(Goma, RD Congo) - Les soldats de l'armée congolaise appuyés par les forces de maintien de la paix des Nations Unies qui intensifient leurs opérations à l'Est et au Nord de la République démocratique du Congo n'ont pas réussi à protéger les populations civiles contre les attaques brutales et les représailles des rebelles. Au contraire, ils commettent eux-mêmes des attaques et des actes de viols sur la population civile congolaise, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Ces attaques de civils perpétrées par toutes les parties au conflit ont considérablement accru le nombre de graves violations des droits humains au cours des six derniers mois.

« Les opérations militaires des forces gouvernementales congolaises ont eu des conséquences désastreuses sur les civils, qui sont maintenant attaqués de toutes parts », a déclaré Kenneth Roth, Directeur exécutif de Human Rights Watch, lors d'une visite à l'Est de la République démocratique Congo. « L'État congolais et les Nations Unies doivent prendre des mesures d'urgence pour protéger les populations et éviter que ces violations des droits humains ne s'aggravent. ».

Depuis janvier 2009, les neuf missions d'enquête dépêchées sur les lignes de front par Human Rights Watch ont fait état d'une augmentation spectaculaire des cas de d'attaques sur les populations civiles et d'autres violations des droits humains à Lubero, Rutshuru, Masisi, dans les territoires de Walikale du Nord Kivu, de Kalehe et de Shabunda du Sud Kivu et dans le district du Haut Uélé au Nord du Congo.

Les soldats congolais ont lancé des opérations contre les rebelles ougandais de l'Armée de résistance du Seigneur, la Lord's Resistance Army (LRA), en décembre 2008 au Nord du Congo, suivies un mois plus tard par le lancement d'autres opérations à l'Est du Congo contre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) constituées de miliciens hutus. Depuis, les forces rebelles et les soldats de l'armée congolaise ont tué en tout plus de 1 500 civils, violé des milliers de femmes et de jeunes filles, enlevé des centaines d'adultes et d'enfants et réduit en cendres des milliers de foyers, parfois même des villages entiers.

D'après les Nations Unies, plus d'un million de personnes en danger de mort ont été contraintes de fuir ces zones de conflit. Ce chiffre vient s'ajouter aux dizaines de milliers de personnes déplacées lors de précédentes vagues de violence. La plupart de ces nouveaux déplacés ont un accès limité voire aucun accès à l'aide humanitaire.

Représailles menées par les FDLR et les groupes rebelles de la LRA

Les FDLR et les combattants de la LRA sont responsables de la plupart des meurtres de civils recensés par Human Rights Watch. Ces deux groupes armés utilisent délibérément des pratiques telles que la terreur et la répression des populations civiles et s'en prennent à leurs biens comme stratégie en représailles des opérations de l'armée congolaise. Les auteurs ou les commanditaires de tels actes sont coupables de crimes de guerre.

Le 10 mai dernier, à titre d'exemple, les combattants des FDLR ont brutalement massacré au moins 86 civils dont 25 enfants, 23 femmes et sept personnes âgées à Busurungi dans la zone de Waloaloanda, dans le territoire de Walikale au Nord Kivu. Vingt-quatre autres personnes ont été grièvement blessées. Certaines victimes étaient attachées, puis exécutées, d'autres abattues et ceux qui essaient de fuir étaient égorgés à coups de couteau ou de machette. Des personnes ont été brûlées vives par les combattants des FDLR qui les ont enfermées dans leurs maisons avant de mettre le feu au village.

Un témoin qui habitait à la périphérie du village et qui s'est enfui avec quatre de ses enfants, a demandé à sa femme d'emmener les autres. « J'étais le premier à sortir, les enfants derrière moi, puis j'ai demandé à mon épouse de me suivre », a-t-il déclaré à Human Rights Watch. « Mais elle n'a pas fait assez vite. Les FDLR l'ont repoussée dans la maison ainsi que ma fille et mon frère avant d'y mettre le feu. Nous entendions leurs cris pendant que nous nous enfuyions. »

Le 12 avril dernier, les FDLR ont mené des attaques similaires à Mianga, dans le territoire de Walikale, tuant 45 civils et décapitant le chef local. Le 25 mai, elles ont tué dix civils à Chiriba dans le territoire de Kalehe. Selon les résultats des recherches menées par Human Rights Watch, au moins 403 civils ont été tués par les FDLR depuis janvier 2009.

La LRA, dont les chefs sont recherchés par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis en Ouganda, est actuellement stationnée au Nord du Congo où elle continue de perpétrer des attaques violentes contre les populations civiles. Ces attaques ont déjà coûté la vie à plus de mille personnes depuis décembre. Le nombre d'enfants et d'adultes enlevés a augmenté, ce qui pourrait indiquer que la LRA essaie de regarnir ses rangs. Des sources sur place ont révélé que quelque 135 adultes et enfants ont été enlevés par la LRA lors de deux attaques perpétrées début juin à Dakwa.

Les opérations de l'armée congolaise à l'encontre de ces deux groupes transfrontaliers étaient appuyées à l'origine par les forces ougandaises au Nord du Congo et les forces rwandaises à l'Est du Congo et, depuis le mois de mars, par les forces de maintien de la paix de la Mission de l'Organisation des Nations Unies au Congo (MONUC). Ces troupes n'ont fourni qu'une protection limitée aux civils contre les attaques délibérées et brutales des rebelles.

« Les atrocités commises par les rebelles à l'encontre de civils à l'Est et au Nord du Congo semblent sans fin », a déclaré M. Roth. « Il est temps que l'armée congolaise reconnaisse la nécessité d'intégrer ses offensives militaires à des mesures efficaces de protection des populations civiles vulnérables contre ces mesures de représailles prévisibles. »

Abus commis par l'armée congolaise

Les soldats de l'armée congolaise ont eux aussi perpétré des crimes de guerre contre les civils qu'ils ont délibérément attaqués en les accusant de collaborer avec les FDLR. Ils ont également violé des femmes et des jeunes filles, commis des actes de pillage et contraint illégalement des populations civiles au travail de porteur, réduit des maisons en cendres dans des villages qu'ils accusaient d'abriter des partisans des FDLR.

Fin avril, dans une attaque contre une position des FDLR à Shalio, près de Busurungi, les soldats de l'armée congolaise ont tué un nombre inconnu de membres de familles proches des FDLR et de réfugiés rwandais. Ces tueries pourraient être à l'origine des violentes représailles du 10 mai dernier de la part des FDLR à Busurungi.

L'on note également une recrudescence spectaculaire des cas de viols dans les zones où sont stationnés les soldats congolais. Dans pratiquement tous les centres de santé ou d'orientation des victimes de viols et les hôpitaux visités par Human Rights Watch, le nombre de cas de viol avait doublé voire triplé depuis janvier, le début des opérations militaires dans les provinces du Kivu. Même si tous les belligérants continuent de recourir au viol et à d'autres formes d'abus sexuels, la plupart des cas examinés par Human Rights Watch étaient attribués à l'armée congolaise.

La pratique de l'armée congolaise qui consiste à forcer les civils à exécuter des travaux dangereux les expose à davantage des risques encore. Des centaines de civils ont été régulièrement contraints, sous la menace d'armes, de transporter des munitions lourdes et d'autres équipements pour l'armée congolaise. Le 21 juin, des chercheurs de Human Rights Watch ont vu des dizaines de civils forcés de transporter du matériel de Bunyakiri, dans le territoire de Kalehe, vers leurs positions sur les lignes de front au Sud Kivu.

Les arriérés de salaire, le rationnement des vivres et une hiérarchie de commandement équivoque après l'intégration de plus de douze mille anciens combattants rebelles congolais dans les rangs de l'armée début 2009 sont autant de facteurs qui ont favorisé la multiplication des abus contre les civils. Dans le territoire de Kalehe, au Sud Kivu, des soldats qui n'ont pas été payés depuis cinq mois commettent régulièrement des actes de pillage et d'extorsion envers des populations civiles. Le 15 juin, des soldats en colère en raison du non-paiement de leurs soldes ont tenté d'assassiner leur commandant avant d'attaquer une base des Nations Unies à Pinga au Nord Kivu. Le 17 juin, plus de trente soldats armés qui n'avaient pas été payés ont déserté à Ngora, dans le territoire de Walikale.

De hauts gradés de l'armée ont reconnu le problème des arriérés de solde et ont indiqué à Human Rights Watch que les soldats participant aux opérations militaires recevaient maintenant leurs salaires; cependant, Human Rights Watch n'a pas pu vérifier cette affirmation de façon indépendante.

L'intégration dans la haute hiérarchie de l'armée congolaise de personnes impliquées dans des cas de violations graves des droits humains ne fait qu'aggraver la situation des droits humains déjà inquiétante. L'exemple le plus frappant est celui de Bosco Ntaganda, maintenant général au sein de l'armée congolaise et impliqué dans les opérations militaires dans l'Est du Congo alors qu'il est accusé de crimes de guerre et recherché par la Cour pénale internationale.

« L'incapacité du gouvernement à nourrir et à payer ses soldats de façon régulière est presque une incitation à s'en prendre à la population civile », a déclaré M. Roth. « Ensuite, permettre que ces forces armées soient dirigées par des commandants comme Bosco Ntaganda, dont on connaît le passé jalonné de crimes horribles, favorise un climat propice aux atrocités. »

Les populations civiles ne sont pas très bien protégées par les forces de maintien de la paix des Nations Unies

Les forces de maintien de la paix des Nations Unies, la MONUC, ont apporté entre-autres un soutien logistique et une aide pour la planification des opérations de l'armée congolaise baptisées « Kimia II ». Mais, elles n'ont pas exercé suffisamment de pressions sur l'armée congolaise pour l'inciter à mettre un terme aux brutalités et aux abus.

Les forces de maintien de la paix ont lancé une initiative en début 2009, sous la forme d'équipes mixtes de protection, dont le but est de servir de mécanisme d'alerte immédiate dans des zones où les civils risquent d'être la cible d'attaques. Bien que ces équipes aient recueilli des renseignements importants et parfois contribué à réduire le nombre d'abus, les recommandations qu'ils ont adressées aux forces de maintien de la paix des Nations Unies et aux forces congolaises ont été rarement suivies.

Après le massacre de Busurungi du mois de mai dernier, une équipe d'évaluation des Nations Unies s'est rendue dans la région et a recommandé la mise en place urgente d'une base de proximité pour protéger la population locale, mais à ce jour, aucune suite n'a été donnée à cette recommandation et aucune des bases établies dans la région n'a envoyé de patrouilles régulières. Des officiels de l'ONU ont indiqué à Human Rights Watch que cette base allait voir le jour dans les jours qui viennent. Les soldats congolais qui ont fui la région après cette attaque n'ont pas non plus assuré une protection adéquate des civils.

« Les civils qui peuvent être la cible d'attaques rebelles dans la région de Waloaloanda ont été trop longtemps laissés sans véritable protection bien que l'ONU ait identifié cette région comme étant une zone à protéger en priorité », a déclaré M. Roth. « Le commandement de la MONUC ne devrait pas attendre davantage et devrait de toute urgence envoyer des forces de maintien de la paix dans la zone. »

Les soldats de l'armée congolaise et les forces de maintien de la paix des Nations Unies devraient également instaurer les couloirs humanitaires promis qui permettraient à des milliers de réfugiés rwandais et des combattants des FDLR voulant déposer les armes de quitter en toute sécurité les zones de conflit. Les dirigeants congolais et les responsables des Nations Unies ont déclaré que ces personnes pourront traverser en toute sécurité ces zones.

« Les soldats de maintien de la paix des Nations Unies ne doivent pas soutenir les forces armées congolaises qui commettent des crimes de guerre et n'assurent pas la protection des civils et des réfugiés », a déclaré M. Roth. « En continuant de soutenir ce type d'opérations militaires, les forces de maintien de la paix risquent de devenir complices des abus perpétrés. »