont eu lieu à Thala et Kasserine du 8 au 12 janvier en interrogeant des témoins, des médecins, des avocats et les familles des victimes, ainsi qu'en se rendant sur les lieux des tirs et dans les hôpitaux. Les chercheurs n'ont aucunement été limités dans leurs déplacements et ont rencontré une population bien disposée à leur parler.

Kasserine a dénombré plus de morts que toute autre ville pendant les protestations. Quant à Thala, ville d'environ 35 000 habitants, les morts y ont été plus nombreux que dans toutes les villes de la même taille. Ces deux villes se trouvent dans le gouvernorat de Kasserine, où le taux de chômage est largement supérieur à la moyenne nationale.

On ignore à combien se chiffrent les blessés. Le service d'orthopédie de l'hôpital de Kasserine déclare avoir traité 34 patients blessés par balle, mais certaines des victimes sont susceptibles d'être venues d'une autre ville, tandis que d'autres qui n'ont reçu que des blessures superficielles ne sont peut-être pas venues se faire soigner à l'hôpital. L'hôpital de Thala a quant à lui signalé avoir traité 14 personnes pour des blessures non mortelles causées par des armes à feu.

Human Rights Watch n'a pas encore enquêté sur les homicides commis ailleurs dans le pays.

Les événements qui se sont déroulés à Kasserine et Thala avaient des caractéristiques bien familières dans le pays. Sous le président Ben Ali, les pouvoirs publics n'autorisaient pratiquement jamais les manifestations. En vertu de la loi, les rassemblements de rue devaient faire l'objet d'une autorisation que les pouvoirs publics refusaient généralement d'accorder aux personnes dont les revendications étaient d'ordre politique ou économique. L'auto-immolation à Sidi Bouzid a engendré des manifestations « non autorisées » dans plusieurs villes qui ont suscité une répression policière plus ou moins sévère.

Les manifestants de Thala et Kasserine étaient surtout des jeunes, qui ont scandé des slogans conjuguant revendications économiques et critiques à l'encontre de Ben Ali et des personnalités au pouvoir. Les forces de sécurité ont tiré des bombes lacrymogènes, des balles en plastique et en caoutchouc, ainsi que des balles réelles en direction des manifestants, lesquels leur ont jeté des pierres et, dans certains cas, des cocktails Molotov. Des témoins ont affirmé que les tirs émanaient de troupes stationnées à la fois dans les rues et sur les toits de bâtiments. Les chercheurs n'ont relevé aucun cas où des manifestants auraient utilisé des armes à feu contre les forces de sécurité.

Les témoins ont unanimement déclaré que les policiers impliqués dans les homicides n'étaient pas de la région et qu'ils avaient été dépêchés d'ailleurs. Ils ont décrit les unités anti-émeutes vêtues d'un uniforme noir et munies d'un bouclier et d'un casque, connues sous le nom de « Bop » (brigades de l'ordre public), mais ont aussi émis l'hypothèse que les agents qui ont ouvert le feu - qu'ils ont appelés « snipers » - étaient peut-être membres d'autres unités spéciales.

Il n'a pas été possible de reconstituer l'enchaînement précis des événements de chaque manifestation pendant laquelle des contestataires ont été tués par les tirs de la police. Cependant, les éléments de fait laissent supposer que la police a recouru à une force meurtrière dans de nombreuses situations ne la justifiant pas d'un point de vue juridique.

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Cadre juridique

Les normes internationales applicables à l'utilisation d'une force meurtrière par les représentants des forces de l'ordre sont codifiées dans le Code de conduite pour les responsables de l'application des lois adopté par l'Assemblée générale de l'ONU, et les Principes de base sur le recours à la force et l'utilisation des armes à feu par les responsables de l'application des lois. Le principe 9 des Principes de base stipule :

Les responsables de l'application des lois ne doivent pas faire usage d'armes à feu contre des personnes, sauf en cas de légitime défense ou pour défendre des tiers contre une menace imminente de mort ou de blessure grave, ou pour prévenir une infraction particulièrement grave mettant sérieusement en danger des vies humaines, ou pour procéder à l'arrestation d'une personne présentant un tel risque et résistant à leur autorité, ou l'empêcher de s'échapper, et seulement lorsque des mesures moins extrêmes sont insuffisantes pour atteindre ces objectifs. Quoi qu'il en soit, ils ne recourront intentionnellement à l'usage meurtrier d'armes à feu que si cela est absolument inévitable pour protéger des vies humaines.

Les preuves réunies par Human Rights Watch suggèrent par ailleurs que les forces de sécurité auraient enfreint le droit tunisien, qui précise les mesures que les agents de la sûreté doivent prendre avant de tirer directement sur des manifestants lorsque ceux-ci refusent de se disperser. Ce principe fait également partie des normes internationales. Ainsi, les Principes de base disposent :

Dans les circonstances visées au principe 9, les responsables de l'application des lois doivent se faire connaître en tant que tels et donner un avertissement clair de leur intention d'utiliser des armes à feu, en laissant un délai suffisant pour que l'avertissement puisse être suivi d'effet, à moins qu'une telle façon de procéder ne compromette indûment la sécurité des responsables de l'application des lois, qu'elle ne présente un danger de mort ou d'accident grave pour d'autres personnes ou qu'elle ne soit manifestement inappropriée ou inutile vu les circonstances de l'incident.

La loi tunisienne 69-4 du 24 janvier 1969, réglementant les réunions publiques, cortèges défilés, manifestations et attroupements, régit strictement l'usage des armes à feu par les agents de la sûreté, stipulant qu'ils ne sont autorisés à recourir à leur emploi que s'ils « ne peuvent assumer autrement la défense des lieux qu'ils occupent, des édifices qu'ils protègent, des postes et des personnes dont ils ont été chargés de la garde ou si la résistance ne pouvant [sic] être réduite par aucun moyen autre que l'usage des armes ».

Si les contestataires « refusent de se disperser malgré les avertissements qui leur sont adressés », les agents de la sûreté doivent employer les moyens suivants pour les disperser :

  • (1) Arrosage d'eau ou charge à coups de bâton;
  • (2) Jets de bombes lacrymogènes;
  • (3) Tir à feu vertical en l'air;
  • (4) Tir à feu par-dessus la tête des manifestants;
  • (5) Tir à feu en direction de leurs jambes.

Ce n'est que si « les manifestants tentent d'atteindre leur but par la force malgré l'utilisation de tous les moyens énoncés » que « les agents de la Sûreté tireront directement sur eux ».

La loi tunisienne impose toutefois une norme moins stricte que le Code de conduite concernant les circonstances dans lesquelles une force meurtrière peut être utilisée. En effet, tandis que les Principes de base stipulent que les forces de l'ordre « ne recourront intentionnellement à l'usage meurtrier d'armes à feu que si cela est absolument inévitable pour protéger des vies humaines », la loi tunisienne autorise les agents de la sûreté à recourir à la force meurtrière pour protéger les postes ou les édifices dont ils assurent la garde.

Les policiers qui ont tué par balle des manifestants peuvent se défendre en invoquant au tribunal les articles 39 à 42 du Code pénal, qui met hors de cause l'auteur d'un homicide si ce dernier a été commis pour défendre une vie ou en vertu d'une disposition de la loi ou d'un ordre de l'autorité compétente.

La police s'est essentiellement gardée de respecter ne serait-ce même que la loi tunisienne relative à l'utilisation de méthodes progressives et non meurtrières avant d'ouvrir le feu sur le torse des manifestants, selon des témoignages réunis par Human Rights Watch. L'organisation a notamment recueilli des récits de témoins selon lesquels la police leur a tiré dessus sans avertissement, ainsi que des preuves médicales indiquant que plusieurs manifestants ont été blessés au dos ou à la tête par des tirs de balles.

On est donc fondé à penser que les membres des forces de sécurité sont responsables soit d'avoir perpétré des homicides illégaux, soit d'avoir ordonné la commission de ces homicides illégaux, selon Human Rights Watch. Il incombe au pouvoir judiciaire d'enquêter sur ces affaires et d'engager des poursuites s'il y a lieu.

Commission instaurée pour enquêter sur les événements

Le Premier ministre Mohamed Ghannouchi a désigné Taoufik Bouderbala, ancien président et actuel président d'honneur de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, pour présider la commission d'enquête sur les atteintes aux droits humains perpétrées depuis le début des protestations le 17 décembre. Au 27 janvier, le gouvernement n'avait pas encore publié les statuts de la commission ; on ignore par conséquent si elle sera habilitée à ordonner la citation de témoins ou de documents, ou si elle pourra accorder l'immunité aux personnes qui témoignent devant elle.

Cependant, Bouderbala, dans un entretien avec Human Rights Watch le 26 janvier, a affirmé que les priorités de la commission sont notamment les suivantes :

Faire la lumière sur la raison pour laquelle et la manière dont des personnes ont trouvé la mort pendant les protestations, examiner le comportement de la police et l'implication éventuelle de snipers, de milices partisanes et de la garde présidentielle. Nous voulons savoir si la police a respecté la loi [de 1969] sur les manifestations, qui a ordonné d'ouvrir le feu avec des balles réelles et pourquoi.

Bouderbala s'est engagé à rendre la commission accessible aux victimes et aux témoins de toutes les régions du pays. Il a par ailleurs affirmé que la commission veillera à ce que ses conclusions soient rendues publiques et qu'elle émettra des recommandations concernant les affaires qui devraient être traduites devant un tribunal pénal ou correctionnel.

La commission d'enquête peut jouer un rôle important en établissant la vérité sur les faits qui ont eu lieu pendant les journées de protestations au cours desquelles la police a tué par balle des dizaines de Tunisiens ; elle permettra également d'identifier des problèmes d'ordre plus général, ayant trait au maintien de l'ordre et à responsabilité, qu'il conviendra de corriger, selon Human Rights Watch. Une commission d'enquête constitue en effet un forum bienveillant pour les victimes et les familles endeuillées qui souhaitent que leur récit soit entendu et inscrit dans un récit national.

Cependant, d'après Human Rights Watch, les autorités tunisiennes devraient indiquer clairement que cette commission ne saurait se substituer à des enquêtes pénales sur les homicides et à la poursuite en justice des auteurs de ceux-ci s'il y a lieu, et elles devraient ouvrir les enquêtes sans plus tarder.

« Les enquêtes doivent être initiées rapidement », a affirmé Eric Goldstein. « Il est urgent que les preuves et les témoins soient sécurisés pour parvenir à la vérité. »

Les autorités tunisiennes devraient par ailleurs libéraliser leurs règles relatives au droit à manifester, a affirmé Human Rights Watch. On peut supposer que les autorités ont jugé « illégales » les manifestations antigouvernementales qui ont eu lieu dans différentes villes après le 17 décembre, étant donné que les participants ne leur avaient pas donné un préavis de trois à quinze jours, comme l'exigent les articles 2, 9 et 10 de la loi de 1969 sur les manifestations. Toutefois, si les participants ont bel et bien bafoué cette loi, ils l'ont fait tout en sachant que les autorités sous la présidence de Ben Ali n'autorisaient pratiquement aucune manifestation antigouvernementale, a précisé Human Rights Watch. En effet, bien que la loi semble libérale en exigeant une simple « déclaration » au lieu d'une « autorisation préalable », elle habilite également les autorités, en vertu de l'article 12, à « interdire [...] toute manifestation susceptible de troubler la sécurité et l'ordre publics ». Elle exige également des organisateurs, en vertu de l'article 10, qu'ils préviennent les autorités des banderoles et des drapeaux qu'ils envisagent de porter à la manifestation.

Le critère « troubler la sécurité et l'ordre publics » est extrêmement vague et laisse la porte ouverte à toutes sortes de restrictions arbitraires au droit à manifester, selon Human Rights Watch. Les législateurs tunisiens devraient envisager de réviser cette loi, tout d'abord en fournissant une garantie générale en matière de droit au rassemblement pacifique, puis en établissant les critères précis, spécifiques et raisonnables que les autorités peuvent invoquer pour interdire une manifestation, et en mettant à la disposition des organisateurs de manifestations un mécanisme prompt et équitable, indépendant des autorités administratives, leur permettant de faire appel d'une interdiction de manifester.

Recommandations au gouvernement tunisien

  • Veiller à ce que le pouvoir judiciaire mène des enquêtes indépendantes, promptes et minutieuses sur chaque incident au cours duquel les forces de sécurité ont tué par balle des manifestants non armés lors des troubles qui ont précédé le départ du président Ben Ali. Ces enquêtes devraient avoir pour but de déterminer l'identité de tous les agents qui ont tué des citoyens par balle en violation de la loi tunisienne, de l'unité dont faisait partie cet agent et du commandant qui a ordonné de tirer ou a d'une quelconque manière permis la survenue de ces incidents. Si des preuves suffisantes d'un éventuel homicide illégal sont apportées, la partie accusée devrait être inculpée, bénéficier d'un procès équitable et être punie s'il s'avère qu'elle est coupable.
  • Solliciter et faire bon usage de l'assistance d'organes nationaux et internationaux capables de fournir une aide ou des conseils sur la réalisation des enquêtes sur les homicides, étant donné la situation institutionnelle exceptionnelle qui règne actuellement en Tunisie.
  • Prendre les mesures nécessaires pour garder intacts tous les éléments de preuve et données recueillies susceptibles de fournir des éclaircissements sur la responsabilité directe ou des supérieurs hiérarchiques à l'égard des tirs mortels et sur les circonstances dans lesquelles celles-ci se sont produites.
  • Veiller à ce que les lois nationales qui régissent les cas où les agents de la sûreté sont habilités à tirer sur des manifestants avec des balles réelles soient rendues conformes aux normes internationales en limitant l'utilisation meurtrière acceptable d'armes à feu aux situations « absolument inévitables pour protéger des vies humaines ».
  • Veiller à ce que les lois nationales qui régissent le droit aux réunions publiques et aux manifestations soient rendues conformes au droit de réunion tel que garanti en vertu du droit international relatif aux droits de l'homme grâce aux dispositions suivantes : en garantissant le droit fondamental aux réunions pacifiques et en ne donnant aux autorités que des pouvoirs strictement définis et limités les habilitant à interdire les manifestations ; en exigeant des autorités qu'elles fournissent une justification détaillée lorsqu'elles interdisent une manifestation ; et en garantissant une procédure d'appel rapide et indépendante aux organisateurs de manifestations interdites par les pouvoirs publics.

Recommandations à la commission d'enquête sur les atteintes aux droits de l'homme perpétrées depuis le début des protestations le 17 décembre

  • S'assurer que les familles des victimes, victimes, témoins et autres individus pouvant fournir des éléments démontrant l'utilisation d'une éventuelle force excessive par la police durant les protestations puissent accéder facilement à la commission d'enquête.
  • Tenir à disposition toutes les pièces réunies susceptibles d'aider le pouvoir judiciaire à poursuivre les auteurs présumés devant les tribunaux.
  • Formuler des recommandations sur la révision des lois régissant le recours à la force par les agents de sûreté lorsqu'ils contrôlent les manifestations, ainsi que sur la formation, les procédures opérationnelles, le déploiement et les équipements qui permettront aux services de police tunisiens d'agir avec modération dans des situations nécessitant de maîtriser les foules et d'être tenus de rendre des comptes lorsqu'ils recourent à une force illégale.

Thala

Les manifestations qui se sont déroulées à Thala, à 40 kilomètres au nord de Kasserine, ont démarré à un rythme quasi-quotidien le 3 janvier, le jour de la rentrée des classes après les vacances d'hiver. Des résidents ont affirmé à Human Rights Watch que, les premiers jours, la police avait réagi en jetant des bombes lacrymogènes, en commettant des passages à tabac et en tirant des coups de feu en l'air. Elle n'avait toutefois tué ni blessé personne avec des balles réelles.

La situation a changé du tout au tout le 8 janvier au soir lorsque la police a tué cinq personnes par balle, puis une sixième le 12 janvier, avant de quitter la ville pour être remplacée par l'armée.

Le mouvement de contestation du 8 janvier a donné lieu à des manifestations massives et à des jets de pierres en direction de la police dans la principale artère de la ville, l'avenue Habib Bourguiba, où se trouvent les bâtiments du gouvernement. Des participants ont déclaré que des jeunes avaient jeté des pierres avant de se retrancher dans les allées qui traversent l'avenue. Des témoins et des participants ont largement confirmé que des pierres avaient été lancées mais aucun d'entre eux n'a signalé l'utilisation de cocktails Molotov ou d'autres dispositifs incendiaires.

Ahmed Ben Ammar Boulâabi, un ouvrier agricole né en 1978, s'était joint ce jour-là à une manifestation pour le droit au travail, a expliqué sa sœur, Cherifa Bent Ammar Boulâabi, 35 ans.

La police a d'abord tiré des gaz lacrymogènes en direction des manifestants de l'avenue Bourguiba, a-t-elle raconté. Le commandant en de l'unité de police, qu'elle et un autre résident ont identifié comme étant Youssef Abdelaziz, les ont alors avertis de se disperser. Face au refus des manifestants, le commandant a ordonné à ses forces de tirer, a-t-elle ajouté. Boulâabi a été touché par balle vers 21h30 et est mort sur le coup, a-t-elle commenté. Le certificat médical préliminaire délivré par l'hôpital de Thala, daté du 8 janvier, indique que la cause du décès est une balle dans l'abdomen.

Ramzi es-Sayeh, 20 ans, un témoin, a expliqué que la police a continué de tirer alors que les manifestants tentaient d'évacuer les blessés de la rue. Les policiers portaient un uniforme noir ; certains étaient dans la rue, d'autres derrière des fenêtres et d'autres encore sur les toits. Une balle a frappé es-Sayeh, lui traversant la cuisse. Il a tant bien que mal réussi à s'éloigner et s'est fait soigner, d'abord à Thala puis à l'hôpital de Kasserine. Es-Sayeh a affirmé que la police tirait parfois des balles en plastique, c'est pourquoi les manifestants avaient continué de défiler et de jeter des pierres jusqu'à ce qu'ils se rendent compte que la police utilisait des balles réelles. Il a déclaré que les tirs de la police avaient tué un autre homme, Marouane Jamli, pendant la même manifestation.

Ashef Ibrahim Souiqi, 27 ans, serveur, compte parmi les habitants de Thala qui ont été blessés par les tirs de la police. Touché à la cuisse pendant la manifestation qui a eu lieu dans la soirée, il a réussi à gagner une maison dans laquelle des jeunes tentaient de transporter le corps de Jamli. Souiqi a soigné sa blessure chez un particulier car il craignait d'être arrêté s'il se rendait à l'hôpital.

Ahmed Omri, 22 ans, chômeur, a déclaré que la police avait tiré sur son frère, Mohamed Omri, lycéen, né le 16 septembre 1991, alors qu'il se trouvait dans un cortège d'une vingtaine de personnes qui ramenait le corps de Jamli de l'hôpital le soir du 8 janvier. Ahmed Omri a expliqué que le cortège était solennel et que les hommes qui accompagnaient la dépouille n'avaient lancé aucun projectile en direction de la police. Il a ajouté qu'alors que les membres du cortège longeaient l'avenue Bourguiba, près du poste de police, des « snipers » leur ont tiré dessus sans avertissement. Il a affirmé que les jeunes ont déposé la dépouille et ont couru s'abriter. L'acte de décès de Mohamed Omri indique qu'il est mort d'une « blessure abdominale grave causée par une arme à feu ». Le rapport du service médicolégal de l'hôpital de Kasserine précise que Mohamed Omri avait deux blessures : l'une au bas de l'abdomen, par où était entrée la balle, et l'autre au dos, par où elle était ressortie.

Ahmed Omri a ajouté que Mouhaïmin Aouri et Moaz Goumati avaient également été blessés pendant le même incident. Aouri, né le 1er mai 1989, a été éraflé au dos par une balle, tandis que Goumati a reçu deux balles dans la jambe.

La police a tué par balle deux autres hommes de Thala le soir du 8 janvier : Ghassan Ben Taïeb Chniti, né en septembre 1991, et Yassine Ben Hammadi Rtibi, né en juin 1993. Le rapport du service médicolégal de l'hôpital de Kasserine indique la cause du décès de chacun de ces hommes comme étant une balle dans le dos.

L'hôpital de Thala a signalé avoir traité 13 personnes en tout, dont Mouhaïnin Aouri, pour des blessures par balle non mortelles, le soir du 8 janvier et au petit matin du 9 janvier. Il s'agissait pour la plupart de blessures aux jambes ou aux pieds.

La sixième et dernière victime qui soit morte à Thala, Wajdi Saïhi, 28 ans, avait un diplôme de mécanicien mais était au chômage. Le 12 janvier, il a été touché par une balle alors qu'il se trouvait à l'angle de sa rue et de l'avenue Bourguiba. Son frère, Fathi Saïhi, 41 ans, enseignant en maternelle, a déclaré :

Il y avait eu une manifestation sur l'avenue Habib Bourguia ce matin-là. Vers 11h45, j'ai entendu des tirs - plus de dix. Tout le monde est sorti voir ce qui se passait. J'ai trouvé mon frère allongé dans la rue. Je lui ai posé un garrot à la jambe et l'ai amené à l'hôpital de Thala. Une ambulance l'a conduit vers Le Kef [ville de plus grande importance au nord], mais il est mort en route.

Le rapport médical de l'hôpital de Thala, daté du 17 janvier, indique qu'une balle lui a rompu l'artère fémorale, entraînant une hémorragie mortelle.

Kasserine

À Kasserine, ville d'environ 100 000 habitants, les résidents qui se sont entretenus avec Human Rights Watch ont tous affirmé que les tirs de la police avaient commencé le 8 janvier, tandis que les manifestations antigouvernementales avaient déjà démarré le 4 janvier, par une marche de protestation organisée par des avocats. C'est ce jour-là que la police anti-émeutes, parée de casques et de boucliers, est apparue pour la première fois dans les rues de la ville, a déclaré un avocat de Kasserine, Ali Gharsali, à Human Rights Watch.

Human Rights Watch a recueilli des informations relatives à une quinzaine d'individus tués par les tirs de la police à Kasserine entre le 8 et le 10 janvier. Certains avocats et activistes de Kasserine ont affirmé que le bilan était plus élevé que cela.

Le 7 janvier, des informations ont commencé à circuler selon lesquelles un homme s'était immolé à Kasserine. Il a été transporté vers un hôpital de Sfax pour se faire soigner mais a succombé à ses blessures. Sa dépouille a été ramenée à Kasserine le 8 janvier.

Toujours le 7 janvier, des jeunes de la ville ont incendié des bâtiments municipaux et les bureaux du Rassemblement démocratique constitutionnel (RCD), le parti au pouvoir, peut-être en réaction à la nouvelle de l'auto-immolation. Dès lors, la police a dû faire face à des manifestations, des jets de pierres et des troubles sporadiques dans plusieurs quartiers de la ville, notamment dans le centre-ville et dans les quartiers pauvres de Haï ez-Zehour et Haï en-Nour.

Tout comme à Thala, les forces de sécurité n'ont pas tiré de balles réelles sur les manifestants avant le 8 janvier. Ce soir-là, des manifestants se sont à nouveau réunis dans plusieurs quartiers de la ville et, pour la première fois, se sont retrouvés face à la police anti-émeutes mais aussi à des agents - que des témoins ont qualifiés de « snipers » - mêlés à la police et en faction sur les toits qui ont tiré sur les contestataires. Eux aussi portaient un uniforme noir, mais il n'a pas été possible de déterminer s'ils faisaient partie des unités anti-émeutes ou d'une autre force. Les résidents de Kasserine ont déclaré que ces agents avaient été dépêchés d'autres régions du pays, ce qu'ils savaient car ils ne les reconnaissaient pas et qu'ils avaient un accent différent.

À Haï en-Nour, un quartier pauvre de Kasserine, des témoins ont affirmé que l'un des premiers manifestants à se faire tuer avait été Slah Dachraoui, un marchand de fruits âgé de 19 ans. Sa mère, Ribah Briki, a expliqué qu'il avait quitté le domicile familial le soir du 8 janvier pour rejoindre son stand près du rond-point Monguela (tour de guet), au bout de la rue Hussein Zourouq, qui traverse Haï en-Nour. Plus tard, des garçons sont venus dire à sa mère que Dachraoui avait été tué par balle. Elle a déclaré s'être rendue à l'hôpital de Kasserine, où elle a retrouvé le corps de son fils. Le rapport médicolégal délivré par l'hôpital indique que Dachraoui est mort d'une « blessure à l'abdomen provoquée par une arme à feu ».

Briki a également montré une veste trouée au dos, du côté gauche, précisant que la balle avait traversé l'estomac de son fils et était ressortie par le dos.

Seif Eddine Zourgui, 21 ans, charpentier au chômage, a raconté qu'il avait assisté aux tirs qui avaient provoqué la mort de Dachraoui et de Raouf Ben Hamad Bouzidi, né en avril 1982, mécanicien. Zourgui a expliqué que des centaines de manifestants s'étaient réunis pour « réclamer leurs droits » et jeter des pierres à la police anti-émeutes. Zourgui a ajouté qu'ils ont tenté de se frayer un chemin parmi une ribambelle de policiers munis de boucliers qui bloquaient une rue principale. La police a tiré des gaz lacrymogènes et les manifestants ont riposté par des jets de pierres, a-t-il expliqué. Les affrontements sur le rond-point et autour de celui-ci ont duré environ trois heures, a précisé Zourgui. À un moment donné, des coups ont été tirés et Dachraoui s'est effondré. Bouzidi, alors qu'il essayait de le soulever, a été touché à la poitrine.

Zourgui a expliqué que les auteurs des tirs étaient en faction sur le toit du bâtiment de la Banque agricole et de l'hôtel Salaam, à moins de 100 mètres du rond-point.

Le père de Bouzidi, Hamada Bouzidi, 48 ans, mécanicien, a raconté que son fils était parti rejoindre la manifestation vers 18h. À 21h, des garçons sont venus lui apprendre que son fils avait été tué. Hamada Bouzidi a montré un rapport du service médicolégal de l'hôpital délivré le 9 janvier qui indiquait que son fils avait eu deux blessures, l'une à l'abdomen, par où était entrée la balle, et l'autre au dos, par où elle était ressortie. Il a également montré ce qu'il a qualifié de trou causé par une balle sur le côté d'une veste noire que portait son fils ce soir-là. (Les rapports de l'hôpital concernant Dachraoui et Bouzidi sont datés du 9 janvier, mais d'après la plupart des témoignages, c'est le soir du 8 janvier qu'ils ont trouvé la mort.)

Le 8 janvier, la police a tué par balle Ramzi Ben Al-Habib Houssein, né en 1982, lors d'un affrontement entre des jeunes et la police en fin d'après-midi à Haï en-Nour. Ce soir-là, un nourrisson de 7 mois, Yakin Karmazi, dont la famille avait été exposée à des gaz lacrymogènes alors qu'ils marchaient dans la rue de Haï en-Nour, est tombé malade et est mort le lendemain à l'hôpital. L'acte de décès indique que le nourrisson est mort à cause des gaz lacrymogènes (« pneumopathie lésionnelle : gaz »).

Des événements similaires ont également eu lieu à Haï ez-Zehour. Le soir du 9 janvier, Mohammed Amine Mbarki, né le 16 mars 1993, chômeur, a dit à son père, Salah en-Nasr Mbarki, 42 ans, mécanicien, qu'il allait voir ses grands-parents. Quelques heures plus tard, des amis du jeune homme sont venus apprendre au père de Mbarki qu'il avait été tué par balle au rond-point Monguela. Le père s'est rendu à l'hôpital de Kasserine, a ramené la dépouille de son fils chez lui et l'a lavée pour la préparer à l'enterrement qui devait se dérouler le lendemain.

Hamza Mansouri, 20 ans, vendeur, a déclaré que les tirs avaient commencé le 8 janvier, lorsque des manifestants se sont réunis au rond-point Monguela en vue de défiler dans le centre-ville. Ils ont scandé des slogans, réclamant des emplois, exprimant leur opposition à Ben Ali et à la corruption et proclamant « Allahu al-Akbar » (Dieu est grand). Mansouri a expliqué que des policiers qui se trouvaient dans une rue non loin du poste de police ont lancé des gaz lacrymogènes pour tenir les manifestants à distance. Puis, au bout d'une heure, la fusillade a commencé.

Mansouri a affirmé avoir vu Mbarki frappé par une balle à la tête, mais il n'a pas pu préciser la provenance du tir en raison de l'obscurité et des gaz lacrymogènes. Il a déclaré que des « snipers » étaient en faction au-dessus d'une pharmacie, d'un café et du poste de police en face du rond-point. Le rapport médical de l'hôpital de Kasserine concernant Mbarki, daté du 20 janvier, indique qu'il est décédé le 9 janvier d'une blessure par balle au visage.

La police a tué par balle Abdelbasset Moukhtar Gasmi, 22 ans, employé de pizzeria, lors du cortège funèbre formé pour Mbarki vers midi le 9 janvier, a précisé le frère de Gasmi, Mohammed Mokhtar Ali Gasmi, qui ne se trouvait pas à Kasserine au moment des faits.

Gasmi s'est joint au cortège alors qu'il traversait le rond-point Monguela. Ayant préparé de la pâte toute la matinée, il avait quitté le restaurant pour suivre le cercueil. Des manifestants ont jeté des pierres en direction du poste de police voisin et la police a tiré des gaz lacrymogènes, puis des balles réelles. Gasmi a été atteint par une balle, et d'autres jeunes l'ont emmené à l'hôpital.

Tarek Aswadi, 23 ans, qui travaillait avec Gasmi à la pizzeria, a déclaré que les membres du cortège funèbre criaient d'abord « La illah ila Allah » - « Il n'y a pas d'autre divinité qu'Allah » -, puis « Khoubs wa ma, Ben Ali, la, Khoubs wa zeit, Ben Ali ‘ala hayt » - « Du pain et de l'eau, non à Ben Ali, et du pain et de l'huile, Ben Ali contre le mur ». La police a tiré des gaz lacrymogènes, les jeunes ont jeté des pierres, puis la police a ouvert le feu. Le rapport du service médicolégal de l'hôpital de Kasserine indique que le corps de Gasmi était blessé à deux endroits, au thorax par où la balle était entrée, et à la taille par où la balle était ressortie.

Multiples homicides autour du rond-point Monguela le 10 janvier

Les habitants du quartier ont renommé le rond-point Monguela de Haï ez-Zehour « place du Martyr » car c'est l'endroit où le plus de victimes ont été dénombrées à Kasserine. La journée la plus sanglante au rond-point a été le 10 janvier, la police ayant tué au moins cinq hommes dans les environs.

Plusieurs édifices peu élevés cernent le rond-point, dont un café et une pharmacie. Le rond-point se trouve sur une côte. Plusieurs rues y convergent, dont deux qui montent. C'est le long de l'une de ces deux rues qu'un cortège funèbre composé de centaines de personnes avançait lentement vers le rond-point l'après-midi du 10 janvier, les participants et la voiture transportant la dépouille de Mohamed Amine Mbarki. La police anti-émeutes en faction au rond-point a tenté de faire rebrousser chemin au cortège. Une confrontation s'en est suivie. La police a tiré des gaz lacrymogènes en direction du cortège, le contraignant à rebrousser chemin. Des jeunes ont dressé des barricades de pneus enflammés dans les rues situées à une soixantaine de mètres en amont de la place et, un masque sur le visage, ont jeté des pierres à la police. Au moins un témoin, Haïtham Gharsali, a déclaré que les jeunes ont aussi lancé des cocktails Molotov. Il a affirmé qu'environ 200 jeunes avaient été impliqués. Gharsali, 21 ans, chômeur, a affirmé lors d'un entretien à l'hôpital de Kasserine, où il se remettait de sa blessure par balle, que pendant les affrontements, la police avait ouvert le feu sans avertissement, tuant Issa Griri et blessant d'autres individus, dont Gharsali lui-même, atteint par une balle au bras. Les policiers qui lui ont tiré dessus se trouvaient à 20 mètres de lui, a-t-il précisé. Il a ajouté que des policiers armés de fusils étaient en faction sur les toits des bâtiments autour du rond-point et dans la rue. Il a expliqué qu'il pensait que la balle qui l'avait atteint avait été tirée par quelqu'un qui se trouvait au niveau de la rue.

Pendant cette même confrontation, la police a tué par balle Mohammed Khadraoui, 23 ans, employé de café, qui vivait à Haï en-Nour. Khadraoui participait à la manifestation près du rond-point Monguela, a raconté sa mère, Zahra Midri, 49 ans. Elle avait essayé de le dissuader de s'y rendre, en vain. À 14h, elle a entendu des ambulances, s'est précipitée dans la rue et a appris que son fils avait été touché par une balle, mais le temps qu'elle arrive à l'hôpital, il était décédé.

Ahmed Saïhi, étudiant, a déclaré que l'affrontement avait éclaté lorsque la police avait refusé de laisser passer la voiture qui transportait la dépouille de Mbarki. Lui et tous les jeunes de Haï ez-Zour s'y sont joints, a-t-il raconté, précisant qu'au rond-point Monguela, des « snipers » étaient en faction au-dessus d'un café et sur le toit d'autres bâtiments voisins.

Amira Hathimi, une étudiante de 23 ans, a affirmé que 200 personnes se trouvaient sur le rond-point. Elle a ajouté que les « snipers » étaient munis de boucliers, de casques et de fusils Kalachnikov. Cela a commencé par des gaz lacrymogènes, suivis, sans avertissement, de coups de feu, a-t-elle commenté. Les jeunes se sont empressés de placer Khadraoui dans la voiture d'un civil et l'ont emmené à l'hôpital.

Dans l'après-midi du 10 janvier, la police a tué par balle Walid Saâdaoui, né en mars 1982, Abdelqader Ghodhbani, né en 1986, et Ahmed Jabbari, né en juillet 1949. Jabbari n'aurait semble-t-il pas participé aux manifestations mais il a été touché par une balle perdue. Le même jour, la police a tué Belgassem Ghodhbani, né en 1973. Le rapport du service médicolégal de l'hôpital de Kasserine indique qu'il a été frappé par trois balles, dont une dans la nuque.

Mansouri a déclaré qu'il était resté au rond-point toute la journée avec de nombreuses autres personnes « à chanter et à jeter des pierres ». Il a affirmé qu'une fille qu'il a identifiée comme étant Afaf Aïdoudi avait été touchée par une balle alors qu'elle se trouvait à une centaine de mètres du rond-point. Il l'a aidée à trouver un taxi pour aller à l'hôpital. Le seul chauffeur qui a accepté de les y emmener transportait le cadavre d'une personne abattue sur le rond-point et se dirigeait déjà vers l'hôpital.

Le lendemain, Mansouri a lui-même été frappé à l'épaule gauche, près de la nuque, et a dû passer dix jours à l'hôpital de Kasserine. Mansouri a expliqué que les gens qui avaient entendu les auteurs des tirs parler ou crier estimaient, vu leur accent, qu'ils n'étaient pas du coin, ce qui lui laissait penser qu'ils avaient été dépêchés d'une autre région du pays.

Aïdoudi, 20 ans, qui était en formation pour devenir réparatrice d'appareils électriques, a déclaré qu'elle n'avait pas participé à la manifestation mais qu'elle rendait visite à sa nièce. Elle s'est arrêtée pour bavarder avec une amie à une centaine de mètres du rond-point au moment où passait le cortège de Mbarki. Elle n'a pas entendu le coup de feu mais une balle l'a touchée à la cuisse gauche, lui fracturant le fémur. Elle a ajouté que Mansouri était venu la chercher et l'aider à monter dans le taxi qui l'a emmenée à l'hôpital.

Remerciements

Human Rights Watch tient à remercier les avocats, médecins, familles, hôpitaux et représentants des tribunaux à Kasserine et Thala, Rida Boukadi et Lassad Kallal de l'organisation Liberté et Équité, et Aymen Fakraoui de Kasserine, de nous avoir aidés dans nos travaux de recherche. L'entière responsabilité du contenu de ce rapport incombe à Human Rights Watch.

Annexe

Décès confirmés à Thala et Kasserine

Seize des décès suivants ont été enregistrés par le service médicolégal de l'hôpital de Kasserine. Les détails des cinq autres sont directement issus de nos entretiens avec les familles.

Yassine Rtibi (né le 10 juin 1993), mort par balle le 8 janvier à Thala
Ahmed Boulâabi (né en 1978), mort par balle le 8 janvier à Thala
Ghassan Chniti (né en septembre 1991), mort par balle le 8 janvier à Thala
Marouane Jamli, mort par balle le 8 janvier à Thala
Mohamed Omri (né le 16 septembre 1991), mort par balle le 8 janvier à Thala
Wajdi Saïhi (né le 4 septembre 1982), mort par balle le 12 janvier à Thala
Mohamed Amine Mbarki (né le 16 mars 1993), mort par balle le 8 janvier à Kasserine
Abdelqader Ghodhbani (né en 1986), mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Slah Ben Mohamed Dachraoui (né le 9 avril 1991), mort par balle le 8 janvier à Kasserine
Mohamed Nasri (né le 3 août 1989), mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Mohamed Khadraoui (né le 8 mars 1988), mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Ahmed Jabbari (né le 16 juillet 1949), mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Walid Saâdaoui (né le 16 mars 1982), mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Issa Griri, mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Belgassem Ghodhbani (né en 1973), mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Ghaïth Nasri, mort par balle le 9 janvier à Kasserine
Abdelbasset Gasmi (né le 18 décembre 1988), mort par balle le 9 janvier à Kasserine
Salah Guermiti, mort par balle le 10 janvier à Kasserine
Raouf Bouzidi (né en avril 1982), mort par balle le 8 janvier à Kasserine
Ramzi Ben Al Habib Houssein, mort par balle le 8 janvier à Kasserine
Saber Rtibi (né en juin 1987), mort par balle le 9 janvier à Kasserine