Le Burundi devrait officiellement réclamer à la Tanzanie l’extradition du Colonel Vital Bangirinama pour garantir qu’il vienne répondre devant la justice de son pays du massacre de Muyinga perpétré en 2006, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Le Burundi doit aussi s’assurer que Bangirinama, un officier de l’armée burundaise accusé d’être impliqué dans l’exécution sommaire de 31 civils au moins dans la province de Muyinga, bénéficie d’un procès qui respecte les règles internationales, et que sa protection ainsi que celle des témoins soit garantie.

« La justice pour les personnes tuées à Muyinga est en suspens depuis trop longtemps », a déclaré Alison Des Forges, conseillère principale à la Division Afrique de Human Rights Watch. « La Tanzanie est prête à accueillir toute requête d’extradition, mais les responsables burundais n’ont pas encore finalisé les documents nécessaires. »

Human Rights Watch a fait remarquer que Bangirinama est impliqué depuis la mi 2006 dans les meurtres, mais que les autorités burundaises ne l’ont ni arrêté ni inculpé. Un mandat d’arrêt a été émis à son encontre en octobre 2006 mais n’a jamais été exécuté. Trois semaines après que des autorités judiciaires aient émis un autre mandat d’arrêt contre lui à la fin du mois de décembre 2007, Bangirinama s’est enfui en Tanzanie.

Human Rights Watch a demandé au gouvernement burundais de faire tout son possible pour accélérer les poursuites contre les personnes déjà accusées pour les meurtres de Muyinga et de poursuivre les enquêtes sur d’autres officiers de haut rang également soupçonnés d’être impliqués dans les meurtres. Le Burundi a également la responsabilité de faire tout ce qui est en son pouvoir pour protéger les suspects et les témoins, qui pourraient être vulnérables à des intimidations ou des menaces du fait de la nature sensible des allégations, et des personnes impliquées.

Plusieurs enquêtes judiciaires se sont déroulées au cours des 18 derniers mois sur les massacres de Muyinga, révélés par des organisations burundaises de défense des droits humains. Le 24 décembre 2007, l’auditeur général a transmis un nouveau mandat d’arrêt aux supérieurs de Bangirinama au bureau du Chef d’Etat-major des forces armées burundaises. Les officiers qui s’y trouvaient se sont abstenus d’exécuter promptement le mandat et ils pourraient même avoir été de connivence avec lui, facilitant sa fuite par avion vers la Tanzanie à la mi janvier.

Peu avant de prendre fuite, Bangirinama a contacté une station de radio locale ainsi qu’une organisation burundaise de défense des droits humains pour avouer les meurtres et pour affirmer que sa propre vie était maintenant menacée par ceux qui avaient donné l’ordre de commettre ces crimes. Une fois en Tanzanie, Bangirinama a publiquement impliqué dans les meurtres, ainsi que dans la dissimulation qui a suivi, un certain nombre d’autorités burundaises civiles et militaires, dont le Président Peter Nkurunziza. Bangirinama demeure en liberté en Tanzanie.

Le 28 janvier, des responsables de la police et de l’armée ont reconnu que Bangirinama s’était enfui. Ils ont dit qu’un mandat d’arrêt allait être lancé contre lui par Interpol, l’organisation internationale de police criminelle, et qu’ils exigeraient son extradition de Tanzanie.

Le 29 janvier, l’ambassade de la Tanzanie à Bujumbura a assuré à un chercheur de Human Rights Watch que la Tanzanie était prête à envisager une demande d’extradition de la part du Burundi. Toute demande d’extradition devrait être déterminée par une procédure équitable qui respecte les droits du suspect à un procès équitable.

« Des milliers de soldats et de policiers au Burundi échappent à toute sanction pour leurs crimes, et les cas de Muyinga n’en sont qu’un sinistre exemple », a déploré Des Forges. « Les victimes de Muyinga méritent qu'on leur rende justice et cela signifie traduire en justice Bangirinama et tout autre personne ayant collaboré avec lui ou lui ayant donné des ordres. »

Contexte

En juillet 2006, après que des habitants de la province de Muyinga aient été portés disparus, des gens vivant le long de la rivière de Ruvubu voisine ont aperçu des corps dans la rivière. Des chercheurs de Human Rights Watch et d’organisations burundaises de défense des droits humains, ainsi que des observateurs des droits humains des Nations Unies, ont vu au moins six corps en décomposition dans l’eau, dont quatre étaient attachés ensemble, l’un était décapité et un autre présentait des blessures profondes au cou.

Sous la pression des observateurs des droits humains de l’ONU ainsi que des organisations locales et internationales de défense des droits humains, des procureurs ont enquêté sur cette affaire. Ils ont établi qu’un agent ou plusieurs agents du Service National de Renseignement (SNR) du Burundi avaient arrêté un certain nombre d’habitants de Muyinga soupçonnés d’appartenir au mouvement rebelle des Forces Nationales pour la Libération (FNL), et qu’ils les avaient gardés en détention au camp militaire de Muyinga. Des soldats se trouvant sous le commandement de Bangirinama avaient emmenés les détenus hors du camp pendant la nuit, les avaient transportés jusqu’aux rives de la rivière Ruvubu dans un véhicule appartenant à Bangirinama, et les avaient tués puis avaient jeté leurs cadavres dans la rivière.

L’Auditeur Général a arrêté deux soldats, Eliezer Manirambona et Leonard Npirampeba, et il les a inculpés de meurtre début septembre 2006. Peu après, le procureur civil a arrêté le chef provincial du service de renseignement, Dominique Surwavuba, et l’a inculpé d’enlèvement et de complicité d’assassinat. Les soldats sont toujours en détention préventive, mais Surwavuba a été relâché par l’auditeur général en mai 2007 et renvoyé à son poste à Muyinga en décembre, en dépit des protestations des défenseurs des droits humains.

Le ministère de la Justice a mis en place une commission judiciaire pour poursuivre les enquêtes à la mi septembre 2006. Sur la base de ses conclusions, le Président de la Cour d’appel de Ngozi a émis des mandats d’arrêt à l’encontre de Bangirinama, le commandant de la région, et de quatre responsables civils locaux en octobre. Aucun d’eux n’a été arrêté.

Lors d’un entretien en octobre 2006, le Président Nkurunziza a dit aux chercheurs de Human Rights Watch qu’il était intervenu pour empêcher l’arrestation de Bangirinama parce qu’il craignait qu’une tentative d’arrestation ne provoque une confrontation armée entre la police et les soldats. Il a soutenu que justice serait faite pour les meurtres.

Après que l’expert indépendant de la Commission de l’ONU chargée d’enquêter sur les droits de l’homme au Burundi ait incité le ministère de la Justice à agir en janvier 2007, le ministère a mis en place une nouvelle commission d’enquête en février 2007, mais ses conclusions n’ont jamais été rendues publiques.

En juillet, Bangirinama a été transféré de Muyinga à un autre poste au bureau du Chef d’Etat-major des forces armées du Burundi. Un témoin des meurtres qui avait donné des renseignements aux autorités judiciaires a dit à un chercheur de Human Rights Watch qu’il avait été menacé par Bangirinama à Bujumbura en septembre 2007. Les observateurs de l’ONU aux droits humains avaient aussi été informés de ce qu’il avait harcelé et menacé le procureur de Muyinga ainsi que des familles des victimes et d’autres témoins qui avaient fait des dépositions auprès des autorités judiciaires.

Bangirinama a déclaré à des journalistes qu’il acceptait la responsabilité des massacres et qu’il était prêt à affronter une « justice équitable », mais qu’il craignait pour sa vie s’il rentrait au Burundi pour y être jugé.