Un survivant cambodgien de la prison “S-21” de Tuol Sleng, mise en place par le régime khmer rouge au pouvoir de 1975 à 1979, exhibe un journal annonçant le verdict de culpabilité prononcé le 26 juillet 2010 à l'encontre de l'ancien chef de la prison Kaing Guek Eav, alias « Duch », par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC).

© 2010 Reuters

(Phnom Penh, le 26 juillet 2010) - Le verdict de culpabilité rendu aujourd'hui au Cambodge par le tribunal spécial chargé de juger les anciens dirigeants khmers rouges à  l'issue du  procès du dirigeant de la tristement célèbre prison de Tuol Sleng est un pas important dans la recherche de la justice pour les victimes des khmers rouges, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.

Kaing Gech Eav, alias « Duch », 67 ans, est de le premier des cinq anciens responsables khmers rouges traduits actuellement devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Durant les huit mois de son procès, il a reconnu sa responsabilité pour nombre des crimes horribles commis alors qu'il dirigeait la prison de Tuol Sleng, où plus de 14 000 personnes ont été torturées et envoyées à la mort sous le régime khmer rouge entre 1975 et 1979.

Duch, arrêté en 1999 avant la création à Phnom Penh du tribunal soutenu par les Nations Unies, a été condamné à 35 ans de prison pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre. Le tribunal a estimé que cinq années devaient être déduites de sa peine du fait de sa « détention illégale » par un tribunal militaire du Cambodge avant son transfert devant les CETC en 2007. Compte tenu du temps qu'il a déjà passé derrière les barreaux, Duch doit encore rester 19 ans en prison.

« Bien qu'il ait fallu attendre plus de trente ans après la chute des khmers rouges pour que la justice soit rendue, cela ne diminue pas l'importance d'obtenir enfin que Duch rende compte de ses crimes », a déclaré Sara Colm, chercheuse senior basée au Cambodge pour Human Rights Watch. « Mais il faudra bien plus que le verdict d'aujourd'hui pour faire en sorte qu'une véritable justice soit rendue au peuple cambodgien qui a souffert sous le régime khmer rouge. »

Alors que le mandat du tribunal est de juger les « hauts dirigeants » et « autres hauts responsables » pour des atrocités commises par les khmers rouges entre 1975 et 1979, l'ingérence pour des motifs politiques de la part du gouvernement cambodgien pourrait entraver d'autres inculpations et procès cruciaux, a expliqué Human Rights Watch.

Les procès des quatre autres dirigeants khmers rouges inculpés, qui occupaient des positions bien plus élevées que Duch dans la hiérarchie khmer rouge, sont susceptibles de soulever des questions juridiques et factuelles plus complexes, ce qui rend ces procès plus vulnérables à des pressions abusives. Une ingérence indue pourrait aussi empêcher le tribunal d'appeler des témoins et de mener des enquêtes sur d'autres suspects.

Le gouvernement cambodgien semble se trouver derrière les décisions d'empêcher d'autres inculpations, a ajouté Human Rights Watch. En janvier 2009, par exemple, la co-procureure cambodgienne, Chea Leang, a invoqué des considérations politiques - et non le défaut de preuves ou bien des points de droit - pour rejeter les dossiers de six nouveaux suspects présentés par le co-procureur international, Robert Petit. Parmi ces considérations figuraient « l'instabilité passée » du Cambodge et le « besoin de réconciliation nationale ».

Alors que la chambre préliminaire avait jugé en août 2009 que de nouveaux dossiers pourraient être présentés, le Premier ministre Hun Sen ainsi que d'autres hauts responsables ont fait de nombreuses déclarations avant et après le jugement dans lesquels ils soutenaient que le tribunal ne poursuivrait pas d'autres détenus que les cinq suspects alors en détention. Par exemple, dans un discours public de mars 2009, Hun Sen a déclaré qu'il préfèrerait voir le tribunal échouer plutôt que le retour de la guerre au Cambodge comme conséquence de procès supplémentaires.

« Je prierais pour que ce tribunal manque de fonds  et que les juges et les procureurs étrangers s'en aillent », a affirmé Hun Sen.

Human Rights Watch a exhorté l'ONU et les bailleurs de fonds internationaux du tribunal à faire entendre bien plus fort leur opposition à des intrusions dans l'indépendance du tribunal.

« Près de deux millions de Cambodgiens sont morts durant le terrible régime khmer rouge, pourtant le gouvernement refuse d'exiger des comptes à plus de cinq personnes», a conclu Sara Colm. « L'ONU et les bailleurs de fonds internationaux du tribunal ne devraient pas permettre que l'ingérence politique avec le tribunal porte atteinte à sa crédibilité. »

Les quatre autres anciens dirigeants khmers rouges en détention dans l'attente de leur procès sont Nuon Chea, qui était l'adjoint de Pol Pot, le chef des khmers rouges ; le ministre des Affaires étrangères des khmers rouges, Ieng Sary ; l'ex-chef d'État, Khieu Samphan ; et l'ex-ministre des Affaires sociales, Ieng Thirith.

Le tribunal soutenu par l'ONU, dont le siège se trouve dans la capitale du Cambodge, Phnom Penh, a été créé en 2006 comme une chambre spéciale au sein du système judiciaire cambodgien.  Il s'agit d'un tribunal « hybride » constitué de juges et de procureurs cambodgiens et internationaux.