Le 15 décembre 2010, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Luis Moreno-Ocampo, a présenté des requêtes aux fins de délivrance de citations à comparaître à l'encontre de six citoyens kényans pour des crimes contre l'humanité qui auraient été commis lors des violences postélectorales survenues au Kenya en 2007-2008. Ces requêtes sont actuellement examinées par une chambre préliminaire de la CPI ; aucune citation à comparaître n'a été délivrée à ce jour.

Bien que les requêtes du procureur aux fins de délivrance de citations à comparaître aient été accueillies très favorablement par la société civile tant kényane qu'internationale, le parlement kényan a adopté le 22 décembre 2010 une motion appelant le gouvernement à se retirer du Statut de Rome, le traité instituant la CPI. Ladite motion n'est pas contraignante pour le gouvernement kényan, mais selon certaines sources, un groupe de parlementaires kényans serait en train d'élaborer un projet de loi qui, s'il venait à être promulgué, exigerait effectivement que le gouvernement kényan procède au retrait de son pays du Statut de Rome.

Des informations publiées dans les médias signalent également que certains responsables gouvernementaux kényans se livreraient à une campagne diplomatique visant à s'assurer le soutien d'autres gouvernements africains lors du prochain sommet de l'Union africaine (UA) pour demander au Conseil de sécurité des Nations Unies (ONU) un sursis dans les procédures engagées au Kenya en vertu de l'article 16 du Statut de Rome. Ces efforts seraient liés au projet qu'a le gouvernement d'instaurer un mécanisme judiciaire national chargé de juger les personnes soupçonnées d'implication dans les violences postélectorales. Il a également été signalé que l'un des objectifs initiaux de cette campagne pourrait avoir été d'appeler à déposer une motion lors du sommet de l'UA incitant à un retrait des États africains du Statut de Rome. Bien que le Vice-président kényan, Kalonzo Musyoka, ait depuis lors été cité dans les médias kényans démentant que le retrait d'autres États africains du Statut de Rome ait fait partie des objectifs de la campagne, il a aussi été cité affirmant qu'il avait reçu des instructions sans équivoque pour que toute poursuite de crimes découlant des violences postélectorales de 2007-2008 soit engagée par une instance kenyane et non internationale.

Néanmoins, alors qu'il s'était déjà engagé en décembre 2008 à créer un tribunal spécial pour les violences postélectorales, le gouvernement kényan n'a pris à ce jour aucune mesure véritable en vue de la tenue de procès nationaux et le tribunal spécial n'a pas été mis en place. Des procès nationaux crédibles à l'encontre des responsables des violences postélectorales seraient souhaitables. En effet, afin d'établir pleinement les responsabilités dans les violences commises, des procès nationaux sont nécessaires pour compléter le travail de la CPI. Les procès nationaux ne devraient toutefois pas servir à faire avorter les procédures engagées par la CPI ni à aller à leur encontre.

C'est donc en raison de ces considérations que nous soussignées, organisations de la société civile, demandons au gouvernement et au parlement kényans de réaffirmer leur soutien à la CPI et de mettre un terme à toute tentative visant à saper le système du Statut de Rome et les enquêtes de la CPI au Kenya, notamment par le biais d'un retrait du Statut ou d'une demande de sursis des enquêtes. Nous appelons également le gouvernement kényan -en particulier le Président et le Premier Ministre-à clarifier sa position à propos du Statut de Rome en général, ainsi qu'à propos de l'obligation qui lui incombe de coopérer avec la CPI dans les affaires dont la cour est saisie actuellement.

Le retrait du Kenya du Statut de Rome constituerait un manquement grave à son engagement en faveur de la lutte contre l'impunité. En ratifiant le statut de Rome en 2005, le Kenya-à l'instar des 113 autres pays membres de la CPI-a fait vœu de défendre les droits des victimes et de traduire en justice les auteurs des crimes les plus graves. Un retrait à l'heure actuelle laisserait clairement pressentir une intention de se ranger du côté des auteurs des violences postélectorales au Kenya plutôt que du côté de leurs victimes.

Le gouvernement kényan devrait également noter qu'un retrait du Statut de Rome ne suspendrait pas les enquêtes ni les poursuites judiciaires menées actuellement par la CPI et engagées avant la date du retrait. Quoi qu'il arrive, le Kenya serait toujours tenu de coopérer avec la CPI pour ce qui concerne les obligations qui lui incombaient lorsqu'il était un État partie à la cour.

La CPI étant un tribunal de dernier ressort, c'est aux autorités nationales qu'incombe au premier chef l'obligation d'engager des poursuites. Si le Kenya venait à décider d'intenter des procès nationaux visant les individus à l'encontre desquels des citations à comparaître de la CPI pourraient être délivrées, il pourrait contester la compétence de la cour pour connaître de ces affaires spécifiques en vertu de l'article 19 du Statut de Rome. Pour qu'une affaire soit jugée irrecevable, il faut que les poursuites nationales visent à la fois la personne et le comportement faisant l'objet de l'affaire portée devant la CPI. Cette procédure ne nécessite pas un retrait du Statut de Rome.

De même, il convient de rappeler au gouvernement kényan que la tenue de procès nationaux ne peut servir de base pour demander au Conseil de sécurité de l'ONU de surseoir à une enquête de la CPI en vertu de l'article 16 du Statut de Rome. Le sursis prévu aux termes de l'article 16 ne peut être invoqué que dans des cas exceptionnels pour maintenir ou restaurer la paix et la sécurité internationales. Il semble peu probable que les enquêtes de la CPI au Kenya pourraient être considérées comme nuisant à la paix et à la sécurité internationales. Il faut par ailleurs noter que nombreux sont ceux qui estiment que l'impunité pour les cycles passés de violence postélectorale au Kenya a largement contribué aux violences et à l'instabilité en 2007-2008.

Les gouvernements africains, ainsi que la société civile africaine, ont joué un rôle actif dans l'établissement de la cour. Nous appelons dès lors nos gouvernements à réaffirmer avec vigueur leur soutien à la CPI et à rejeter les mesures qui viseraient à saper le travail de la cour lors du prochain sommet de l'UA. Les États africains parties à la CPI devraient plutôt tirer profit des résultats importants obtenus à ce jour et continuer de promouvoir la justice pour les victimes de violations des droits humains, notamment les victimes au Kenya. L'Acte constitutif de l'UA, en son article 4, appelle entre autres au rejet de l'impunité. La CPI fait partie intégrante de cet effort.

Le 25 janvier 2011

Organisations qui appuient la présente déclaration :

  1. Access to Justice, Lagos, Nigéria
  2. Action des Chrétiens Activistes des Droits de l'Homme à Shabunda (ACADHOSHA), Sud-Kivu, RDC
  3. Action Contre l'Impunité pour les Droits Humains (ACIDH), Lubumbashi, RDC
  4. Africa Centre for Open Governance (AfriCOG), Kenya
  5. Africa Legal Aid
  6. Amnesty International, Dakar, Sénégal
  7. Association Africaine de Défense des Droits de l'Homme (ASADHO), RDC
  8. Association des Armateurs sur le Lac-Kivu (ASSALAK), Bukavu, Sud Kivu, RDC
  9. Centre des Contentieux d'Afrique du Sud, Johannesburg, Afrique du Sud
  10. Centre de Recherche sur l'Environnement, la Démocratie et les Droits de l'Homme (CREDDHO), Goma, RDC
  11. Cite des Droits de l'Homme et de Paix (CIDHOP), RDC
  12. Civil Society Alternative Process of Sierra Leone (CSAP-SL), Sierra Leone
  13. Coalition Béninoise pour la Cour Pénale Internationale, Cotonou, Bénin
  14. Coalition Burundaise pour la Cour Pénale Internationale, Bujumbura, Burundi
  15. Coalition Centrafricaine pour la Cour Pénale Internationale, République Centrafricaine
  16. Coalition Comorienne pour la Cour Pénale Internationale, Comores
  17. Coalition Congolaise pour la Justice Transitionnelle (CCJT), RDC
  18. Coalition of Eastern NGOs (CENGOS), Enugu, Nigéria
  19. Coalition Ivoirienne pour la Cour Pénale Internationale, Abidjan, Côte d'Ivoire
  20. Coalition for Justice and Accountability, Freetown, Sierra Leone
  21. Coalition Libérienne pour la Cour Pénale Internationale, Monrovia, Libéria
  22. Coalition Ougandaise pour la Cour Pénale Internationale, Kampala, Ouganda
  23. Coalition Nigérienne pour la Cour Pénale Internationale, Abuja, Nigéria
  24. Développement des Ressources Publiques et Centre de Documentation (CIRDDOC), Enugu, Nigéria
  25. Federation of Women Lawyers (FIDA), Nairobi, Kenya
  26. Freedom and Roam, Uganda
  27. Global Call to Action Against Poverty (GCAP), Arab Region Secretariat
  28. Human Rights and Advocacy Network for Democracy (HAND), Khartoum, Soudan
  29. Human Rights Watch, Johannesburg, Afrique du Sud
  30. Réseau des Droits de l'Homme en Ouganda (HURINET), Kampala, Ouganda
  31. Independent Medico-Legal Unit, Kenya
  32. Initiative Congolaise pour la Justice et la Paix (ICJP), Bukavu, RDC
  33. International Center for Policy and Conflict (ICPC), Nairobi, Kenya
  34. International Center for Transitional Justice (Afrique)
  35. International Crime in Africa Programme, Institute for Security Studies, Pretoria, Afrique du Sud
  36. International Gay and Lesbian Human Rights Commission, South Africa
  37. International Society for Civil Liberties and the Rule of Law, Onitsha, Nigeria
  38. Kenya Human Rights Commission (KHRC), Nairobi, Kenya
  39. Kenyans for Peace with Truth and Justice (KPTJ), Kenya
  40. The Kenya Section for the International Commission of Jurists, Nairobi, Kenya
  41. Kituo cha Sheria, Kenya
  42. The Law Society of Zimbabwe, Harare, Zimbabwe
  43. Ligue pour la Paix et les Droits de l'Homme de la RDC (LIPADHO), RDC
  44. Livelihood Improvement Programme (LIPRO), Ouganda
  45. National Coalition on Affirmative Action, Enugu, Nigéria
  46. National Organization for Legal Assistance (NOLA), Dar es-Salaam, Tanzanie
  47. Open Society Justice Initiative
  48. The Populace Foundation-Uganda (TPF-Uganda), Ouganda
  49. Projet des Défenseurs des Droits de l'Homme en Afrique de l'Est et dans la Corne de l'Afrique (EHAHRDP), Kampala, Ouganda
  50. Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l'Homme (RADDHO), Dakar, Sénégal
  51. Réseau des Associations des droits de l'Homme du Sud Kivu (RADHOSKI), RDC
  52. Société d'Education des Enfants (CHESO), Dar es-Salaam, Tanzanie
  53. Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI), Nord-Kivu et Orientale, RDC
  54. SOS Exclusion, Côte d'Ivoire
  55. Trade Union Confederation of Sierra Leone (TUC-SL), Sierra Leone
  56. Victimes du Régime de Hissène Habré, Tchad
  57. VISION Humanitaire Mondiale, RDC
  58. West African Bar Association, Abuja, Nigéria

Liste des signataires mise à jour le 29 janvier 2011 et le 3 février 2011.